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samedi 22 mars 2014

Lile au trésor


Le vieux loup de mer de l’Amiral Benbow
C’est sur les instances de M. le chevalier Trelawney, 
du docteur Livesey et de tous ces messieurs en général, 
que je me suis décidé à mettre par écrit tout ce que je 
sais concernant l’île au trésor, depuis A jusqu’à Z, sans
rien excepter que la position de l’île, et cela uniquement 
parce qu’il s’y trouve toujours une partie du trésor. Je 
prends donc la plume en cet an de grâce 17..., et 
commence mon récit à l’époque où mon père tenait 
l’auberge de l’Amiral Benbow, en ce jour où le vieux 
marin, au visage basané et balafré d’un coup de sabre,
vint prendre gîte sous notre toit. 
Je me le rappelle, comme si c’était d’hier. Il arriva 
d’un pas lourd à la porte  de l’auberge, suivi de sa 
cantine charriée sur une brouette. C’était un grand 
gaillard solide, aux cheveux très bruns tordus en une 
queue poisseuse qui retombait  sur le collet d’un habit 
bleu malpropre ; il avait  les mains couturées de 
cicatrices, les ongles noirs et déchiquetés, et la balafre 
du coup de sabre, d’un blanc sale et livide, s’étalait en 
7travers de sa joue. Tout en sifflotant, il parcourut la 
crique du regard, puis de sa vieille voix stridente et 
chevrotante qu’avaient rythmée et cassée les 
manœuvres du cabestan,  il entonna cette antique
rengaine de matelot qu’il devait nous chanter si souvent 
par la suite : 

Nous étions quinze sur le coffre du mort... 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
Après quoi, de son bâton, une sorte d’anspect, il 
heurta contre la porte et, à mon père qui s’empressait, 
commanda brutalement un  verre de rhum. Aussitôt 
servi, il le but posément et le dégusta en connaisseur, 
sans cesser d’examiner tour à tour les falaises et notre 
enseigne. 
– Voilà une crique commode, dit-il à la fin, et un 
cabaret agréablement situé. Beaucoup de clientèle, 
camarade ? 
Mon père lui répondit négativement : très peu de 
clientèle ; si peu que c’en était désolant. 
– Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’à jeter
l’ancre... Hé ! l’ami, cria-t-il à l’homme qui poussait la 
brouette, accostez ici et aidez à monter mon coffre... Je
8resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas 
difficile : du rhum et des œufs au lard, il ne m’en faut 
pas plus, et cette pointe là-haut pour regarder passer les 
bateaux. Comment vous pourriez m’appeler ? Vous 
pourriez m’appeler capitaine... Ah ! je vois ce qui vous 
inquiète... Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou 
quatre pièces d’or.) Vous me direz quand j’aurai tout
dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de 
vaisseau. 
Et à la vérité, en dépit de ses piètres effets et de son 
rude langage, il n’avait pas  du tout l’air d’un homme 
qui a navigué à l’avant : on l’eût pris plutôt pour un 
second ou pour un capitaine qui ne souffre pas la 
désobéissance. L’homme à la brouette nous raconta que 
la malle-poste l’avait déposé la veille au Royal George, 
et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le 
long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je
suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme 
gîte. Et ce fut là tout ce  que nous apprîmes de notre 
hôte. 
Il était ordinairement très taciturne. Tout le jour il 
rôdait alentour de la baie,  ou sur les falaises, muni 
d’une lunette d’approche en cuivre ; toute la soirée il 
restait dans un coin de la  salle, auprès du feu, à boire 
des grogs au rhum très forts. La plupart du temps, il ne 
répondait pas quand on s’adressait à lui, mais vous 
9regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par 
le nez telle une corne d’alarme ; aussi, tout comme ceux 
qui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite à le 
laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa 
promenade, il s’informait s’il était passé des gens de 
mer quelconques sur la route. Au début, nous crûmes 
qu’il nous posait cette question parce que la société de 
ses pareils lui manquait ; mais à la longue, nous nous 
aperçûmes qu’il préférait les éviter. Quand un marin 
s’arrêtait à l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois
ceux qui gagnaient Bristol par  la route de la côte – il 
l’examinait à travers le rideau de la porte avant de 
pénétrer dans la salle et, tant que le marin était là, il ne 
manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais 
pour moi il n’y avait pas  de mystère dans cette 
conduite, car je participais en quelque sorte à ses 
craintes. Un jour, me prenant à part, il m’avait promis
une pièce de dix sous à chaque premier de mois, si je 
voulais « veiller au grain » et le prévenir dès l’instant 
où paraîtrait « un homme de mer à une jambe ». Le plus 
souvent, lorsque venait le  premier du mois et que je 
réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de 
souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais 
la semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me 
remettait ponctuellement mes dix sous, en me réitérant 
l’ordre de veiller à « l’homme de mer à une jambe ». 
Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de 
10le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la 
maison par les quatre coins tandis que le ressac 
mugissait dans la crique et contre les falaises, il 
m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille 
physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait 
depuis le genou, tantôt dès  la hanche ; d’autres fois 
c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une 
seule jambe, située au milieu  de son corps. Le pire de 
mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et 
me poursuivre à travers champs. Et, somme toute, ces 
abominables imaginations me faisaient payer bien cher 
mes dix sous mensuels. 
Mais, en dépit de la terreur que m’inspirait l’homme 
de mer à une jambe, j’avais beaucoup moins peur du 
capitaine en personne que  tous les autres qui le 
connaissaient. À certains soirs, il buvait du grog 
beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter ; et ces 
jours-là il s’attardait parfois à chanter ses sinistres et 
farouches vieilles complaintes de matelot, sans souci de 
personne. Mais, d’autres fois, il commandait une 
tournée générale, et obligeait l’assistance intimidée à 
ouïr des récits ou à reprendre en chœur ses refrains.
Souvent j’ai entendu la maison retentir du « Yo-ho-ho ! 
et une bouteille de rhum ! », alors que tous ses voisins 
l’accompagnaient à qui mieux mieux pour éviter ses 
observations. Car c’était, durant ces accès, l’homme le
plus tyrannique du monde : il claquait de la main sur la 
11table pour exiger le silence, il se mettait en fureur à 
cause d’une question, ou voire même si l’on n’en posait 
point, car il jugeait par là que l’on ne suivait pas son 
récit. Et il n’admettait point que personne quittât
l’auberge avant que lui-même, ivre mort, se fût traîné
jusqu’à son lit. 
Ce qui effrayait surtout  le monde, c’étaient ses 
histoires. Histoires épouvantables, où il n’était question 
que d’hommes pendus ou jetés à l’eau, de tempêtes en
mer, et des îles de la Tortue, et d’affreux exploits aux
pays de l’Amérique espagnole. De son propre aveu, il 
devait avoir vécu parmi les  pires sacripants auxquels
Dieu permît jamais de naviguer. Et le langage qu’il 
employait dans ses récits scandalisait nos braves 
paysans presque à l’égal des forfaits qu’il narrait. Mon 
père ne cessait de dire qu’il causerait la ruine de 
l’auberge, car les gens refuseraient bientôt de venir s’y 
faire tyranniser et humilier, pour aller ensuite trembler
dans leurs lits ; mais je croirais plus volontiers que son 
séjour nous était profitable. Sur le moment, les gens 
avaient peur, mais à la réflexion ils ne s’en plaignaient 
pas, car c’était une fameuse distraction dans la morne 
routine villageoise. Il y eut même une coterie de jeunes 
gens qui affectèrent de l’admirer, l’appelant « un vrai 
loup de mer », « un authentique vieux flambart », et
autres noms semblables, ajoutant que c’étaient les 
hommes de cette trempe qui font l’Angleterre
12redoutable sur mer.
Dans un sens, à la vérité, il nous acheminait vers la 
ruine, car il ne s’en allait  toujours pas : des semaines 
s’écoulèrent, puis des mois, et l’acompte était depuis 
longtemps épuisé, sans que mon père trouvât jamais le 
courage de lui réclamer le complément. Lorsqu’il y 
faisait la moindre allusion, le capitaine soufflait par le 
nez, avec un bruit tel qu’on eût dit un rugissement, et 
foudroyait du regard mon pauvre père, qui s’empressait 
de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mains après
l’une de ces rebuffades, et je ne doute pas que le souci 
et l’effroi où il vivait hâtèrent de beaucoup sa fin 
malheureuse et anticipée. 
De tout le temps qu’il  logea chez nous, à part
quelques paires de bas qu’il acheta d’un colporteur, le
capitaine ne renouvela en rien sa toilette. L’un des coins 
de son tricorne s’étant cassé, il le laissa pendre depuis 
lors, bien que ce lui fût d’une grande gêne par temps 
venteux. Je revois l’aspect de son habit, qu’il rafistolait 
lui-même dans sa chambre de l’étage et qui, dès avant 
la fin, n’était plus que pièces. Jamais il n’écrivit ni ne 
reçut une lettre, et il ne parlait jamais à personne qu’aux 
gens du voisinage, et cela  même presque uniquement 
lorsqu’il était ivre de rhum. Son grand coffre de marin, 
nul d’entre nous ne l’avait jamais vu ouvert. 
On ne lui résista qu’une seule fois, et ce fut dans les
13derniers temps, alors que mon pauvre père était déjà 
gravement atteint de la phtisie qui devait l’emporter. Le 
docteur Livesey, venu vers la fin de l’après-midi pour 
visiter son patient, accepta que ma mère lui servît un 
morceau à manger, puis, en attendant que son cheval fût 
ramené du hameau – car nous n’avions pas d’écurie au 
vieux  Benbow – il s’en alla fumer une pipe dans la 
salle. Je l’y suivis, et je me rappelle encore le contraste
frappant que faisait le docteur, bien mis et allègre, à la 
perruque poudrée à blanc, aux yeux noirs et vifs, au 
maintien distingué, avec les paysans rustauds, et surtout 
avec notre sale et blême  épouvantail de pirate, avachi 
dans l’ivresse et les coudes sur la table. Soudain, il se 
mit – je parle du capitaine – à entonner son sempiternel
refrain : 
Nous étions quinze sur le coffre du mort... 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
La boisson et le diable ont expédié les autres, 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
Au début, j’avais cru que « le coffre du mort » était 
sa grande cantine de là-haut dans la chambre de devant,
et cette imagination s’était amalgamée dans mes 
cauchemars avec celle de l’homme de mer à une jambe. 
14Mais à cette époque nous  avions depuis longtemps 
cessé de faire aucune attention au refrain ; il n’était 
nouveau, ce soir-là, que pour le seul docteur Livesey, et 
je m’aperçus qu’il produisait sur lui un effet rien moins 
qu’agréable, car le docteur leva un instant les yeux avec 
une véritable irritation avant de continuer à entretenir le 
vieux Taylor, le jardinier, d’un nouveau traitement pour 
ses rhumatismes. Cependant, le capitaine s’excitait peu 
à peu à sa propre musique, et il finit par claquer de la 
main sur sa table, d’une manière que nous connaissions 
tous et qui exigeait le silence. Aussitôt, chacun se tut, 
sauf le docteur Livesey qui poursuivit comme devant, 
d’une voix claire et courtoise, en tirant une forte 
bouffée de sa pipe tous  les deux ou trois mots. Le 
capitaine le dévisagea un instant avec courroux, fit 
claquer de nouveau sa main, puis le toisa d’un air 
farouche, et enfin lança avec un vil et grossier juron : 
– Silence, là-bas dans l’entrepont ! 
– Est-ce à moi que ce discours s’adresse, monsieur ? 
fit le docteur. 
Et quand le butor lui eut  déclaré, avec un nouveau 
juron, qu’il en était ainsi : 
– Je n’ai qu’une chose  à vous dire, monsieur, 
répliqua le docteur, c’est que si vous continuez à boire 
du rhum de la sorte, le monde sera vite débarrassé d’un
très ignoble gredin ! 
15La fureur du vieux drôle fut terrible. Il se dressa 
d’un bond, tira un coutelas de marin qu’il ouvrit, et le 
balançant sur la main ouverte, s’apprêta à clouer au mur 
le docteur. 
Celui-ci ne broncha point. Il continua de lui parler 
comme précédemment, par-dessus l’épaule, et du même 
ton, un peu plus élevé peut-être, pour que toute la salle 
entendît, mais parfaitement calme et posé : 
– Si vous ne remettez à  l’instant ce couteau dans 
votre poche, je vous jure sur mon honneur que vous
serez pendu aux prochaines assises. 
Ils se mesurèrent du regard ; mais le capitaine céda
bientôt, remisa son arme, et se rassit, en grondant 
comme un chien battu. 
– Et maintenant, monsieur, continua le docteur,
sachant désormais qu’il y a un tel personnage dans ma 
circonscription, vous pouvez compter que j’aurai l’œil 
sur vous nuit et jour. Je ne suis pas seulement médecin, 
je suis aussi magistrat ;  et s’il m’arrive la moindre 
plainte contre vous, fût-ce pour un esclandre comme
celui de ce soir, je prendrai les mesures efficaces pour 
vous faire arrêter et expulser du pays. Vous voilà 
prévenu. 
16Peu après on amenait à la porte le cheval du docteur 
Livesey, et celui-ci s’en alla ; mais le capitaine se tint 
tranquille pour cette soirée-là et nombre de suivantes. 
17II 
Où Chien-Noir fait une brève apparition 
Ce fut peu de temps après cette algarade que 
commença la série des mystérieux événements qui 
devaient nous délivrer enfin du capitaine, mais non, 
comme on le verra, des suites de sa présence. Cet hiverlà fut très froid et marqué par des gelées fortes et 
prolongées ainsi que par de rudes tempêtes ; et, dès son 
début, nous comprîmes que mon pauvre père avait peu 
de chances de voir le printemps. Il baissait chaque jour, 
et comme nous avions, ma mère et moi, tout le travail 
de l’auberge sur les bras, nous étions trop occupés pour 
accorder grande attention à notre fâcheux pensionnaire. 
C’était par un jour de janvier, de bon matin. Il faisait 
un froid glacial. Le givre blanchissait toute la crique, le 
flot clapotait doucement sur les galets, le soleil encore 
bas illuminait à peine la crête des collines et luisait au 
loin sur la mer. Le capitaine, levé plus tôt que de 
coutume, était parti sur la grève, son coutelas ballant 
sous les larges basques de son vieil habit bleu, sa 
lunette de cuivre sous le bras, son tricorne rejeté sur la 
18nuque. Je vois encore son  haleine flotter derrière lui 
comme une fumée, tandis qu’il s’éloignait à grands pas.
Le dernier son que je perçus de lui, comme il 
disparaissait derrière le gros rocher, fut un violent
reniflement de colère, à faire croire qu’il pensait 
toujours au docteur Livesey. 
Or, ma mère était montée auprès de mon père, et, en 
attendant le retour du capitaine, je dressais la table pour 
son déjeuner, lorsque la porte de la salle s’ouvrit, et un
homme entra, que je n’avais jamais vu. Son teint avait 
une pâleur de cire ; il lui manquait deux doigts de la 
main gauche et, bien qu’il  fût armé d’un coutelas, il 
semblait peu combatif. Je ne cessais de guetter les 
hommes de mer, à une jambe ou à deux, mais je me 
souviens que celui-là m’embarrassa. Il n’avait rien d’un
matelot, et néanmoins il  s’exhalait de son aspect 
comme un relent maritime. 
Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service, et
il me commanda un rhum. Je m’apprêtais à sortir de la 
salle pour l’aller chercher, lorsque mon client s’assit sur
une table et me fit signe d’approcher. Je m’arrêtai sur 
place, ma serviette à la main.
– Viens ici, fiston, reprit-il. Plus près. 
Je m’avançai d’un pas. 
– Est-ce que cette table est pour mon camarade 
19Bill ? interrogea-t-il, en ébauchant un clin d’œil. 
Je lui répondis que je ne connaissais pas son 
camarade Bill, et que la table était pour une personne 
qui logeait chez nous, et  que nous appelions le 
capitaine. 
– Au fait, dit-il, je ne vois pas pourquoi ton
capitaine ne serait pas mon  camarade Bill. Il a une 
balafre sur la joue, mon camarade Bill, et des manières 
tout à fait gracieuses, en  particulier lorsqu’il a bu. 
Mettons, pour voir, que ton capitaine a une balafre sur 
la joue, et mettons, si tu le veux bien, que c’est sur la 
joue droite. Hein ! qu’est-ce que je te disais ! Et 
maintenant, je répète : mon camarade Bill est-il dans la 
maison ? 
Je lui répondis qu’il était parti en promenade. 
– Par où, fiston ? Par où est-il allé ? 
Je désignai le rocher, et affirmai que le capitaine ne 
tarderait sans doute pas à  rentrer ; puis, quand j’eus 
répondu à quelques autres questions : 
– Oh ! dit-il, ça lui fera autant de plaisir que de boire
un coup, à mon camarade Bill. 
Il prononça ces mots d’un air dénué de toute 
bienveillance. Mais après  tout ce n’était pas mon 
affaire, et d’ailleurs je  ne savais quel parti prendre. 
L’étranger demeurait posté tout contre la porte de 
20l’auberge, et surveillait le tournant comme un chat qui 
guette une souris. 
À un moment, je me hasardai sur la route, mais il 
me rappela aussitôt, et comme je n’obéissais pas assez 
vite à son gré, sa face cireuse prit une expression 
menaçante, et avec un blasphème qui me fit sursauter, il 
m’ordonna de revenir. Dès que je lui eus obéi, il revint 
à ses allures premières, mi-caressantes, mi-railleuses, 
me tapota l’épaule, me déclara que j’étais un brave 
garçon, et que je lui inspirais la plus vive sympathie. 
– J’ai moi-même un fils, ajouta-t-il, qui te ressemble 
comme deux gouttes d’eau, et il fait toute la joie de 
mon cœur. Mais le grand point pour les enfants est
l’obéissance, fiston... l’obéissance. Or, si tu avais 
navigué avec Bill, tu n’aurais pas attendu que je te 
rappelle deux fois... certes non. Ce n’était pas
l’habitude de Bill, ni de ceux qui naviguaient avec lui. 
Mais voilà, en vérité, mon camarade Bill, avec sa 
lunette d’approche sous le  bras, Dieu le bénisse, ma
foi ! Tu vas te reculer avec moi dans la salle, fiston, et 
te mettre derrière la porte : nous allons faire à Bill une 
petite surprise... Que Dieu le bénisse ! je le répète ! 
Ce disant, l’inconnu m’attira dans la salle et me 
plaça derrière lui dans un coin où la porte ouverte nous 
cachait tous les deux. J’étais fort ennuyé et inquiet,
comme bien on pense, et mes craintes s’augmentaient 
21encore de voir l’étranger, lui aussi, visiblement effrayé. 
Il dégagea la poignée de son coutelas, et en fit jouer la 
lame dans sa gaine ; et tout le temps que dura notre 
attente, il ne cessa de ravaler sa salive, comme s’il avait 
eu, comme on dit, un crapaud dans la gorge. 
À la fin, le capitaine entra, fit claquer la porte 
derrière lui sans regarder ni à droite ni à gauche, et
traversant la pièce, alla droit vers la table où l’attendait 
son déjeuner. 
– Bill ! lança l’étranger, d’une voix qu’il s’efforçait, 
me parut-il, de rendre forte et assurée. 
Le capitaine pivota sur ses talons, et nous fit face : 
tout hâle avait disparu de son visage, qui était blême 
jusqu’au bout du nez ; on eût dit, à son air, qu’il venait 
de voir apparaître un fantôme, ou le diable, ou pis
encore, s’il se peut ; et j’avoue que je le pris en pitié, à 
le voir tout à coup si vieilli et si défait. 
– Allons, Bill, tu me reconnais ; tu reconnais un 
vieux camarade de bord, pas vrai, Bill ? 
Le capitaine eut un soupir spasmodique : 
– Chien-Noir ! fit-il. 
– Et qui serait-ce d’autre ? reprit l’étranger avec plus 
d’assurance. Chien-Noir plus que jamais, venu voir son 
vieux camarade de bord, Bill, à l’auberge de l’Amiral 
Benbow... Ah ! Bill, Bill, nous en avons vu des choses, 
tous les deux, depuis que j’ai perdu ces deux doigts, 
ajouta-t-il, en élevant sa main mutilée. 
– Eh bien, voyons, fit le  capitaine, vous m’avez 
retrouvé : me voici. Parlez donc. Qu’y a-t-il ? 
– C’est bien toi, Bill, répliqua Chien-Noir. Il n’y a 
pas d’erreur, Billy. Je vais me faire servir un verre de 
rhum par ce cher enfant-ci, qui m’inspire tant de
sympathie, et nous allons nous  asseoir, s’il te plaît, et 
causer franc comme deux vieux copains. 
Quand je revins avec le rhum, ils étaient déjà
installés de chaque côté de la table servie pour le 
déjeuner du capitaine : Chien-Noir auprès de la porte, et 
assis de biais comme pour surveiller d’un œil son vieux 
copain, et de l’autre, à mon idée, sa ligne de retraite. 
Il m’enjoignit de sortir en laissant la porte grande 
ouverte. 
– On ne me la fait pas avec les trous de serrure, 
fiston, ajouta-t-il. 
Je les laissai donc ensemble et me réfugiai dans
l’estaminet. 
J’eus beau prêter l’oreille, comme de juste, il se 
passa un bon moment où je  ne saisis rien de leur 
bavardage, car ils parlaient  à voix basse ; mais peu à 
peu ils élevèrent le ton, et je discernai quelques mots, 
principalement des jurons, lancés par le capitaine. 
– Non, non, non, et mille fois non ! et en voilà 
assez ! cria-t-il une fois. 
Et une autre : 
– Si cela finit par la potence, tous seront pendus, je
vous dis ! 
Et tout à coup il y eut une effroyable explosion de
blasphèmes : chaises et table culbutèrent à la fois ; un
cliquetis d’acier retentit, puis un hurlement de douleur, 
et une seconde plus tard je vis Chien-Noir fuir éperdu, 
serré de près par le capitaine, tous deux coutelas au 
poing, et le premier saignant abondamment de l’épaule 
gauche. Arrivé à la porte, le capitaine assena au fuyard 
un dernier coup formidable qui lui  aurait sûrement 
fendu le crâne, si ce coup  n’eût été arrêté par notre 
massive enseigne de l’Amiral Benbow. On voit encore 
aujourd’hui la brèche sur la partie inférieure du tableau. 
Ce coup mit fin au combat. Aussitôt sur la route, 
Chien-Noir, en dépit de sa blessure, prit ses jambes à 
son cou, et avec une agilité merveilleuse, disparut en
une demi-minute derrière la crête de la colline. Pour le 
capitaine, il restait à béer devant l’enseigne, comme 
sidéré. Après quoi, il se passa la main sur les yeux à 
plusieurs reprises, et finalement rentra dans la maison. 
– Jim, me dit-il, du rhum ! 
Et comme il parlait, il tituba légèrement et s’appuya 
d’une main contre le mur.
– Êtes-vous blessé ? m’écriai-je. 
– Du rhum ! répéta-t-il. Il faut que je m’en aille 
d’ici. Du rhum ! du rhum !
Je courus lui en chercher ; mais, tout bouleversé par 
ce qui venait d’arriver, je cassai un verre et faussai le 
robinet, si bien que j’étais toujours occupé de mon côté 
lorsque j’entendis dans la salle le bruit d’une lourde 
chute. Je me précipitai et vis le capitaine étalé de tout 
son long sur le carreau. À la même minute, ma mère, 
alarmée par les cris et la  bagarre, descendait quatre à 
quatre pour venir à mon aide. À nous deux, nous lui 
relevâmes la tête. Il respirait bruyamment et avec peine, 
mais il avait les yeux fermés  et le visage d’une teinte 
hideuse. 
– Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria ma mère, quel
malheur pour notre maison ! Et ton pauvre père qui est 
malade ! 
Cependant nous n’avions aucune idée de ce qu’il 
convenait de faire pour secourir le capitaine, et nous 
restions persuadés qu’il avait reçu un coup mortel dans 
sa lutte avec l’étranger. À tout hasard, je pris le verre de
rhum et tentai de lui en introduire un peu dans le 
gosier ; mais il avait les dents étroitement serrées et les
mâchoires contractées comme un étau. Ce fut pour nous 
une vraie délivrance de voir la porte s’ouvrir et livrer
passage au docteur Livesey, venu pour visiter mon père. 
– Oh ! docteur ! criâmes-nous, que faire ? Où est-il 
blessé ? 
– Lui, blessé ? Taratata ! fit le docteur. Pas plus
blessé que vous ni moi. Cet homme vient d’avoir une 
attaque d’apoplexie, comme  je le lui avais prédit. 
Allons, madame Hawkins, remontez vite auprès de 
votre mari, et autant que possible ne lui parlez de rien. 
De mon côté, je dois faire de mon mieux pour sauver la 
vie trois fois indigne de ce misérable, et pour cela Jim 
ici présent va m’apporter une cuvette. 
Quand je rentrai avec la  cuvette, le docteur avait 
déjà retroussé la manche du capitaine et mis à nu son 
gros bras musculeux. Il  était couvert de tatouages : 
« Bon vent » et « Billy Bones s’en fiche » se lisaient 
fort nettement sur l’avant-bras ; et plus haut vers 
l’épaule on voyait le dessin d’une potence avec son 
pendu – dessin exécuté à mon sens avec beaucoup de 
verve. 
– Prophétique ! fit le docteur, en touchant du doigt 
ce croquis. Et maintenant, maître Billy Bones, si c’est 
bien là votre nom, nous allons voir un peu la couleur de 
votre sang... Jim, avez-vous peur du sang ? 
– Non, monsieur. 
26– Bon. Alors, tenez la cuvette. 
Et là-dessus il prit sa lancette et ouvrit la veine. 
Il fallut tirer beaucoup de  sang au capitaine avant 
qu’il soulevât les paupières et promenât autour de lui un 
regard vague. D’abord  il fronça le sourcil en 
reconnaissant le médecin ; puis son regard  s’arrêta sur 
moi, et il sembla rassuré. Mais soudain il changea de
couleur et s’efforça de se lever, en criant : 
– Où est Chien-Noir ? 
– Il n’y a de chien noir ici que dans votre 
imagination, répliqua le docteur. Vous avez bu du 
rhum ; vous avez eu une attaque, tout comme je vous le 
prédisais, et je viens, fort à regret, de vous arracher à la 
tombe où vous piquiez une tête. Et maintenant, maître 
Bones... 
– Ce n’est pas mon nom, interrompit-il. 
– Peu importe ! C’est celui d’un flibustier de ma 
connaissance, et je vous appelle ainsi pour abréger. Ce 
que j’ai à vous dire, le voici : un verre de rhum ne vous 
tuera pas, mais si vous en prenez un, vous en prendrez 
un second, et un troisième, et je gagerais ma perruque 
que, si vous ne cessez pas net, vous mourrez... 
entendez-vous bien ?... vous mourrez, et vous irez à 
votre vraie place, comme il est dit dans la Bible. Allons, 
voyons, faites un effort. Je  vous aiderai à vous mettre
27au lit, pour cette fois. 
À nous deux, et non sans peine, nous arrivâmes à le 
porter en haut et à le déposer sur son lit. Sa tête retomba
sur l’oreiller, comme s’il allait s’évanouir. 
– Maintenant, dit le docteur, rappelez-vous bien ce 
que je vous déclare en conscience : le rhum pour vous
est un arrêt de mort. 
Et là-dessus il me prit par le bras et m’entraîna vers 
la chambre de mon père. 
– Ce ne sera rien, me dit-il, sitôt la porte refermée. 
Je lui ai tiré assez de sang pour qu’il se tienne un
moment tranquille. Le mieux  pour vous et pour lui 
serait qu’il restât au lit une huitaine ; mais une nouvelle 
attaque l’emporterait. 
28III 
La tache noire 
Vers midi, chargé de boissons rafraîchissantes et de
médicaments, je pénétrai chez le capitaine. Il se trouvait 
à peu près dans le même état, quoique un peu ranimé, et
il me parut à la fois faible et agité.
– Jim, me dit-il, tu es le seul ici qui vaille quelque 

chose. Tu le sais, j’ai toujours été bon pour toi : pas un 
mois ne s’est passé où tu n’aies reçu tes dix sous. Et
maintenant, camarade, tu vois comme je suis aplati et 
abandonné de tous. Dis, Jim, tu vas m’apporter un petit 
verre de rhum, tout de suite, n’est-ce pas, camarade ? 
– Le docteur... commençai-je. 
Mais il éclata en malédictions contre le docteur,
d’une voix lasse quoique passionnée. 
– Les docteurs sont tous des sagouins, fit-il ; et
celui-là, hein, qu’est-ce qu’il y connaît, aux gens de 
mer ? J’ai été dans des endroits chauds comme braise, 
où les copains tombaient l’un après l’autre, de la fièvre 
jaune, où les sacrés tremblements de terre faisaient
29onduler le sol comme une mer !... Qu’est-ce qu’il y
connaît, ton docteur, à des pays comme ça ?... et je ne
vivais que de rhum, je te dis. C’était ma boisson et ma 
nourriture, nous étions comme mari et femme. Si je n’ai 
pas tout de suite mon rhum, je ne suis plus qu’une 
pauvre vieille carcasse échouée, et mon sang retombera 
sur toi, Jim, et sur ce sagouin de docteur. (Il se remit à 
sacrer.) Vois, Jim, comme mes doigts s’agitent, 
continua-t-il d’un ton plaintif. Je ne peux pas les arrêter, 
je t’assure. Je n’ai pas bu une goutte de toute cette 
maudite journée. Ce docteur est un idiot, je te dis. Si je 
ne bois pas un coup de rhum, Jim, je vais avoir des 
visions : j’en ai déjà. Je vois le vieux Flint dans ce coinlà, derrière toi ; je le vois aussi net qu’en peinture. Et si 
j’attrape des visions, comme ma vie a été orageuse, ce 
sera épouvantable. Ton docteur lui-même a dit qu’un 
verre ne me ferait pas de mal. Jim, je te paierai une 
guinée d’or pour une topette. 
Son agitation croissait toujours, et cela m’inquiétait 
pour mon père, qui, étant au plus bas ce jour-là, avait 
besoin de repos. D’ailleurs, si la tentative de corruption 
m’offensait un peu, j’étais  rassuré par les paroles du
docteur que me rappelait le capitaine. 
– Je ne veux pas de votre argent, lui dis-je, sauf
celui que vous devez à mon père. Vous aurez un verre, 
pas plus. 
30Quand je le lui apportai,  il le saisit avidement et 
l’absorba d’un trait. 
– Ah ! oui, fit-il, ça va un peu mieux, pour sûr. Et 
maintenant, camarade, ce docteur a-t-il dit combien de 
temps je resterais cloué ici sur cette vieille paillasse ? 
– Au moins une huitaine. 
– Tonnerre ! Une huitaine ! Ce n’est pas possible ! 
D’ici là ils m’auront flanqué la tache noire. En ce 
moment même, ces ganaches sont en train de prendre le 
vent sur moi : des fainéants incapables de conserver ce
qu’ils ont reçu, et qui veulent flibuster la part d’autrui. 
Est-ce là une conduite digne d’un marin, je te le 
demande ? Mais je suis économe dans l’âme, moi. 
Jamais je n’ai gaspillé, ni  perdu mon bon argent, et je 
leur ferai encore la nique. Je n’ai pas peur d’eux. Je vais
larguer un ris, camarade, et les distancer à nouveau. 
Tout en parlant ainsi, il s’était levé de sa couche, à 
grand-peine, en se tenant à mon épaule, qu’il serrait 
quasi à me faire crier, et mouvant ses jambes comme 
des masses inertes. La véhémence de ses paroles, quant 
à leur signification, contrastait amèrement avec la 
faiblesse de la voix qui les proférait. Une fois assis au 
bord du lit, il s’immobilisa. 
– Ce docteur m’a tué, balbutia-t-il. Mes oreilles 
tintent. Recouche-moi. 
31Je n’eus pas le temps de l’assister, il retomba dans 
sa position première et resta silencieux une minute. 
– Jim, dit-il enfin, tu as vu ce marin de tantôt ? 
– Chien-Noir ? 
– Oui ! Chien-Noir !... C’en est un mauvais, mais 
ceux qui l’ont envoyé sont  pires. Voilà. Si je ne 
parviens pas à m’en aller,  et qu’ils me flanquent la 
tache noire, rappelle-toi qu’ils en veulent à mon vieux 
coffre de mer. Tu montes à cheval... tu sais monter, 
hein ? Bon. Donc, tu montes à cheval, et tu vas chez... 
eh bien oui, tant pis pour eux !... chez ce sempiternel
sagouin de docteur, lui dire de rassembler tout son 
monde... Magistrats et le reste... et il leur mettra le 
grappin dessus à l’Amiral Benbow... tout l’équipage du 
vieux Flint, petits et grands, tout ce qu’il en reste. 
J’étais premier officier, moi, premier officier du vieux 
Flint, et je suis le seul qui connaisse l’endroit. Il m’a 
livré le secret à Savannah,  sur son lit de mort, à peu 
près comme je pourrais faire à présent, vois-tu. Mais il 
ne te faut les livrer que s’ils me flanquent la tache noire,
ou si tu vois encore ce Chien-Noir, ou bien un homme 
de mer à une jambe, Jim... celui-là surtout. 
– Mais qu’est-ce que cette tache noire, capitaine ? 
– C’est un avertissement, camarade. Je t’expliquerai,
s’ils en viennent là. Mais continue à ouvrir l’œil, Jim, et 
32je partagerai avec toi à égalité, parole d’honneur ! 
Il divagua encore un  peu, d’une voix qui
s’affaiblissait ; mais je lui  donnai sa potion ; il la prit, 
docile comme un enfant, et  fit la remarque que « si 
jamais un marin avait eu besoin de drogues, c’était bien 
lui » ; après quoi il tomba dans un sommeil profond 
comme une syncope, où je le laissai. 
Qu’aurais-je fait si tout s’était normalement passé ? 
Je l’ignore. Il est probable que j’aurais tout raconté au 
docteur, car je craignais terriblement que le capitaine se
repentît de ses aveux et se débarrassât de moi. Mais il 
advint que mon pauvre père mourut cette nuit-là, fort à 
l’improviste, ce qui me fit  négliger tout autre souci.
Notre légitime désolation, les visites des voisins, les 
apprêts des funérailles et tout le travail de l’auberge à 
soutenir entre-temps, m’accaparèrent si bien que j’eus à 
peine le loisir de songer au capitaine, et moins encore 
d’avoir peur de lui.
Il descendit le lendemain matin, à vrai dire, et prit
ses repas comme d’habitude ; il mangea peu, mais but 
du rhum, je le crains, plus  qu’à l’ordinaire, car il se 
servit lui-même au comptoir, l’air farouche et soufflant 
par le nez, sans que personne osât s’y opposer. Le soir 
qui précéda l’enterrement, il était plus ivre que jamais, 
et cela scandalisait, dans cette maison en deuil, de l’ouïr 
chanter son sinistre vieux refrain de mer. Mais, en dépit 
33de sa faiblesse, il nous inspirait à tous une crainte 
mortelle, et le docteur, appelé subitement auprès d’un 
malade qui habitait à plusieurs milles, resta éloigné de 
chez nous après le décès de mon père. Je viens de dire 
que le capitaine était faible ; en réalité, il paraissait 
s’affaiblir au lieu de reprendre des forces. Il grimpait et 
descendait l’escalier, allait et venait de la salle à 
l’estaminet et réciproquement, et parfois mettait le nez 
au-dehors pour humer l’air salin, mais il marchait en se 
tenant aux murs, et respirait vite et avec force, comme 
on fait en escaladant une montagne. Pas une fois il ne 
me parla en particulier, et je suis persuadé qu’il avait 
quasi oublié ses confidences. Mais son humeur était 
plus instable, et en dépit de sa faiblesse corporelle, plus
agressive que jamais. Lorsqu’il avait bu, il prenait la 
manie inquiétante de tirer son  coutelas et de garder la 
lame à sa portée sur sa table. Mais tout compte fait, il se 
souciait moins des gens et  avait l’air plongé dans ses
pensées et à demi absent. Une fois, par exemple, à notre 
grande surprise, il entonna un air nouveau, une sorte de 
rustique chanson d’amour qu’il avait dû connaître tout
jeune avant de naviguer. 
Ainsi allèrent les choses jusqu’au lendemain de 
l’enterrement. Vers les trois heures, par un après-midi
âpre, de brume glacée, je m’étais mis sur le seuil une 
minute, songeant tristement à mon père, lorsque je vis 
sur la route un individu qui s’approchait avec lenteur. Il 
34était à coup sûr aveugle, car il tapotait devant lui avec 
son bâton et portait sur les  yeux et le nez une grande 
visière verte ; il était courbé par les ans ou par la 
fatigue, et son vaste caban de marin, tout loqueteux, le 
faisait paraître vraiment difforme. De ma vie je n’ai vu 
plus sinistre personnage. Un peu avant l’auberge, il fit 
halte et, élevant la voix sur un ton de mélopée bizarre, 
interpella le vide devant lui : 
– Un ami compatissant voudrait-il indiquer à un 
pauvre aveugle... qui a perdu le don précieux de la vue
en défendant son cher pays natal, l’Angleterre, et le roi 
George, que Dieu bénisse... où et en quel lieu de ce 
pays il peut bien se trouver présentement ? 
– Vous êtes à l’Amiral Benbow, crique du MontNoir, mon brave homme, lui répondis-je. 
– J’entends une voix, reprit-il, une voix jeune. 
Voudriez-vous me donner la main, mon aimable jeune 
ami, et me faire entrer ? 
Je lui tendis la main, et le hideux aveugle aux 
paroles mielleuses l’agrippa sur-le-champ comme dans 
des tenailles. Tout effrayé, je voulus me dégager, mais 
l’aveugle, d’un simple effort, m’attira tout contre lui : 
– Maintenant, petit, mène-moi auprès du capitaine. 
– Monsieur, répliquai-je, sur ma parole je vous jure
que je n’ose pas.
35– Ah ! ricana-t-il, c’est comme ça ! Mène-moi tout
de suite à l’intérieur, ou sinon je te casse le bras. 
Et tout en parlant il me le tordit, si fort que je 
poussai un cri. 
– Monsieur, repris-je, c’est pour vous ce que j’en 
dis. Le capitaine n’est pas comme d’habitude. Il a 
toujours le coutelas tiré. Un autre monsieur... 
– Allons, voyons, marche ! interrompit-il. 
Jamais je n’ouïs voix plus froidement cruelle et
odieuse que celle de cet aveugle. Elle m’intimida plus 
que la douleur, et je me mis aussitôt en devoir de lui 
obéir. Je franchis le seuil et me dirigeai droit vers la 
salle où se tenait, abruti de rhum, notre vieux forban 
malade. L’aveugle, me serrant  dans sa poigne de fer, 
m’attachait à lui et s’appuyait sur moi presque à me 
faire succomber. 
– Mène-moi directement à lui, et dès que je serai en 
sa présence, crie : « Bill ! voici un ami pour vous. » Si 
tu ne fais pas ça, moi je te ferai ceci... 
Et il m’infligea une saccade dont je pensai 
m’évanouir. Dans cette alternative, mon absolue terreur 
du mendiant aveugle me fit oublier ma peur du 
capitaine ; j’ouvris la porte  de la salle et criai d’une 
voix tremblante la phrase qui m’était dictée. 
Le pauvre capitaine leva les yeux. En un clin d’œil 
36son ivresse disparut, et il  resta béant, dégrisé. Son 
visage exprimait, plus que l’effroi, un horrible dégoût. 
Il  alla  pour  se  lever, mais je crois qu’il n’en aurait plus 
eu la force. 
– Non, Bill, dit le mendiant, reste assis là. Je n’y 
vois point, mais j’entends remuer un doigt. Les affaires 
sont les affaires. Tends-moi ta main gauche. Petit, 
prends sa main gauche par le poignet et approche-la de 
ma droite. 
Nous lui obéîmes tous deux exactement, et je le vis 
faire passer quelque chose du creux de la main qui 
tenait son bâton, entre les doigts du capitaine, qui se 
refermèrent dessus instantanément. 
– Voilà qui est fait, dit l’aveugle. 
À ces mots, il me lâcha soudain et, avec une 
dextérité et une prestesse incroyables, il déguerpit de la 
salle et gagna la route. Figé sur place, j’entendis
décroître au loin le tapotement de son bâton. 
Il nous fallut plusieurs minutes, au capitaine et à 
moi, pour recouvrer nos esprits. À la fin, et presque 
simultanément, je laissai aller son poignet que je tenais 
toujours et il retira la main pour jeter un bref coup d’œil 
dans sa paume. 
– À dix heures ! s’écria-t-il. Cela me donne six
heures. Nous pouvons encore les flibuster. 
37Il se leva d’un bond. Mais au même instant, pris de 
vertige, il porta la main à sa gorge, vacilla une minute,
puis, avec un râle étrange, s’abattit de son haut, la face 
contre terre.
Je courus à lui, tout en appelant ma mère. Mais 
notre empressement fut vain. Frappé d’apoplexie
foudroyante, le capitaine avait succombé. Chose 
singulière à dire, bien que sur la fin il éveillât ma pitié, 
jamais certes je ne l’avais aimé ; pourtant, dès que je le 
vis mort, j’éclatai en sanglots. C’était le second décès 
que je voyais, et le chagrin dû au premier était encore 
tout frais dans mon cœur. 
IV 
Le coffre de mer 
Sans perdre un instant, je racontai alors à ma mère 
tout ce que je savais, comme j’aurais peut-être dû le 
faire depuis longtemps. Nous vîmes d’emblée le péril et
la difficulté de notre situation. L’argent du capitaine 
(s’il en avait) nous était bien dû en partie ; mais quelle
apparence y avait-il que les complices de notre homme, 
et surtout les deux échantillons que j’en connaissais,
Chien-Noir et le mendiant  aveugle, fussent disposés à 
lâcher leur butin pour régler les dettes du défunt ? Or, si
je suivais les instructions du capitaine et allais aussitôt 
prévenir le docteur Livesey, je laissais ma mère seule et 
sans défense : je n’y pouvais donc songer. D’ailleurs, 
nous nous sentions tous deux incapables de rester 
beaucoup plus longtemps dans la maison. Les charbons 
qui s’éboulaient dans le fourneau de la cuisine, et
jusqu’au tic-tac de l’horloge, nous pénétraient de 
crainte. Le voisinage s’emplissait pour nous de bruits 
de pas imaginaires ; et placé entre le cadavre du 
capitaine gisant sur le carreau de la salle, et la pensée de 
39l’infâme mendiant aveugle rôdant aux environs et prêt à 
reparaître, il y avait des moments où, comme on dit, je 
tremblais dans mes culottes,  de terreur. Il nous fallait 
prendre une décision immédiate. Finalement, l’idée 
nous vint de partir tous les deux chercher du secours au 
hameau voisin. Aussitôt dit, aussitôt fait. Sans même 
nous couvrir la tête, nous nous élançâmes dans le soir
tombant et le brouillard glacé. 
Le hameau n’était qu’à quelque cent toises, mais 
caché à la vue, de l’autre côté de la crique voisine ; et,
ce qui me rassurait beaucoup, il se trouvait dans la 
direction opposée à celle par où l’aveugle avait fait son 
apparition et par où il s’en était apparemment retourné. 
Le trajet nous prit peu de minutes, et cependant nous 
nous arrêtâmes plusieurs fois pour prêter l’oreille. Mais 
on n’entendait aucun bruit suspect : rien que le léger 
clapotis du ressac et le croassement des corbeaux dans
le bois.
Les chandelles s’allumaient quand nous atteignîmes
le hameau, et jamais je n’oublierai mon soulagement à 
voir leur jaune clarté aux portes et aux fenêtres. Mais ce 
fut là, tout compte fait, le meilleur de l’assistance que 
nous obtînmes de ce côté. Car, soit dit à la honte de ces 
gens, personne ne consentit à nous accompagner
jusqu’à l’Amiral Benbow. Plus nous leur disions nos 
ennuis, plus ils se cramponnaient – hommes, femmes et 
40enfants – à l’abri de leurs maisons. Le nom du capitaine 
Flint, inconnu de moi, mais familier à beaucoup d’entre 
eux, répandait la terreur. Des hommes qui avaient 
travaillé aux champs, plus loin que l’Amiral Benbow, se 
souvenaient aussi d’avoir vu sur la route plusieurs
étrangers dont ils s’étaient écartés, les prenant pour des 
contrebandiers, et l’un ou  l’autre avait vu un petit 
chasse-marée à l’abri dans ce que nous appelions la cale 
de Kitt. C’est pourquoi il suffisait d’être une relation du 
capitaine pour leur causer une frayeur mortelle. Tant et 
si bien que, si nous en trouvâmes plusieurs disposés à 
se rendre à cheval jusque chez le docteur Livesey, qui 
habitait dans une autre direction, pas un ne voulut nous
aider à défendre l’auberge. 
La lâcheté, dit-on, est contagieuse ; mais la
discussion, au contraire, donne du courage. Aussi, 
quand chacun eut parlé, ma mère leur dit leur fait à 
tous. Elle ne voulait pas, déclara-t-elle, perdre de 
l’argent qui appartenait à  son fils orphelin. Elle 
conclut : 
– Si aucun d’entre vous n’ose venir, Jim et moi nous
oserons. Nous allons retourner d’où nous sommes
venus, et sans vous dire  merci, tas de gros gaillards 
pires que des poules mouillées. Nous ouvrirons ce 
coffre, dût-il nous en coûter la vie. Et je vous emprunte
ce sac, madame Crossley, pour emporter notre dû. 
41Comme de juste, je me déclarai prêt à accompagner 
ma mère, et, comme de juste  aussi, tous se récrièrent 
devant notre témérité ; mais même alors, pas un homme 
ne s’offrit à nous escorter. Tout ce qu’ils firent, ce fut 
de me donner un pistolet  chargé, pour le cas où l’on 
nous attaquerait, et de nous promettre qu’ils tiendraient 
des chevaux tout sellés, pour le cas où l’on nous 
poursuivrait lors de notre  retour ;  cependant  qu’un
garçon s’apprêtait à galoper jusque chez le docteur afin 
d’obtenir le secours de la force armée. 
Mon cœur battait fort quand, par la nuit glacée, nous
nous engageâmes dans cette  périlleuse aventure. La
pleine lune, rougeâtre et déjà haute, transparaissait vers
la limite supérieure du brouillard. Notre hâte s’en 
accrut, car il ferait évidemment aussi clair qu’en plein 
jour avant que nous pussions quitter la maison, et notre 
départ serait exposé à tous les yeux. Nous nous 
faufilâmes au long des haies, prompts et silencieux, 
sans rien voir ni entendre qui augmentât nos
inquiétudes. Enfin, à notre grand soulagement, la porte 
de l’Amiral Benbow se referma sur nous. 
Je poussai bien vite le verrou, et nous restâmes une 
minute dans le noir, tout pantelants, seuls sous ce toit 
avec le cadavre du capitaine. Puis ma mère prit une 
chandelle dans l’estaminet, et, nous tenant par la main, 
nous pénétrâmes dans la salle. Le corps gisait toujours
42dans la même position, les yeux béants et un bras 
étendu. 
– Baisse le store, Jim,  chuchota ma mère ; s’ils 
arrivaient ils nous verraient du dehors... Là... Et
maintenant, il nous faut trouver la clef sur ce cadavre : 
je voudrais bien savoir qui de nous va y toucher ! 
Et elle eut une sorte de sanglot. 
Je m’agenouillai à côté du mort. Près de sa main, sur 
le parquet, je vis un petit rond de papier noirci sur une 
face. C’était évidemment la  tache noire. Je pris le 
papier et le retournai. Au verso, correctement tracé 
d’une main ferme, je lus ce court message : « Tu as
jusqu’à dix heures du soir. » 
– Mère, dis-je, il avait jusqu’à dix heures. 
À cet instant précis, notre  vieille horloge se mit à 
sonner. Ce fracas inattendu nous fît une peur affreuse ; 
mais tout allait bien : il n’était que six heures. 
– Allons, Jim, reprit ma mère, cette clef. 
J’explorai les poches, l’une après l’autre. Quelque 
menue monnaie, un dé, du fil et de grosses aiguilles, un 
rôle de tabac mordu par le bout, le couteau à manche 
courbe, une boussole portative et un briquet, formaient
tout leur contenu. Je commençai à désespérer. 
– Elle est peut-être à son cou, hasarda ma mère. 
43Surmontant une vive répugnance, j’arrachai au col 
la chemise du cadavre, et la clef nous apparut, enfilée à 
un bout de corde goudronnée, que je tranchai à l’aide de
son propre couteau. Ce succès nous remplit d’espoir, et 
nous grimpâmes en toute hâte à la petite chambre où le 
capitaine avait couché si longtemps, et d’où sa malle 
n’avait pas bougé depuis le jour de son arrivée. 
C’était, d’apparence, un coffre de marin comme tous
les autres, aux angles détériorés par les heurts d’un 
service prolongé. Sur le couvercle se lisait l’initiale 
« B », imprimée au fer chaud. 
– Passe-moi la clef, me dit ma mère. 
Bien que la serrure fût très dure, elle l’ouvrit en un 
clin d’œil et souleva le couvercle. 
Un fort relent de tabac et de goudron s’échappa du 
coffre, mais on n’y voyait rien, au premier abord, qu’un 
très bon habit complet, soigneusement brossé et plié. Il 
n’avait jamais servi, au dire de ma mère. Dessous, le 
pêle-mêle commençait : un quart de cercle, un gobelet 
de fer-blanc, plusieurs rouleaux de tabac, deux paires de 
très beaux pistolets, un lingot d’argent, une vieille 
montre espagnole et quelques autres bibelots de peu de 
valeur, presque tous d’origine étrangère, un compas de
mathématiques à branches de cuivre et cinq ou six
curieux coquillages des Indes  occidentales. Je me suis 
demandé souvent, par la suite, pourquoi il transportait 
44avec lui ces coquillages, dans sa vie errante de criminel 
pourchassé. 
Jusqu’ici, le lingot d’argent et les bibelots avaient
seuls quelque prix, mais cela ne faisait pas notre affaire. 
Par-dessous, il y avait un vieux suroît blanchi aux 
embruns de bien des môles. Ma mère le retira 
impatiemment, et le dernier  contenu de la malle nous 
apparut : un paquet enveloppé de toile cirée, qui 
semblait renfermer des papiers, et un sac de toile qui 
émit sous nos doigts le tintement de l’or. 
– Je ferai voir à ces bandits que je suis une honnête 
femme, dit ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un 
rouge liard de plus. Donne-moi le sac de M
me
 Crossley. 
Et elle se mit en devoir de faire passer, du sac de 
matelot dans celui que je tenais, le montant de la dette 
du capitaine. 
La tâche était longue et ardue, car il y avait là, 
entassées au hasard, des pièces de tous pays et de tous 
modules : doublons, louis d’or, guinées, pièces de huit 
et d’autres que j’ignore. Les guinées, du reste, se
trouvaient en minorité, et celles-là seules permettaient à 
ma mère de s’y retrouver dans son compte. 
Soudain, comme nous étions presque à moitié de 
l’opération, je posai ma main sur son bras. Dans l’air 
silencieux et glacé je venais de percevoir un bruit qui fit 
45cesser mon cœur de battre :  c’était le tapotement du 
bâton de l’aveugle sur la route gelée. Le bruit se 
rapprochait. Nous retenions notre souffle. Un coup 
violent heurta la porte de l’auberge ;  nous  entendîmes 
qu’on tournait la poignée, et le verrou cliqueta sous les 
efforts du misérable. Puis il y eut un long intervalle de 
silence, dedans comme dehors. À la fin le tapotement
reprit et, à notre joie indicible, s’affaiblit peu à peu dans 
le lointain et s’évanouit tout à fait. 
– Mère, dis-je, prends le tout et allons-nous-en. 
J’étais certain, en effet, que la porte verrouillée avait 
paru suspecte, et que cela nous attirerait bientôt tout le 
guêpier aux oreilles. Pourtant je me félicitais de l’avoir 
verrouillée, et cela à un point difficilement croyable 
pour qui n’a jamais rencontré ce terrifiant vieil aveugle. 
Mais, en dépit de sa frayeur, ma mère se refusait à
prendre rien au-delà de son dû, et ne voulait absolument 
pas se contenter de moins. Il n’était pas encore sept 
heures, disait-elle, et de loin ; elle connaissait son droit 
et voulait en user. Elle discutait encore avec moi, 
lorsqu’un bref et léger coup de sifflet retentit au loin sur 
la hauteur. C’en fut assez, et plus qu’assez, pour elle et
pour moi.
– J’emporte toujours ce que j’ai, fit-elle en se
relevant. 
46– Et j’emporte ceci pour arrondir le compte, 
ajoutais-je, empoignant le paquet de toile cirée. 
Un instant de plus, et laissant la lumière auprès du 
coffre vide, nous descendions l’escalier à tâtons ; un 
autre encore, et, la porte ouverte, notre exode 
commençait. Il n’était que  temps de déguerpir. Le 
brouillard se dissipait rapidement ; déjà la lune brillait, 
tout à fait dégagée, sur les hauteurs voisines, et c’était 
uniquement au creux du ravin et devant la porte de 
l’auberge, qu’un mince voile de brume flottait encore, 
pour cacher les premiers pas de notre fuite. Bien avant 
la mi-chemin du hameau, très peu au-delà du pied de la 
hauteur, nous arriverions en  plein clair de lune. Et ce 
n’était pas tout, car déjà nous percevions le bruit de pas
nombreux qui accouraient. Nous tournâmes la tête dans 
leur direction : une lumière balancée de droite et de 
gauche, et qui se rapprochait rapidement, nous montra 
que l’un des arrivants portait une lanterne. 
– Mon petit, me dit soudain ma mère, prends
l’argent et fuis. Je vais m’évanouir.
C’était, je le compris, la fin irrémissible pour tous
deux. Combien je maudissais la lâcheté de nos voisins ! 
Combien j’en voulais à ma pauvre mère pour son 
honnêteté et son avidité, pour sa témérité passée et sa 
faiblesse présente ! 
Par bonheur, nous étions précisément au petit pont, 
47et je guidai ses pas chancelants jusqu’au talus de la 
berge, où elle poussa un  soupir et retomba sur mon 
épaule. Je ne sais comment j’en eus la force, et je crains
bien d’avoir agi brutalement, mais je réussis à la traîner 
le long de la berge et jusqu’à l’entrée de la voûte. La
pousser plus loin me fut impossible, car le pont était 
trop bas, et ce fut à plat ventre et non sans peine que je 
m’introduisis dessous. Il nous fallut donc rester là, ma 
mère presque entièrement visible, et tous deux à portée 
d’ouïe de l’auberge. 
48V 
La fin de l’aveugle 
Ma curiosité, du reste, l’emporta sur ma peur. Je me 
sentis incapable de rester dans ma cachette, et, rampant 
à reculons, regagnai la berge. De là, dissimulé derrière 
une touffe de genêt, j’avais vue sur la route jusque 
devant notre porte. À peine étais-je installé, que mes 
ennemis arrivèrent au nombre  de sept ou huit, en une 
course rapide et désordonnée. L’homme à la lanterne 
les précédait de quelques pas. Trois couraient de front, 
se tenant par la main, et au milieu de ce trio je devinai, 
malgré le brouillard, le mendiant aveugle. Un instant 
plus tard, sa voix me prouvait que je ne me trompais
pas. 
– Enfoncez la porte ! cria-t-il. 
– On y va, monsieur ! répondirent deux ou trois des 
sacripants qui s’élancèrent vers l’Amiral Benbow, suivis 
du porteur de lanterne. 
Je les vis alors faire halte et les entendis converser à 
mi-voix, comme s’ils étaient surpris de trouver la porte 
49ouverte. Mais la halte fut brève, car l’aveugle se remit à 
lancer des ordres. Il élevait et grossissait le ton, brûlant 
d’impatience et de rage. 
– Entrez ! entrez donc ! cria-t-il, en les injuriant 
pour leur lenteur. 
Quatre ou cinq d’entre eux obéirent, tandis que deux 
autres restaient sur la route avec le redoutable
mendiant. Il y eut un silence, puis un cri de surprise, et 
une exclamation jaillit de l’intérieur : 
– Bill est mort ! 
Mais l’aveugle maudit à nouveau leur lenteur. Il 
hurla : 
– Que l’un de vous le fouille, tas de fainéants, et que 
les autres montent chercher le coffre ! 
Je les entendis se ruer dans notre vieil escalier, avec 
une violence à ébranler toute la maison. Presque 
aussitôt de nouveaux cris d’étonnement s’élevèrent ; la 
fenêtre de la chambre du capitaine s’ouvrit avec fracas 
dans un cliquetis de carreaux cassés, et un homme 
apparut dans le clair de lune, la tête penchée, et d’en 
haut interpella l’aveugle sur la route : 
– Pew, cria-t-il, on nous a devancés ! Quelqu’un a 
retourné le coffre de fond en comble. 
– Est-ce que la chose y est ? rugit Pew. 
50– Oui, l’argent y est ! 
Mais l’aveugle envoya l’argent au diable. 
– Le paquet de Flint, je veux dire ! 
– Nous ne le trouvons nulle part, répliqua l’individu. 
– Hé ! ceux d’en bas,  est-il sur Bill ? cria de 
nouveau l’aveugle. 
Là-dessus, un autre personnage, probablement celui 
qui était resté en bas à fouiller le cadavre du capitaine, 
parut sur le seuil de l’auberge : 
– Bill a déjà été fouillé : ses poches sont vides. 
– Ce sont ces gens de l’auberge, c’est ce gamin... 
Que ne lui ai-je arraché les  yeux ! cria l’aveugle. Ils 
étaient ici il n’y a qu’un  instant : la porte était 
verrouillée quand j’ai essayé d’entrer. Cherchez partout, 
garçons, et trouvez-les-moi. 
– C’est juste, à preuve qu’ils ont laissé leur 
camoufle ici, cria l’homme de la fenêtre. 
– Grouillez donc ! Chambardez la maison, mais
trouvez-les-moi !  réitéra Pew, en battant la route de sa 
canne. 
Alors, du haut en bas de notre vieille auberge, il se 
fit un grand tohu-bohu de lourdes semelles courant çà et 
là, de meubles renversés  et de portes enfoncées, à 
réveiller tous les échos du voisinage ; puis nos 
51individus reparurent l’un après l’autre sur la route, 
déclarant que nous étions introuvables. Mais à cet
instant le même sifflet qui nous avait inquiétés, ma 
mère et moi, alors que nous étions à compter l’argent
du défunt capitaine, retentit  dans la nuit, répété par 
deux fois. J’avais cru d’abord que c’était là un signal de 
l’aveugle pour lancer ses troupes à l’assaut ; mais je 
compris cette fois que le son provenait de la hauteur
vers le hameau, et, à en juger par son effet sur les 
flibustiers, il les avertissait de l’approche du péril. 
– C’est encore Dirk, dit l’un. Deux coups, les gars !
Il s’agit de décaniller ! 
– De  décaniller,  capon !  s’écria Pew. Dirk n’a 
jamais été qu’un lâche imbécile, ne vous occupez pas
de lui... Ils doivent être tout près. Impossible qu’ils 
soient loin. Vous les avez à portée de la main. Grouillez 
et cherchez après,  tas de salauds ! Le diable ait mon 
âme ! Ah ! si j’y voyais ! 
Cette harangue ne resta pas sans effet ; deux des
coquins se mirent à chercher çà et là parmi le saccage, 
mais plutôt à contrecœur et sans cesser de penser à la 
menace de danger. Les autres restèrent sur la route,
irrésolus. 
– Vous avez sous la main des mille et des mille, tas 
d’idiots, et vous hésitez ! Vous serez riches comme des 
rois si vous trouvez l’objet. Vous savez qu’il est ici, et 
52vous tirez au flanc ! Pas un de vous n’eût osé affronter 
Bill, et je l’ai affronté, moi un aveugle ! Et je perdrais 
ma chance à cause de vous ! Je ne serais qu’un pauvre 
abject, mendiant un verre de rhum, alors que je pourrais
rouler carrosse ! Si vous  aviez seulement le courage 
d’un cancrelat qui ronge un biscuit, vous les auriez déjà 
empoignés. 
– Au diable, Pew ! grommela l’un. Nous tenons les 
doublons ! 
– Ils auront caché ce sacré machin, dit un autre. 
Prends les georges
1
, Pew, et ne reste pas ici à beugler. 
C’était le cas de le dire, tant la colère de Pew 
s’exaltait devant ces objections. À la fin, la rage le 
domina tout à fait ; il se  mit à taper dans le tas au 
hasard, et son bâton résonna sur plusieurs crânes. De 
leur côté, les malandrins, sans pouvoir réussir à 
s’emparer de l’arme et à la lui arracher, agonisaient leur 
tyran d’injures et d’atroces menaces. 
Cette rixe fut notre salut. Elle durait toujours, 
lorsqu’un autre bruit se fit entendre, qui provenait de la 
hauteur du côté du hameau – un bruit de chevaux lancés 
au galop. Presque en même temps, l’éclair et la 
détonation d’un coup de pistolet jaillirent d’une haie. 
C’était là, évidemment, le signal du sauve-qui-peut, car 
                                    
1
 Les livres sterling, à l’effigie du roi George. 
53les flibustiers prirent la fuite aussitôt et s’encoururent 
chacun de son côté, si bien qu’en une demi-minute ils 
avaient tous disparu, sauf Pew. L’avaient-ils abandonné 
dans l’émoi de leur panique ou bien pour se venger de 
ses injures et de ses coups ? Je l’ignore. Le fait est qu’il
demeura seul, affolé, tapotant au hasard sur la route, 
cherchant et appelant ses camarades. Finalement il prit 
la mauvaise direction et courut vers le hameau. Il me
dépassa de quelques pas, tout en appelant : 
– Johnny, Chien-Noir, Dirk (et d’autres noms), vous 
n’allez pas abandonner votre  vieux Pew, camarades... 
pas votre vieux Pew ! 
À cet instant, la cavalcade débouchait sur la hauteur, 
et l’on vit au clair de la lune quatre ou cinq cavaliers 
dévaler la pente au triple galop. 
Pew comprit son erreur. Avec un grand cri, il se 
détourna et courut droit au fossé, dans lequel il s’abattit. 
Il se remit sur pied en une seconde et s’élança de 
nouveau, totalement affolé, en plein sous les sabots du 
cheval le plus proche. 
Le cavalier tenta de l’éviter, mais ce  fut en vain. 
Avec un hurlement qui résonna dans la nuit, Pew 
tomba, et les quatre fers le heurtèrent et le martelèrent
au passage. Il roula de côté, puis s’affaissa mollement, 
la face contre terre, et ne bougea plus. 
54Je bondis, en hélant les cavaliers. Ils s’étaient arrêtés 
au plus vite, horrifiés de  l’accident. Je les reconnus 
bientôt. L’un, qui suivait les autres à distance, était ce 
gars du hameau qui avait  couru chez le docteur 
Livesey ; les autres étaient des officiers de la douane 
qu’il avait rencontrés sur son chemin et qu’il avait eu le 
bon esprit de ramener aussitôt. Les bruits concernant le 
chasse-marée de la cale de Kitt étaient parvenus aux 
oreilles de l’inspecteur Dance, et l’avaient amené ce 
soir-là de notre côté. C’est à ce hasard que ma mère et 
moi nous dûmes d’échapper au trépas. 
Pew était mort, et bien mort. Quant à ma mère, une 
fois transportée au hameau, quelques gouttes d’eau 
froide et des sels eurent  vite fait de la ranimer. 
Cependant, l’inspecteur galopait à toute vitesse jusqu’à 
la cale de Kitt ; mais ses hommes durent mettre pied à 
terre et descendre le ravin à tâtons, en menant leurs
chevaux et parfois les soutenant, le tout dans la crainte 
d’une surprise. Aussi, quand ils atteignirent la cale, le 
chasse-marée avait déjà pris la mer. Comme il était 
encore tout proche, l’inspecteur le héla. Une voix lui
répondit qu’il eût à se garer  du clair de lune, s’il ne 
voulait recevoir du plomb. En même temps, une balle 
siffla, lui éraflant le bras. Peu après, le chasse-marée 
doubla la pointe et disparut. M. Dance resta là, selon 
son expression, « comme un poisson hors de l’eau », et 
il dut se contenter de dépêcher un homme à B... pour 
55avertir le cotre de la douane. Il ajouta : « C’est 
d’ailleurs bien inutile. Ils ont  filé pour de bon, et la 
chose est réglée. À part cela, je me félicite d’avoir 
marché sur les cors à M. Pew. » Car à ce moment il 
avait ouï mon récit.
Je m’en retournai avec lui à l’Amiral Benbow. On ne 
peut imaginer l’état de saccage où se trouvait la maison. 
Dans leur chasse frénétique, ces gredins avaient jeté bas
jusqu’à l’horloge, et bien qu’ils n’eussent rien emporté 
que la bourse du capitaine et la monnaie du comptoir, je
vis d’un coup d’œil que nous étions ruinés. M. Dance, 
lui, ne comprenait rien au spectacle. 
– Ils ont trouvé l’argent, dites-vous, Hawkins ? 
Alors, que diantre cherchaient-ils ? D’autre argent, je 
suppose... 
– Non, monsieur, je ne le pense pas, répliquai-je. Au 
fait, monsieur, je crois avoir l’objet dans ma poche, et, à 
vrai dire, j’aimerais le mettre en sûreté. 
– Bien entendu, mon petit, c’est trop juste. Je vais le 
prendre, si vous voulez. 
– Je songeais que peut-être le docteur Livesey... 
commençai-je. 
– Parfaitement  juste,  approuva-t-il. Parfaitement. 
C’est un galant homme et un magistrat. Et maintenant 
que j’y pense, je ferais bien d’aller de ce côté, moi 
56aussi, pour rendre compte, à lui ou au chevalier. Maître 
Pew est mort, après tout ; non pas que je le regrette, 
mais il est mort, voyez-vous, et les gens ne 
demanderaient pas mieux que  de se servir de cela 
contre un officier des douanes de Sa Majesté. Or donc, 
Hawkins, si vous voulez, je vous emmène. 
Je le remerciai cordialement de son offre, et nous
regagnâmes le hameau, où se trouvaient les chevaux. Le 
temps d’aviser ma mère, et toute la troupe était en selle. 
– Dogger, dit M. Dance à l’un de ses compagnons, 
vous avez un bon cheval ; prenez ce garçon en croupe. 
Dès que je fus installé, me tenant au ceinturon de 
Dogger, l’inspecteur donna le signal du départ, et l’on 
se mit en route au grand trot vers la demeure du docteur 
Livesey. 
57VI 
Les papiers du capitaine 
Nous allâmes bon train jusqu’à la porte du docteur 
Livesey, où l’on fit halte. La façade de la maison était 
plongée dans l’obscurité. 
M. Dance m’ordonna de sauter à bas et d’aller 
frapper, et Dogger me prêta  son étrier pour descendre. 
La porte s’ouvrit aussitôt et une servante parut. 
– Est-ce que le docteur Livesey est chez lui ? 
demandai-je. 
Elle me répondit négativement. Il était rentré dans 
l’après-midi, mais était ressorti pour dîner au château et 
passer la soirée avec le chevalier. 
– Eh bien, garçons, allons-y, dit M. Dance. 
Cette fois, comme la distance était brève, je restai à
pied et courus auprès de  Dogger, en me tenant à la 
courroie de son étrier. On passa la grille et on remonta 
l’avenue aux arbres dépouillés, entre de vastes et 
vénérables jardins dont le château, tout blanc sous le 
58clair de lune, fermait la perspective. Arrivé là M. Dance 
mit pied à terre, et fut au premier mot introduit dans la 
maison, où je l’accompagnai. 
Nous suivîmes le valet au long d’un corridor tapissé 
de nattes, et pénétrâmes enfin dans une bibliothèque 
spacieuse aux multiples rayons chargés de livres et 
surmontés de bustes, où le chevalier et le docteur 
Livesey fumaient leur pipe, assis aux deux côtés d’un 
feu ronflant. 
Je n’avais jamais vu le chevalier d’aussi près. 
C’était un homme de haute taille, dépassant six pieds, et 
de carrure proportionnée, à la mine fière et brusque, au 
visage tanné, couperosé et ridé par ses longues 
pérégrinations. Ses sourcils très noirs et très mobiles lui 
donnaient un air non pas méchant à vrai dire, mais
plutôt vif et hautain. 
– Entrez, monsieur Dance, dit-il avec une majesté 
familière. 
– Bonsoir, Dance, fit le docteur avec un signe de 
tête. Et bonsoir aussi, ami  Jim. Quel bon vent vous 
amène ? 
L’inspecteur, dans une attitude militaire, débita son 
histoire comme une leçon ; et il fallait voir les deux 
messieurs avancer la tête et s’entreregarder, si surpris et 
attentifs qu’ils en oubliaient de fumer. Lorsque le 
59narrateur leur conta le retour de ma mère à l’auberge, le 
docteur Livesey se donna une claque sur la cuisse, et le 
chevalier cria : « Bravo ! »  en cassant sa longue pipe 
contre la grille du foyer. Bien avant la fin du récit, M. 
Trelawney (tel était, on s’en souviendra, le nom du 
chevalier) s’était levé de sa chaise et arpentait la pièce. 
Le docteur, comme pour mieux entendre, avait retiré sa 
perruque poudrée, ce qui  lui donnait, avec son crâne 
aux cheveux noirs et tondus  ras, l’aspect le plus
singulier. 
Son récit terminé, M. Dance se tut. 
– Monsieur Dance, lui dit le chevalier, vous êtes un 
très digne compagnon. Pour le fait d’avoir passé sur le
corps de ce sinistre et infâme gredin, c’est à mon sens 
une œuvre pie, monsieur, comme c’en est une d’écraser 
un cafard. Notre petit Hawkins est un brave, à ce que je 
vois. Hawkins, voulez-vous  sonner ? M. Dance boira 
bien un verre de bière. 
– Ainsi donc, Jim, interrogea le docteur, vous avez 
l’objet qu’ils cherchaient, n’est-ce pas ? 
– Le voici, monsieur. 
Et je lui remis le paquet de toile cirée. 
Le docteur l’examina en tous sens. Visiblement les
doigts lui démangeaient de  l’ouvrir ; mais il s’en
abstint, et le glissa tranquillement dans la poche de son 
60habit. 
– Chevalier, dit-il, quand Dance aura bu sa bière il 
va, comme de juste, reprendre le service de Sa Majesté ; 
mais j’ai l’intention de garder Jim Hawkins : il passera 
la nuit chez moi. En attendant, il faut qu’il soupe, et 
avec votre permission, je propose de lui faire monter un 
peu de pâté froid. 
– Bien volontiers, Livesey, répliqua le chevalier ; 
mais Hawkins a mérité mieux que du pâté froid. 
En conséquence, un copieux ragoût de pigeon me 
fut servi sur une petite table, et je mangeai avec appétit, 
car j’avais une faim de loup. M. Dance, comblé de 
nouvelles félicitations, se retira enfin. 
– Et maintenant, chevalier... dit le docteur. 
– Et maintenant, Livesey... dit le chevalier, juste en 
même temps. 
– Chacun son tour ! pas tous à la fois ! plaisanta le
docteur Livesey. Vous avez entendu parler de ce Flint, 
je suppose ?
– Si j’ai entendu parler de lui ! s’exclama le
chevalier. Vous osez le demander ! C’était le plus
atroce forban qui eût jamais navigué. Comparé à Flint,
Barbe-Bleue n’était qu’un enfant. Les Espagnols
avaient de lui une peur si excessive que, je vous le 
déclare, monsieur, il m’arrivait parfois d’être fier qu’il 
61fût anglais. J’ai vu de mes yeux paraître ses huniers, au 
large de l’île Trinité, et le  lâche fils d’ivrognesse qui 
commandait notre navire s’est enfui... oui, monsieur, 
s’est enfui et réfugié dans Port-d’Espagne. 
– Eh bien, moi aussi j’ai entendu parler de lui, en 
Angleterre, reprit le docteur. Mais ce n’est pas la
question. Dites-moi : possédait-il de l’argent ? 
– S’il possédait de l’argent ! Mais n’avez-vous donc 
pas écouté l’histoire ? Que cherchaient ces canailles,
sinon de l’argent ? De quoi s’inquiètent-ils, sinon 
d’argent ? Pourquoi risqueraient-ils leurs peaux 
infâmes, sinon pour de l’argent ? 
– C’est ce que nous allons  voir, repartit le docteur. 
Mais vous prenez feu d’une  façon déconcertante, et 
avec vos exclamations, je n’arrive pas à placer un mot. 
Laissez-moi vous interroger. En admettant que j’aie ici 
dans ma poche un indice capable de nous guider vers le
lieu où Flint a enterré son trésor, croyez-vous que ce 
trésor serait considérable ? 
– S’il  serait  considérable,  monsieur ! Il le serait 
tellement que, si nous possédions l’indice dont vous 
parlez, je nolise un bâtiment dans le port de Bristol, je 
vous emmène avec Hawkins, et j’aurai ce trésor, dût sa
recherche me prendre un an. 
– Parfait ! Alors donc, si Jim y consent, nous
62ouvrirons le paquet. 
Et il le déposa devant lui sur la table.
Le paquet était cousu, ce qui força le docteur à 
prendre dans sa trousse ses  ciseaux chirurgicaux pour 
faire sauter les points et dégager son contenu, à savoir : 
un cahier et un pli scellé. 
– Voyons d’abord le cahier, dit le docteur. 
Celui-ci m’avait appelé auprès de lui, mon repas 
terminé, pour me faire participer au plaisir des
recherches. Nous nous penchâmes donc, le chevalier et 
moi, par-dessus son épaule  tandis qu’il ouvrait le 
document. On ne voyait sur sa première page que
quelques spécimens d’écriture, comme on en trace la 
plume à la main, par désœuvrement ou pour s’exercer. 
J’y retrouvai le texte du tatouage :  « Billy  Bones  s’en 
fiche » ; et aussi : « M. W. Bones, premier officier », 
« Il l’a eu au large de Palm Key », et d’autres bribes, 
principalement des mots isolés et dépourvus de 
signification. Je me demandai qui l’avait « eu », et ce 
qu’il avait « eu ». Un coup de poignard dans le dos, 
apparemment. 
– Cela ne nous apprend  pas grand-chose, dit le
docteur Livesey, en tournant le feuillet. 
Les dix ou douze pages suivantes étaient remplies 
par une singulière liste de  recettes. Une date figurait à 
63un bout de la ligne, et à l’autre bout la mention d’une
somme d’argent, comme dans tous les livres de 
comptabilité ; mais entre les deux mentions il n’y avait, 
en guise de texte explicatif, que des croix, en nombre
variable. Ainsi, le 12 juin 1745, une somme de 
soixante-dix livres était nettement portée au crédit de 
quelqu’un, et six croix remplaçaient la désignation du 
motif. Par endroits un nom de lieu s’y ajoutait, comme : 
« Au large de Caracas », ou bien une simple citation de 
latitude et longitude, par exemple : « 62° 17’ 20" – 19° 
2’ 40". » 
Les relevés s’étendaient sur une vingtaine d’années ; 
les chiffres des recettes successives s’accroissaient à 
mesure que le temps s’écoulait, et à la fin, après cinq ou 
six additions fautives, on avait fait le total général, avec 
ces mots en regard : « Pour Bones, sa pelote. » 
– Je n’y comprends rien : cela n’a ni queue ni tête, 
dit le docteur. 
– C’est pourtant clair comme le jour, s’écria le
chevalier. Nous avons ici le livre de comptes de ce noir 
scélérat. Ces croix représentent des vaisseaux coulés ou 
des villes pillées. Les sommes sont la part du bandit, et 
pour éviter toute équivoque, il ajoutait au besoin 
quelque chose de plus précis. Tenez : « Au large de 
Caracas... » Il s’agit d’un infortuné navire, capturé dans 
ces parages. Dieu ait pitié des pauvres gens qui le 
64montaient... ils sont réduits en corail depuis longtemps ! 
– Exact ! s’écria le docteur. Voilà ce que c’est d’être 
un voyageur. Exact ! Et tenez, plus il monte en grade, 
plus les sommes s’élèvent. 
En dehors de cela, le cahier ne contenait plus guère 
que les positions de quelques lieux, notées sur les pages 
libres de la fin, et une  table d’équivalences pour les 
monnaies françaises, anglaises et espagnoles.
– Quel homme soigneux !  s’écria le docteur. Ce
n’est pas lui qu’on aurait roulé ! 
– Et maintenant, reprit le chevalier, à l’autre ! 
Le papier avait été scellé en divers endroits avec un 
dé en guise de cachet ; le dé même, qui sait, trouvé par 
moi dans la poche du capitaine. Le docteur brisa avec 
précaution les sceaux de l’enveloppe, et il s’en échappa 
la carte d’une île,  où figuraient latitude et longitude, 
profondeurs, noms des montagnes, baies et passes, bref, 
tous les détails nécessaires à un navigateur pour trouver 
sur ses côtes un mouillage sûr. D’environ neuf milles de 
long sur cinq de large, et  figurant à peu près un lourd 
dragon dressé, elle offrait deux havres bien abrités, et,
vers son centre, un mont dénommé la Longue-Vue. Il y 
avait quelques annotations d’une date postérieure, en
particulier trois croix à l’encre rouge, dont deux sur la 
partie nord de l’île, et une au sud-ouest, plus, à côté de 
65cette dernière, de la même  encre rouge et d’une petite 
écriture soignée sans nul rapport avec les caractères 
hésitants du capitaine, ces mots : « Ici le principal du 
trésor. » 
Au verso, la même main avait tracé ces instructions 
complémentaires :
Grand arbre, contrefort de la Longue-Vue ; point de 
direction N.-N.-E. quart N. 
Île du Squelette, E.-S.-E. quart E. 
Dix pieds.
Les lingots d’argent sont dans la cache nord. Elle se 
trouve dans la direction du mamelon est, à dix brasses 
au sud du rocher noir qui lui fait face. 
On trouvera sans peine les armes, dans la dune de 
sable, à l’extrémité N. du cap de la baie nord, direction 
E. quart N. 
J. F.
Rien d’autre ; mais tout laconique qu’il était, et pour
moi incompréhensible, ce document remplit de joie le 
chevalier et le docteur Livesey. 
– Livesey, dit le chevalier, vous allez nous lâcher
66tout de suite votre stupide  clientèle. Demain je pars 
pour Bristol. En trois semaines... que dis-je, trois 
semaines ! quinze jours, huit jours... nous aurons, 
monsieur, le meilleur bateau d’Angleterre et la fleur des 
équipages. Hawkins nous accompagnera comme garçon
de cabine. Vous ferez un excellent garçon de cabine, 
Hawkins. Vous, Livesey, vous êtes le médecin du bord. 
Moi, je suis l’amiral. Nous emmènerons Redruth, Joyce 
et Hunter. Nous aurons de bons vents, une traversée 
rapide, pas la moindre difficulté à trouver l’endroit, et
de l’argent à gogo... à remuer à la pelle... à faire des 
ricochets avec, pour le restant de nos jours. 
– Trelawney, répliqua le docteur, j’irai avec vous, et 
je vous garantis que Jim en fera autant et ne rechignera 
pas à la besogne. Il n’y a qu’un seul homme qui 
m’inspire des craintes. 
– Qui donc, monsieur ? Nommez-moi ce coquin. 
– C’est vous, riposta le docteur, car vous ne savez 
pas vous taire. Nous ne  sommes pas les seuls à
connaître l’existence de ce document. Ces individus qui 
ont attaqué l’auberge cette  nuit, des gredins audacieux 
et sans scrupules, et leurs compagnons restés à bord du 
chasse-marée, et d’autres encore, je suppose, pas bien 
loin d’ici, du premier au dernier sont décidés à tout
pour obtenir cet argent. Aucun de nous ne doit 
demeurer seul jusqu’au moment de l’appareillage. En 
67attendant, Jim et moi nous  restons ensemble, et vous 
emmenez Joyce et Hunter pour aller à Bristol. Mais
avant et par-dessus tout, pas  un mot ne doit transpirer 
de notre découverte. 
– Livesey, vous êtes la raison même. Je serai muet 
comme la tombe. 
68Deuxième partie 
Le maître coq 
69VII 
Je me rends à Bristol 
Les préparatifs de notre  appareillage furent plus
longs que ne l’avait prévu le chevalier, et pas un de nos 
projets primitifs – pas même celui du docteur Livesey, 
de me garder avec lui –  ne se réalisa selon nos
intentions. Le docteur fut obligé d’aller à Londres pour 
trouver un médecin à qui confier sa clientèle, le 
chevalier était fort occupé à  Bristol, et je restais au 
château, sous la surveillance du vieux Redruth, le
garde-chasse. J’étais quasi prisonnier, mais la mer
hantait mes songes, avec les plus séduisantes
perspectives d’aventures en des îles inconnues. Des 
heures entières, je rêvais à la carte, dont je me rappelais 
nettement tous les détails. Assis au coin du feu dans la
chambre de l’intendant,  j’abordais cette île, en 
imagination, par tous les côtés possible ; je l’explorais 
dans toute sa superficie ; j’escaladais à mille reprises la
montagne dite Longue-Vue, et découvrais de son 
sommet des paysages aussi  merveilleux que divers. 
Tantôt l’île était peuplée de sauvages qu’il nous fallait 
70combattre, tantôt pleine d’animaux féroces qui nous
pourchassaient ; mais aucune de mes aventures 
imaginaires ne fut aussi  étrange et dramatique que 
devait l’être pour nous la réalité. 
Plusieurs semaines s’écoulèrent de la sorte. Un beau 
jour arriva une lettre adressée au docteur Livesey, avec 
cette mention : « À son défaut, Tom Redruth ou le 
jeune Hawkins en prendront connaissance. » Suivant 
cet avis, nous lûmes – ou plutôt je lus, car le gardechasse n’était guère familiarisé qu’avec l’imprimé – les 
importantes nouvelles qui suivent : 
Auberge de la Vieille Ancre, 
Bristol, ce 1
er
 mars 17... 
Mon cher Livesey, 
Ignorant si vous êtes de retour au château ou encore
à Londres, je vous écris de part et d’autre en double 
expédition. 
J’ai acheté et équipé le navire. Il est à l’ancre, prêt 
à appareiller. Vous ne pouvez imaginer goélette plus 
exquise... un enfant la  manœuvrerait... deux cents 
tonneaux ; nom : Hispaniola. 
Je l’ai eue par l’intermédiaire de mon vieil ami 
Blandly, qui s’est conduit là comme le plus étonnant
71des bons bougres. Ce merveilleux gars s’est dévoué 
littéralement à mon service, et je dois dire que tout le 
monde dans Bristol en a fait autant, dès qu’on a eu vent 
du port vers lequel nous cinglons... c’est-à-dire le
trésor. 
– Redruth, dis-je, interrompant ma lecture, voilà qui
ne plaira guère au docteur  Livesey. M. le chevalier a 
parlé, pour finir. 
– Hé mais ! n’en a-t-il pas bien le droit ? grommela
le garde-chasse. Ce serait  un peu fort que M. le 
chevalier doive se taire à cause du docteur Livesey, il 
me semble. 
Sur quoi je renonçai à tout commentaire, et lus sans 
plus m’interrompre : 
C’est lui, Blandly, qui dénicha  l’Hispaniola, et il 
manœuvra si admirablement qu’il réussit à l’avoir pour
un morceau de pain. Il y a  dans Bristol une catégorie 
de gens excessivement prévenus contre Blandly. Ils vont 
jusqu’à déclarer que cette honnête créature ferait 
n’importe quoi pour de l’argent, que  l’Hispaniola lui
appartenait et qu’il me l’a  vendue ridiculement cher... 
calomnies trop évidentes. Nul, d’ailleurs, n’ose 
contester les mérites du navire. 
72Jusque-là, pas une anicroche. Les ouvriers, gréeurs 
et autres, étaient, il est vrai, d’une lenteur 
assommante ; mais le temps y a porté remède. Mon vrai 
souci concernait l’équipage. 
Je voulais une bonne vingtaine d’hommes en cas de 
rencontre avec des indigènes, des forbans ou ces 
maudits Français, et j’avais eu une peine du diable à en 
recruter une pauvre demi-douzaine, lorsqu’un coup de 
chance des plus remarquables me mit  en présence de 
l’homme qu’il me fallait. 
Je liai conversation avec  lui par un pur hasard, 
comme je me trouvais sur le quai. J’appris que c’était 
un vieux marin qui tenait  un cabaret, et connaissait 
tous les navigateurs de Bristol. Il en devenait malade, 
de rester à terre, et n’attendait qu’un bon engagement 
de maître coq pour reprendre la mer. C’était, me contat-il, pour aspirer un peu l’air salin qu’il s’était traîné 
jusque-là ce matin. 
Je fus excessivement touché (vous l’auriez été vousmême) et, par pure compassion, je l’enrôlai sur-lechamp comme maître coq du navire. Il s’appelle Long 
John Silver et il lui manque une jambe ; mais c’est à 
mes yeux un mérite, car il l’a perdue en défendant son 
pays sous les ordres de l’immortel Hawke. Et il n’a pas 
de pension, Livesey ! Songez en quelle abominable
époque nous vivons ! 
73Eh bien, monsieur, je croyais avoir simplement 
trouvé un cuisinier, mais c’est tout un équipage que 
j’avais rencontré. À nous deux, Silver et moi, nous 
recrutâmes en peu de jours une troupe des plus solides 
vieux loups de mer qu’on puisse imaginer... pas jolis, 
jolis, mais, à en juger par  leur mine, des gars d’un 
courage à toute épreuve. Je vous garantis que nous 
pourrions résister à une frégate. 
Même, Long John  se débarrassa de deux hommes 
sur les six ou sept que j’avais déjà retenus. Il me 
démontra sans peine que c’étaient là de ces marins
d’eau douce qu’il nous fallait précisément craindre 
dans une sérieuse occurrence. 
Je suis d’une humeur et d’une santé admirables ; je
mange comme un ogre, je dors comme une souche, et 
malgré cela je n’aurai pas un moment de répit avant de 
voir mes vieux mathurins virer au cabestan. Au large ! 
Qu’importe le trésor ! C’est la splendeur de la mer qui 
m’a tourné la tête. Ainsi donc, Livesey, faites diligence,
et venez sans perdre une heure si vous êtes mon ami. 
Que le jeune Hawkins aille tout de suite voir sa 
mère, sous la garde de Redruth, et puis que tous deux 
gagnent Bristol au plus vite. 
John Trelawney. 
74Post-scriptum. – J’oubliais. Blandly (entre
parenthèses, si nous ne sommes pas rentrés à la fin 
d’août, il doit envoyer une conserve à notre recherche) 
Blandly, dis-je, nous a trouvé un chef navigateur
excellent... un type dur, ce  que je regrette, mais sous
tous autres rapports une vraie perle. Long John Silver a 
déniché comme second un  homme très capable, un 
nommé Arrow. J’ai un maître d’équipage qui sait jouer 
du sifflet ; ainsi, Livesey, tout ira comme sur un 
vaisseau de guerre à bord de notre excellente 
Hispaniola. 
Encore un détail. Silver est un personnage 
d’importance ; je sais de  source certaine qu’il a un 
compte en banque et qu’il n’a jamais dépassé son 
crédit ; il laisse son cabaret aux soins de sa femme, et 
celle-ci étant une négresse, deux vieux célibataires 
comme vous et moi sont autorisés à croire que c’est à 
cause de sa femme et non seulement pour sa santé qu’il 
désire à nouveau courir le monde. 
J. T. 
P.-P.-S. – Hawkins peut passer vingt-quatre heures 
chez sa mère. 
J. T. 
75On peut imaginer l’enthousiasme où me jeta cette 
lettre. Je ne me connaissais plus de joie ; je voyais avec 
un mépris souverain le vieux Tom Redruth, qui ne 
savait que geindre et récriminer. Tous les gardes-chasse 
en second, sans exception, auraient volontiers pris sa 
place ; mais tel n’était pas le bon plaisir du chevalier,
lequel bon plaisir faisait la loi parmi eux. Même, nul 
autre que le vieux Redruth ne se fût hasardé à 
murmurer. 
Le lendemain matin, nous fîmes la route à pied, lui 
et moi, jusqu’à l’Amiral Benbow, où je trouvai ma mère 
bien portante et gaie. Le capitaine, qui nous avait tant et 
si longtemps persécutés, s’en était allé là où les 
méchants ne peuvent plus nuire. Le chevalier avait tout 
fait réparer dans l’auberge, et repeindre l’enseigne et le 
débit, où il avait ajouté quelques meubles... entre autres 
un bon fauteuil pour ma mère à son comptoir. Il lui 
avait aussi trouvé un gamin comme apprenti, si bien 
qu’elle ne resterait pas seule durant mon absence. 
C’est à la vue de ce garçon que je commençai à 
comprendre ma situation. Jusque-là j’avais pensé 
uniquement aux aventures qui m’attendaient, et non à la 
demeure que je quittais ;  aussi, en voyant ce gauche 
étranger destiné à tenir ma  place auprès de ma mère, 
j’eus ma première crise de larmes. J’ai bien peur 
d’avoir fait une vie de chien à ce garçon, car, étant neuf 
76au travail, il m’offrit mille occasions de le réprimander 
et de l’humilier, et je ne manquai pas d’en profiter. 
La nuit passa, et le lendemain, après dîner, Redruth 
et moi nous remîmes en route. Je dis adieu à ma mère, à 
la crique où j’avais vécu depuis ma naissance, et au 
cher vieil Amiral Benbow... un peu moins cher toutefois
depuis qu’il était repeint. L’une de mes dernières 
pensées fut pour le capitaine, qui avait si souvent rôdé
sur la grève avec son tricorne, sa balafre et sa vieille 
lunette de cuivre. Un instant plus tard, nous prenions le 
tournant, et ma demeure disparaissait à mes yeux. 
Vers le soir, la malle-poste nous prit au  Royal 
George, sur la lande. J’y fus encaqué entre Redruth et 
un gros vieux monsieur, mais en dépit de notre course
rapide et du froid de la  nuit, je ne tardai point à 
m’assoupir, et dormis comme une souche par monts et 
par vaux et de relais en relais. Une bourrade dans les 
côtes me réveilla enfin, et je m’aperçus en ouvrant les 
yeux qu’il faisait grand jour et que nous étions arrêtés 
en face d’un grand bâtiment, dans une rue de ville. 
– Où sommes-nous ? demandai-je. 
– À Bristol, répondit Tom. Descendez. 
M. Trelawney avait pris pension à une auberge 
située au bout des bassins,  pour mieux surveiller le 
travail à bord de la goélette. Il nous fallut marcher 
77jusque-là, et j’eus le grand plaisir de longer les quais où 
s’alignaient une multitude de bateaux de toutes tailles, 
formes et nationalités.  Sur l’un, des matelots 
accompagnaient leur besogne en chantant ; sur un autre, 
il y avait des hommes en l’air, très haut, suspendus à 
des cordages minces en  apparence comme des fils 
d’araignée. Bien que j’eusse  passé toute ma vie sur la
côte, il me semblait n’avoir jamais connu la mer jusqu’à 
présent. L’odeur du goudron et du sel était pour moi 
une nouveauté. Je vis des figures de proue étonnantes, 
qui avaient toutes parcouru les océans lointains. Je vis 
aussi beaucoup de vieux marins avec des anneaux aux 
oreilles, des favoris bouclés, des catogans goudronneux, 
et à la démarche lourde et importante. J’aurais eu moins
de plaisir à voir autant de rois et d’archevêques. 
Et j’allais moi aussi naviguer ; naviguer sur une 
goélette, avec un maître d’équipage qui jouerait du 
sifflet, et des marins à catogans, qui chanteraient ; 
naviguer vers une île inconnue, à la recherche de trésors 
enfouis !
J’étais encore plongé dans ce songe, lorsque nous 
nous trouvâmes soudain en face d’une grande auberge, 
et nous en vîmes sortir M. le chevalier Trelawney, vêtu 
comme un officier de marine, en habit gros bleu, qui 
vint à notre rencontre d’un air épanoui et imitant à la 
perfection l’allure d’un marin. 
78– Vous voici, s’écria-t-il, et le docteur est arrivé de 
Londres hier soir. Bravo ! l’équipage est au complet. 
– Oh !  monsieur,  m’exclamai-je, quand partonsnous ? 
– Quand nous partons ?... Nous partons demain ! 
79VIII 
À l’enseigne de la Longue-Vue 
Après m’avoir laissé déjeuner, le chevalier me remit 
un billet adressé à John Silver, à l’enseigne de la 
Longue-Vue. Pour la trouver, il me suffisait de longer
les bassins et de faire attention ; je verrais une petite
taverne ayant pour  enseigne un grand télescope de
cuivre. C’était là. Je me mis en route, ravi de cette 
occasion de mieux voir navires et matelots, et me
faufilant parmi une foule épaisse de gens, de camions et
de ballots – car l’affairement battait son plein sur le 
quai – je trouvai la taverne en question. 
C’était un petit débit d’allure assez prospère. 
L’enseigne était peinte de frais, on voyait aux fenêtres 
de jolis rideaux rouges, et le carreau était proprement 
sablé. Situé entre deux rues, il avait sur chacune d’elles 
une porte ouverte, ce qui donnait assez de jour dans la 
salle grande et basse, malgré des nuages de fumée de 
tabac. 
La plupart des clients étaient des navigateurs, et ils
80parlaient si fort que je m’arrêtai sur le seuil, intimidé.
Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce 
intérieure, et un coup d’œil suffit à me persuader que 
c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au 
niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche 
une béquille, dont il usait  avec une merveilleuse 
prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était 
très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un 

jambon – une vilaine figure blême, mais spirituelle et 
souriante. Il semblait même fort en gaieté, sifflait tout 
en circulant parmi les tables et distribuait des 
plaisanteries ou des tapes  sur l’épaule à ses clients 
favoris. 
À vrai dire, dès la première nouvelle de Long John 
contenue dans la lettre du chevalier Trelawney, j’avais 
appréhendé que ce ne fût lui le matelot à une jambe que 
j’avais si longtemps guetté au vieux Benbow. Mais un 
regard suffit à me renseigner sur l’homme que j’avais 
devant moi. Connaissant le capitaine, Chien-Noir et 
Pew l’aveugle, je croyais savoir ce qu’était un 
flibustier : un individu tout autre, à mon sens, que ce 
tavernier de bonne mine et d’humeur affable. 
Je repris courage aussitôt, franchis le seuil et 
marchai droit à notre homme, qui, étayé sur sa béquille, 
causait avec un consommateur. 
– Monsieur Silver, n’est-ce pas, monsieur ? fis-je, en
81lui tendant le pli. 
– Oui, mon garçon, c’est bien moi, répliqua-t-il. Et 
toi-même, qui es-tu ? 
Mais en voyant la lettre du chevalier, il réprima un 
haut-le-corps. 
– Ah ! reprit-il, en élevant la voix, je comprends, tu
es notre nouveau garçon de cabine. Charmé de faire ta 
connaissance. 
Et il m’étreignit la main dans sa vaste poigne. 
Tout aussitôt, à l’autre  bout de la salle, un 
consommateur se leva brusquement et prit la porte. Il en 
était proche, et un instant lui suffit à gagner la rue. Mais 
sa hâte avait attiré mon attention, et je le reconnus d’un 
coup d’œil. C’était l’homme au visage de cire et privé
de deux doigts qui était  venu le premier à l’Amiral 
Benbow. 
– Ah ! m’écriai-je, arrêtez-le ! C’est Chien-Noir ! 
– Je ne donnerais pas deux liards pour savoir qui 
c’est, proclama Silver ; mais il part sans payer. Harry, 
cours après et ramène-le.
Harry, qui était tout voisin  de la porte, bondit à la 
poursuite du fugitif. 
– Quand ce serait l’amiral Hawke en personne, il 
paiera son écot ! reprit Silver. 
82Puis, lâchant ma main : 
– Qui disais-tu que c’était ? Noir quoi ? 
– Chien-Noir, monsieur, répondis-je. M. Trelawney 
a dû vous parler des flibustiers ? C’en est un. 
– Hein ? Dans ma maison ! Ben, cours prêter mainforte à Harry. Lui, un de ces sagouins ?... Morgan, c’est 
vous qui buviez avec lui ? Venez ici.
Le nommé Morgan – un vieux matelot à cheveux 
gris et au teint d’acajou  – s’avança tout piteux, en 
roulant sa chique. 
– Dites,  Morgan,  interrogea très sévèrement Long 
John, vous n’avez jamais  rencontré ce Chien-Noir
auparavant, hein ? 
– Non, monsieur, répondit Morgan, avec un salut. 
– Vous ne saviez pas son nom, dites ? 
– Non, monsieur. 
– Par tous les diables, Tom Morgan, cela vaut mieux 
pour vous ! s’exclama le patron. Si vous aviez été en
rapport avec des gens comme ça, vous n’auriez plus
jamais remis le pied chez moi, je vous le garantis. Et 
qu’est-ce qu’il vous racontait ? 
– Je ne sais pas au juste, monsieur.
– Crédié ! C’est donc une tête de mouton que vous
83avez sur les épaules ? Vous ne savez pas au juste ! Vous 
ne saviez peut-être pas que vous parliez à quelqu’un, 
hein ? Allons, vite, de quoi jasait-il ?... de voyages, de
capitaines, de bateaux ?  Accouchez !  qu’est-ce  que 
c’était ? 
– Nous parlions de carénage, répondit Morgan. 
– De carénage, vraiment ? C’est un sujet très 
édifiant, il n’y a pas de doute. Allez vous rasseoir, 
marin d’eau douce. 
Et tandis que Morgan regagnait sa place, Silver me 
dit tout bas, sur un ton confidentiel, très flatteur à mon 
avis : 
– C’est un très brave homme, ce Tom Morgan, 
quoique bête. Mais, voyons, continua-t-il tout haut... 
Chien-Noir ? Non, je ne  connais pas ce nom-là. Et 
pourtant, j’ai comme une idée... oui, j’ai déjà vu le 
sagouin. Il venait parfois ici accompagné d’un mendiant 
aveugle, oui, parfois. 
– Vous pouvez en être sûr, dis-je. Et j’ai connu aussi 
cet aveugle. Il se nommait Pew. 
– C’est ça, s’écria Silver, maintenant très excité. 
Pew ! pas de doute, c’était bien son nom. Et quelle tête
de canaille il avait ! Si nous attrapons ce Chien-Noir, 
c’est le capitaine Trelawney qui sera heureux de 
l’apprendre ! Ben est bon à la course ; peu de marins
84courent comme lui. Il doit le rattraper haut la main, par
tous les diables !... Il parlait de carénage, pas vrai ? Je 
vais te le caréner, moi ! 
Tout en lançant ces phrases, il béquillait de long en 
large parmi la taverne, claquant de la main sur les 
tables, et affectant une telle chaleur qu’il eût convaincu 
un juge de cour d’assises ou un limier de la police. Mes 
soupçons s’étaient réveillés en trouvant Chien-Noir à la 
Longue-Vue, et j’observais attentivement le maître coq.
Mais il était trop fort, trop prompt et trop rusé pour moi. 
Quand les deux hommes rentrèrent tout hors d’haleine, 
avouant qu’ils avaient perdu la piste dans la foule, et
qu’on les avait pris pour des voleurs et houspillés, je me 
serais porté garant de l’innocence de Long John. 
– Dis donc, Hawkins, fit-il, voilà une chose 
fichtrement désagréable pour un homme comme moi, 
hein ! Le capitaine Trelawney, que va-t-il penser ? 
Voici que j’ai ce maudit fils de Hollandais installé dans
ma maison, à boire mon rhum ; voici que tu arrives et 
me dis son fait, et voici, crénom ! que je le laisse nous 
jouer la fille de l’air, sous mes yeux ! Dis, Hawkins, tu 
me justifieras auprès du capitaine ? Tu es un gamin, pas 
vrai, mais tu es sage comme une image. Je l’ai vu dès 
ton entrée. Eh bien, réponds, que pouvais-je faire, moi, 
clopinant sur cette vieille bûche ? Quand j’étais maître
marinier de première classe, je l’aurais rejoint haut la
85main et empoigné en deux temps trois mouvements ; 
mais à cette heure... 
Soudain, il s’interrompit, et resta bouche bée, 
comme s’il se rappelait quelque chose. 
– L’écot ! lança-t-il. Trois tournées de rhum ! Mort 
de mes os, j’avais oublié l’écot ! 
Et s’affalant sur un escabeau, il se mit à rire, 
littéralement aux larmes. Je ne pus m’empêcher de 
l’imiter, et les éclats réitérés de nos rires associés firent 
retentir la taverne. 
– Vrai ! il faut que je sois un fameux veau marin ! 
fit-il à la fin en s’essuyant le visage. Nous faisons bien 
la paire, Hawkins, car  on pourrait, ma foi, me 
cataloguer moussaillon. Mais maintenant, allons, pare à 
virer. Ce n’est pas tout ça. Le devoir avant tout, 
camarade. Je mets mon vieux  tricorne et file avec toi 
chez le capitaine Trelawney,  lui conter l’affaire. Car, 
note bien, jeune Hawkins, c’est grave, cette histoire, et 
j’oserai dire que ni toi ni moi n’en sortons guère à notre
avantage. Non, ni toi non plus, dis ; nous n’avons pas 
été fins, pas plus l’un que l’autre. Mais, mort de mes os, 
c’est une bonne blague, celle de l’écot ! 
Et il se remit à rire, de si bon cœur que, tout en ne 
voyant pas la plaisanterie comme lui, je fus à nouveau 
contraint de partager son hilarité. 
86Durant notre courte promenade au long des quais, 
mon compagnon m’intéressa fort en me parlant des 
navires que nous passions en  revue, de leurs différents
types, de leur tonnage,  de leur nationalité ; il 
m’expliquait la besogne qui s’y faisait : on déchargeait 
la cargaison de l’un, on embarquait celle de l’autre ; un 
troisième allait appareiller ; et à tout propos il me sortait 
de petites anecdotes sur les navires ou les marins et me 
serinait des expressions nautiques pour me le faire bien 
entrer dans la tête. Je le voyais de plus en plus, ce serait 
là pour moi un compagnon de bord inestimable. 
En arrivant à l’auberge, nous trouvâmes le chevalier 
et le docteur Livesey attablés devant une pinte de bière 
et des rôties ; ils s’apprêtaient à aller faire une tournée 
d’inspection sur la goélette. 
Long John raconta l’histoire depuis A jusqu’à Z, 
avec beaucoup de verve et la plus exacte franchise. 
– C’est bien ça, n’est-ce pas, Hawkins ? disait-il de 
temps à autre. 
Et chaque fois je ne pouvais que confirmer son récit. 
Les deux messieurs regrettèrent que Chien-Noir eût 
échappé ; mais nous convînmes tous qu’il n’y avait rien 
à faire, et après avoir reçu des félicitations, Long John 
reprit sa béquille et se retira. 
– Tout le monde à bord pour cet après-midi à quatre
87heures ! lui cria de loin le chevalier. 
– Bien, monsieur, répondit le coq, du corridor. 
– Ma foi, chevalier, dit le docteur Livesey, je n’ai en 
général pas grande confiance dans vos trouvailles, mais 
j’avouerai quand même que ce John Silver me botte. 
– C’est un parfait brave homme, déclara le 
chevalier. 
– Et maintenant, conclut le docteur, Jim va venir à 
bord avec nous, n’est-ce pas ? 
– Bien entendu. Mettez votre chapeau, Hawkins, et 
allons visiter le navire. 
88IX 
La poudre et les armes 
Comme l’Hispaniola n’était pas à quai, il nous
fallut, pour nous y rendre, passer sous les figures de 
proue et devant les arrières de plusieurs autres navires 
dont les amarres tantôt raclaient la quille de notre canot 
et tantôt se balançaient au-dessus de nos têtes. À la fin, 
cependant, nous accostâmes  et prîmes pied à bord. 
Nous fûmes reçus et salués par le second, M. Arrow, un 
vieux marin basané, à boucles d’oreilles et qui louchait. 
Le chevalier semblait au mieux avec lui. Je 
m’aperçus vite que M. Trelawney s’entendait moins 
bien avec le capitaine. 
Ce dernier était un homme à l’air sévère, qu’on eût
dit mécontent de toute chose à bord. Et il ne tarda pas à 
nous en dire la raison,  car à peine étions-nous 
descendus dans la cabine, qu’un matelot nous y 
rejoignit et annonça : 
– Le capitaine Smollett,  monsieur, qui demande à
vous parler. 
89– Je suis toujours aux ordres du capitaine, répondit 
le chevalier. Introduisez-le. 
Le capitaine, qui suivait de près son messager, entra 
aussitôt et ferma la porte derrière lui. 
– Eh bien, capitaine Smollett, quelle nouvelle ? Tout 
va bien, j’espère ; tout est en bon ordre de navigation ? 
– Eh bien, monsieur, répondit le capitaine, mieux 
vaut, je crois, parler franc,  même au risque de vous
déplaire. Je n’aime pas cette croisière, je n’aime pas 
l’équipage et je n’aime pas mon second. Voilà qui est 
clair et net. 
– Et peut-être, monsieur, n’aimez-vous pas le
navire ? interrogea le chevalier, très irrité à ce que je 
pus voir.
– Quant à lui, monsieur, je ne puis rien en dire avant 
de l’avoir vu à l’œuvre. Il m’a l’air d’un fin bâtiment ;
c’est tout ce que j’en sais. 
– Peut-être encore, monsieur, n’aimez-vous pas non 
plus votre armateur ? 
Mais le docteur Livesey intervint : 
– Un instant ! un instant ! Des questions de ce genre 
ne sont bonnes qu’à provoquer des malentendus. Le 
capitaine en a dit trop, ou trop peu, et je dois dire que 
j’exige une explication de  ses paroles. Vous n’aimez 
90pas, dites-vous, cette croisière. Pourquoi ? 
– Je me suis engagé, monsieur, suivant le système 
dit des instructions scellées, à mener le navire où 
m’ordonnera ce monsieur. C’est parfait. Tout va bien 
jusque-là. Mais je constate que chacun des simples 
matelots en sait plus que moi. Trouvez-vous cela bien, 
voyons, dites ? 
– Non, fit le docteur Livesey, ce n’est pas bien, je 
l’admets. 
– Ensuite j’apprends que nous allons à la recherche 
d’un trésor... c’est mon équipage qui me l’apprend, 
remarquez. Or, les trésors, c’est de la besogne délicate ; 
je n’aime pas du tout les voyages au trésor ; et je les 
aime encore moins quand ils  sont secrets et que (sauf
votre respect, monsieur Trelawney) le secret a été 
raconté au perroquet. 
– Quel perroquet ? demanda  le chevalier. Celui de 
Silver ? 
– Façon de parler. Quand il a été divulgué, je veux 
dire. Je crois bien qu’aucun de vous deux, messieurs, ne 
sait ce qui l’attend ; mais je vais vous dire ce que j’en 
pense : c’est une question de  vie ou de mort, et où il 
faut jouer serré. 
– Voilà qui est bien clair et, je dois le dire, assez 
juste, répliqua le docteur Livesey. Nous acceptons le 
91risque ; mais nous ne sommes pas aussi naïfs que vous 
croyez... En second lieu, dites-vous, vous n’aimez pas 
l’équipage. N’avons-nous pas de bons marins ? 
– Je ne les aime pas, monsieur, repartit le capitaine 
Smollett. Et puisque vous  en parlez, j’estime qu’on 
aurait dû me laisser choisir mon équipage moi-même. 
– Possible, reprit le docteur, mon ami eût peut-être 
dû vous consulter ; mais s’il l’a négligé, c’est sans
mauvaise intention. Et vous n’aimez pas non plus M. 
Arrow ? 
– Non, monsieur, je ne l’aime pas. Je le crois bon 
marin ; mais il est trop familier avec l’équipage pour 
faire un bon officier. Un second doit rester sur son 
quant-à-soi et ne pas trinquer avec les hommes de 
l’avant. 
– Voulez-vous dire qu’il s’enivre ? lança le 
chevalier. 
– Non, monsieur : simplement qu’il est trop 
familier. 
– Et maintenant, le résumé  de tout cela, capitaine ? 
émit le docteur. Exposez votre désir. 
– Messieurs, êtes-vous résolus à poursuivre cette
croisière ? 
– Dur comme fer, affirma le chevalier. 
92– Très bien, reprit le capitaine. Alors, puisque vous 
m’avez écouté fort patiemment vous dire des choses 
que je ne puis prouver, écoutez quelques mots de plus. 
On est en train de loger la poudre et les armes dans la
cale avant. Or, vous avez  sous la cabine une place 
excellente : pourquoi pas là ?... premier point. Puis, 
vous emmenez avec vous quatre de vos gens, et il paraît
que plusieurs d’entre eux vont coucher à l’avant.
Pourquoi ne pas leur donner ces cadres-là, à côté de la 
cabine ?... second point. 
– C’est tout ? demanda M. Trelawney. 
– Encore ceci : on n’a déjà que trop bavardé. 
– Beaucoup trop, acquiesça le docteur. 
– Je vais vous répéter ce que j’ai entendu moimême, poursuivit le capitaine Smollett. On dit que vous 
avez une carte de l’île, qu’il  y a sur cette carte trois 
croix pour désigner l’emplacement du trésor, et que 
cette île est située par... 
Et il énonça la longitude et la latitude exactes. 
– Je n’ai jamais dit cela,  se récria le chevalier, 
jamais, à personne ! 
– Les matelots le savent pourtant, monsieur, riposta
le capitaine. 
– Livesey, s’écria le chevalier, ce ne peut être que 
93vous ou Hawkins. 
– Peu importe de savoir qui, répliqua le docteur.
Pas plus que le capitaine,  je le voyais bien, il ne 
tenait grand compte des protestations de M. Trelawney. 
Moi non plus, du reste, car le chevalier était un bavard 
incorrigible ; mais en l’espèce je crois qu’il disait vrai, 
et que personne n’avait révélé la position de l’île. 
– Eh bien, messieurs, reprit  le capitaine, je ne sais 
pas qui de vous détient cette carte ; mais je pose en 
principe qu’on me le laissera ignorer, aussi bien qu’à
M. Arrow. Sinon je me verrais forcé de vous présenter
ma démission. 
– Je vois, dit le docteur. Il faut, à votre avis, nous 
tenir sur la défensive, et faire de la partie arrière du 
navire une citadelle équipée avec les serviteurs 
personnels de mon ami et pourvue de toutes les armes
et munitions du bord. En d’autres termes, vous redoutez 
une mutinerie. 
– Monsieur, riposta le capitaine Smollett, sans
vouloir vous chercher noise, je vous conteste le droit de 
m’attribuer indûment ces  paroles. Nul capitaine,
monsieur, ne serait excusable même d’appareiller, s’il 
avait un motif suffisant de les prononcer. Quant à M. 
Arrow, il est, je le crois, foncièrement honnête ; 
quelques-uns des hommes aussi ; tous peut-être, je ne
94sais. Mais je suis responsable de la sécurité du navire et
de l’existence de tous ceux qu’il porte. Je vois que les 
choses ne vont pas tout à fait droit, à mon idée. Et je 
désire que vous preniez certaines précautions, ou que 
vous me laissiez démissionner. Voilà tout. 
– Capitaine Smollett, commença le docteur avec un 
sourire, connaissez-vous la fable de la montagne qui 
accouche d’une souris ? Vous m’excuserez, j’espère, 
mais vous m’en faites souvenir. Quand vous êtes entré 
ici, j’aurais gagé ma perruque que vous attendiez de 
nous autre chose que cela. 
– Docteur, vous voyez clair. Quand je suis entré ici, 
je m’attendais à recevoir mon congé. Je ne pensais pas
que M. Trelawney m’écouterait au-delà du premier
mot.
– Et je n’en écouterai  pas davantage, s’écria le 
chevalier. Sans Livesey,  je vous aurais envoyé au 
diable. N’importe, grâce à lui, je vous ai écouté. J’agirai 
selon votre désir ; mais j’ai de vous la plus triste
opinion. 
– Comme il vous plaira, monsieur, dit le capitaine. 
Vous reconnaîtrez que je fais mon devoir. 
Et là-dessus il prit congé de nous. 
– Trelawney, émit le docteur, contrairement à toutes
mes idées, je crois que vous avez réussi à nous amener 
95à bord deux honnêtes gens : cet homme-là et John 
Silver. 
– Silver, soit ; mais quant à ce fumiste 
insupportable, sachez que j’estime sa conduite indigne 
d’un homme, d’un marin et plus encore d’un Anglais.
– Bien, dit le docteur, nous verrons. 
Quand nous montâmes sur le pont, les hommes 
étaient déjà occupés au transfert des armes et de la 
poudre, et travaillaient en cadence, sous la direction du 
capitaine et de M. Arrow. 
J’approuvai tout à fait le nouvel arrangement qui 
modifiait tout sur la goélette. Nous avions à l’arrière six 
cabines, prises sur la partie postérieure de la grande 
cale, et cette série de chambrettes ne communiquait 
avec le gaillard d’avant que par une étroite coursive à 
bâbord, donnant sur la cuisine. Suivant les dispositions 
primitives, le capitaine, M. Arrow, Hunter, Joyce, le
docteur et le chevalier, devaient occuper ces six pièces. 
À présent, deux étaient destinées à Redruth et à moi, 
tandis que M. Arrow et le  capitaine logeraient sur le
pont, dans le capot qu’on avait élargi des deux côtés, en 
sorte qu’il méritait presque le nom de dunette. C’était 
toujours, bien entendu, fort bas de plafond, mais il y 
avait place pour suspendre deux hamacs, et le second 
lui-même parut satisfait de cet arrangement. Il se
méfiait peut-être aussi de l’équipage ; mais ce n’est là 
96qu’une supposition, car, comme on va le voir, il n’eut 
guère le loisir de nous donner son avis. 
Nous étions en pleine activité, transportant 
munitions et couchettes, quand un ou deux 
retardataires, accompagnés de Long John, arrivèrent 
dans un canot du port. 
Le cuisinier, agile comme  un singe, escalada le 
bord, et vit aussitôt de quoi il s’agissait. Il s’écria : 
– Holà, camarades ! qu’est-ce que vous faites ? 
– Nous déménageons la poudre, répondit l’un. 
– Mais, par tous les diables ! lança Long John, si on
fait ça, on va manquer la marée du matin ! 
– Mes ordres, dit sèchement le capitaine. Vous 
pouvez aller à vos fourneaux, mon garçon. L’équipage 
va réclamer son souper. 
– Bien, monsieur, répondit le coq en saluant. 
Et il se dirigea vers sa cuisine. 
– Voilà un brave homme, capitaine, dit le docteur. 
– C’en a tout l’air, monsieur... répliqua le capitaine. 
Doucement avec ça, les hommes, doucement, continuat-il, en s’adressant aux gars qui maniaient la poudre. 
Puis soudain, me surprenant à examiner la caronade 
que portait le bateau par son milieu, une longue pièce 
97de neuf, en bronze : 
– Dites donc, le mousse, cria-t-il, filez-moi de là. 
Allez demander au cuisinier qu’il vous donne de 
l’ouvrage. 
Je m’esquivai au plus vite, mais je l’entendis qui
disait au docteur, très haut :
– Je ne veux pas de privilégiés sur mon navire. 
Je vous garantis que j’étais bien de l’avis du 
chevalier, et que je détestais cordialement le capitaine. 

Le voyage 
Toute la nuit se passa dans un grand affairement, à 
mettre les choses  en place, et à recevoir des canots 
remplis d’amis du chevalier, et entre autres M. Blandly, 
qui vinrent lui souhaiter bon voyage et prompt retour. Il 
n’y eut jamais de nuit, à l’Amiral Benbow, où je 
travaillai moitié autant, et lorsque, un peu avant le jour, 
le sifflet du maître d’équipage retentit et que l’équipage 
se disposa aux barres de cabestan, j’étais exténué. Mais 
même deux fois plus las, je n’aurais pas quitté le pont. 
Tout y était trop nouveau  pour ma curiosité : les 
brefs commandements, le son aigu du sifflet, les
hommes courant à leurs postes dans la faible clarté des 
falots du bord. 
– Allons, Cochon-Rôti, donne-nous un refrain, lança 
quelqu’un. 
– Celui de jadis, cria un autre. 
– Bien, camarades, répondit Long John, qui se tenait 
auprès d’eux, reposant sur sa béquille. 
99Et aussitôt il attaqua l’air et les paroles que je 
connaissais trop : 
Nous étions quinze sur le coffre du mort... 
Et tout l’équipage reprit en chœur : 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
et au troisième ho ! tous poussèrent avec ensemble sur 
les barres de cabestan. 
Malgré la minute palpitante, je fus reporté sur 
l’instant à l’Amiral Benbow, et je crus entendre se mêler 
au chœur la voix du capitaine. Mais coup sur coup 
l’ancre sortit de l’eau, ruisselante, et s’accrocha aux 
bossoirs ; puis les voiles prirent le vent, la terre et les 
navires défilèrent à droite et à gauche. Avant que je me 
fusse couché pour prendre  une heure de repos, le 
voyage de l’Hispaniola était commencé, et elle voguait
vers l’île au trésor. 
Je ne relaterai pas en détail ce voyage. Il fut des plus 
favorisés. Le navire se montra excellent, les gens de
l’équipage étaient de bons matelots, et le capitaine 
connaissait à fond son métier. Toutefois, avant 
100d’atteindre l’île au trésor, il se produisit deux ou trois
incidents que je dois rapporter. 
Pour commencer, M. Arrow se révéla pire encore 
que ne le craignait le capitaine. Il n’avait pas d’autorité
sur les hommes, et avec lui on ne se gênait pas. Mais ce 
n’était pas le plus grave ; car, après deux ou trois jours 
de navigation, il ne monta plus sur le pont qu’avec des 
yeux troubles, des joues  enflammées, une langue 
balbutiante ; bref, avec tous les symptômes d’ivresse. À 
plusieurs reprises, il fut mis aux arrêts. Parfois il 
tombait et se blessait, ou bien il passait toute la journée 
étendu dans son hamac de la dunette ; d’autres fois, 
pour un jour ou deux, il était presque de sang-froid et 
remplissait à peu près ses fonctions. 
Cependant, nous n’arrivions pas à découvrir d’où il 
tenait son alcool. C’était l’énigme du bord. Malgré 
toutes nos recherches, nous ne pûmes la résoudre.
L’interrogeait-on directement, il vous riait au nez quand 
il était ivre, et s’il était de sang-froid, il jurait ses grands 
dieux qu’il ne prenait jamais autre chose que de l’eau. 
Non seulement il était mauvais officier et d’un 
fâcheux exemple pour les hommes, mais de ce train il 
allait directement à la mort. On fut peu surpris, et guère 
plus chagriné, quand par une nuit noire, où la mer était 
forte et le vent debout, il disparut définitivement. 
– Un homme à la mer ! prononça le capitaine. Ma
101foi, messieurs, cela nous épargne l’ennui de le mettre 
aux fers. 
Mais cela nous laissait  dépourvus de second ; il 
fallut donc donner de l’avancement à l’un des hommes. 
Job Anderson, le maître d’équipage, était à bord le plus 
qualifié, et tout en gardant  son ancien titre, il joua le 
rôle de second. M. Trelawney avait navigué, et ses 
connaissances nous servirent beaucoup, car il lui 
arrivait de prendre lui aussi son quart, par temps
maniable. Et le quartier-maître, Israël Hands, était un 
vieux marin d’expérience, prudent et avisé, en qui on 
pouvait avoir pleine confiance en cas de nécessité. 
C’était le grand confident  de Long John Silver ; et 
puisque je viens de le nommer, je parlerai de notre 
maître coq, Cochon-Rôti, comme l’appelait l’équipage. 
À bord, pour avoir les deux mains le plus libres 
possible, il portait sa béquille suspendue à une courroie 
passée autour du cou. C’était  plaisir de le voir caler 
contre une cloison le pied de cette béquille et, arc-bouté 
dessus, suivant toutes les oscillations du navire, faire sa 
cuisine comme sur le plancher des vaches. Il était
encore plus curieux de le voir circuler sur le pont au 
plus fort d’une bourrasque.  Pour l’aider à franchir les 
intervalles trop larges, on avait disposé quelques bouts
de ligne, qu’on appelait les  boucles d’oreilles de Long 
John ; et il se transportait d’un lieu à l’autre, soit en 
102usant de sa béquille, soit en la traînant par la courroie, 
aussi vite que n’importe  qui. Mais ceux des hommes 
qui avaient jadis navigué avec lui s’apitoyaient de l’en 
voir réduit là. 
– Ce n’est pas un homme  ordinaire, Cochon-Rôti,
me disait le quartier-maître.  Il a reçu de l’instruction 
dans sa jeunesse, et quand ça lui chante il parle comme 
un livre. Et d’une bravoure !... un lion n’est rien 
comparé à Long John ! Je l’ai vu, seul et sans armes,
empoigner quatre adversaires et fracasser leurs têtes les 
unes contre les autres ! 
Tout l’équipage l’aimait,  et voire lui obéissait. Il 
avait la manière de leur parler à tous et de rendre 
service à chacun. Envers moi, il était d’une obligeance 
inlassable, et toujours heureux de m’accueillir dans sa 
cuisine, qu’il tenait propre comme un sou neuf, et où 
l’on voyait des casseroles reluisantes pendues au mur, 
et dans un coin une cage avec son perroquet. 
– Allons, Hawkins, me disait-il, viens faire la
causette avec John. Tu es le bienvenu entre tous, mon 
fils. Assieds-toi pour entendre les nouvelles. Voici 
capitaine Flint (j’appelle  mon perroquet ainsi, en 
souvenir du fameux flibustier), voici capitaine Flint qui 
prédit la réussite à notre voyage. Pas vrai, capitaine ? 
Et le perroquet de prononcer avec volubilité : 
« Pièces de huit ! pièces de huit ! pièces de huit ! » 
103jusqu’au moment où John  couvrait la cage de son 
mouchoir. 
– Vois-tu, Hawkins, me disait-il, cet oiseau est peut-
être âgé de deux cents ans.  Ils vivent parfois plus que 
cela, et le diable seul a vu plus de crimes que lui. Il a 
navigué avec England, le grand capitaine England, le 
pirate. Il a été à Madagascar, au Malabar, à Surinam, à 
Providence, à Portobello. Il assistait au repêchage des 
galions de la Plata. C’est  là qu’il apprit : « Pièces de 
huit » ; et rien d’étonnant, il y en avait trois cent 
cinquante mille, Hawkins ! Il se trouvait à l’abordage 
du Vice-roi-des-Indes, au large de Goa, oui, lui-même. 
À le voir on croirait un innocent ; mais tu as flairé la 
poudre, hein, capitaine ? 
– Garde à vous ! pare à virer ! glapissait le 
perroquet. 
– Ah ! c’est un fin matois, disait le coq en lui 
donnant du sucre tiré de sa poche. (Et l’oiseau 
becquetait aux barreaux et lançait une bordée de 
blasphèmes d’une abomination à faire frémir.) C’est
ainsi, mon gars ! ajoutait John, tel qui touche à la poix 
s’embarbouille. Témoin ce pauvre vieil innocent 
d’oiseau, qui jure feu et flammes, et n’en sait rien, bien 
sûr. Il jurerait tout pareil, si j’ose dire, devant un curé. 
Et John portait la main à son front avec une gravité 
particulière que je jugeais des plus édifiantes. 
104Cependant, le chevalier et  le capitaine Smollett se
tenaient toujours sur une  défensive réciproque. Le 
chevalier n’y allait pas par quatre chemins : il détestait 
le capitaine. Le capitaine,  de son côté, ne parlait que 
pour répondre aux questions, et encore, de façon nette, 
brève et sèche, sans un mot de trop. Il reconnaissait, 
une fois mis au pied du mur, qu’il s’était apparemment 
trompé sur le compte des hommes, que certains étaient
actifs à souhait, et que tous s’étaient fort bien comporté
jusqu’ici. Quant au navire, il avait conçu pour lui un 
goût extrême. 
– Il navigue au plus près, mieux qu’on n’est en droit
de l’attendre de sa propre épouse, monsieur... Mais, 
ajoutait-il, tout ce que je puis dire est que nous ne 
sommes pas encore rentrés chez nous, et que je n’aime 
pas cette croisière. 
Le chevalier, là-dessus, se détournait et arpentait le 
tillac d’un bout à l’autre, le menton relevé. 
– Cet homme m’exaspère, disait-il ; pour un rien 
j’éclaterais. 
Nous rencontrâmes un peu de gros temps, et
l’Hispaniola n’en montra que mieux ses qualités. Tout 
le monde à bord paraissait enchanté, et il n’en pouvait 
guère aller autrement, car jamais équipage ne fut plus 
gâté, je crois, depuis que Noé mit son arche à la mer. Le 
double grog circulait sous le moindre prétexte ; on 
105servait de la tarte aux prunes en dehors des fêtes, par 
exemple si le chevalier apprenait que c’était 
l’anniversaire de quelqu’un de l’équipage ; et il y avait 
en permanence sur le pont une barrique de pommes où 
puisait qui voulait.
– Ces manières-là, disait le capitaine au docteur
Livesey, n’ont jamais profité à personne, que je sache. 
Gâtez les matelots, vous en faites des diables. Voilà ma 
conviction. 
Mais la barrique de pommes nous profita, comme on 
va le lire, car sans elle rien ne nous eût avertis, et nous 
périssions tous par trahison. 
Voici comment la chose arriva. 
Nous avions remonté les alizés pour aller chercher 
le vent de l’île que nous voulions atteindre, – je ne suis 
pas autorisé à être plus précis – et nous courions vers 
elle, en faisant bonne veille jour et nuit. C’était à peu
près le dernier jour de notre voyage d’aller. Dans la 
nuit, ou au plus tard le lendemain dans la matinée, l’île 
au trésor serait en vue. Nous avions le cap au S.-S.-O., 
avec une brise bien établie  par le travers et une mer 
belle. L’Hispaniola se balançait régulièrement, et son 
beaupré soulevait par intervalles une gerbe d’embruns. 
Toutes les voiles portaient, hautes et basses ; et comme 
la première partie de notre expédition tirait à sa fin, 
chacun manifestait la plus  vaillante humeur. Le soleil 
106venait de se coucher. J’avais terminé ma besogne, et je 
regagnais mon hamac, lorsque je m’avisai de manger 
une pomme. Je courus sur le pont. Les gens de quart 
étaient tous à l’avant, à guetter l’apparition de l’île. 
L’homme de barre surveillait  le lof de la voilure et 
sifflait tranquillement un air. À part ce son, on 
n’entendait que le bruissement des flots contre le taillemer et les flancs du navire. 
J’entrai tout entier dans la barrique de pommes, qui 
était presque vide, et m’y accroupis dans le noir. Le
bruit des vagues et le bercement du navire étaient sur le 
point de m’assoupir, lorsqu’un homme s’assit
bruyamment tout contre. La barrique oscilla sous le 
choc de son dos, et je m’apprêtais à sauter dehors, 
quand l’homme se mit à parler. Je reconnus la voix de 
Silver, et il n’avait pas prononcé dix mots, que je ne me 
serais plus montré pour tout au monde. Je restai là, 
tremblant et aux écoutes,  dévoré de peur et de 
curiosité : par ces dix mots je devenais désormais
responsable de l’existence de tous les honnêtes gens du 
bord. 
107XI 
Ce que j’entendis dans la barrique de pommes 
– Non pas, dit Silver. Flint était capitaine ; moi, 
quartier-maître, à cause de ma jambe de bois. J’ai perdu 
ma jambe dans la même bordée qui a coûté la vue à ce 
vieux Pew. Celui qui m’amputa était docteur en
chirurgie... avec tous ses grades universitaires... du latin 
à revendre et je ne sais  quoi encore ; mais n’empêche 
qu’il fut pendu comme un chien et sécha au soleil avec 
les autres, à Corso Castle. C’étaient des hommes de 
Roberts, ceux-là, et tout leur malheur vint de ce qu’ils 
avaient changé les noms  de leurs navires... la  Royal 
Fortune, et cætera. Or, quand  un navire est baptisé 
d’une façon, je dis qu’il doit rester de même. C’est ainsi 
qu’on a fait avec la Cassandra, qui nous ramena tous 
sains et saufs du Malabar, après qu’England eut capturé 
le Vice-roi-des-Indes ; de même pour le vieux Walrus, 
le navire de Flint, que j’ai  vu ruisselant de carnage et 
chargé d’or à couler. 
– Ah ! s’écria une autre  voix (celle du plus jeune 
marin du bord, évidemment plein d’admiration), c’était 
108la fleur du troupeau, que Flint ! 
– Davis aussi était un gaillard, sous tous rapports, 
reprit Silver. Mais je n’ai  jamais navigué avec lui : 
d’abord avec England, puis avec Flint, voilà tout ; et 
cette fois-ci pour mon propre compte, en quelque sorte. 
Du temps d’England, j’ai mis de côté neuf cents livres,
et deux mille après Flint. Ce n’est pas mal pour un 
homme de l’avant. Le tout  déposé en banque. Gagner 
n’est rien ; c’est conserver qui importe, croyez-moi. 
Que sont devenus tous les hommes d’England, à 
présent ? Je l’ignore. Et ceux de Flint ? Hé ! hé ! la 
plupart ici à bord, et bien  aises d’avoir de la tarte... 
avant cela, ils mendiaient, certains. Le vieux Pew, après 
avoir perdu la vue, n’eut pas honte de dépenser douze 
cents livres en un an, comme un grand seigneur. Où estil maintenant ? Eh bien, maintenant il est mort, et à 
fond de cale ; mais les  deux années précédentes, 
misère ! il crevait la faim. Il mendiait, il volait, il 
égorgeait, et avec ça il crevait la faim, par tous les 
diables !
– Ça ne vaut vraiment pas le coup, en somme, dit le 
jeune matelot. 
– Pour les imbéciles, non, ça ne vaut pas le coup, ni 
ça ni autre chose ! s’écria Silver. Mais tiens, écoute : tu
es jeune, c’est vrai, mais tu es sage comme une image.
J’ai vu cela du premier coup d’œil, et je te parle comme 
109à un homme. 
On peut se figurer ce que j’éprouvai en entendant 
cet infâme vieux fourbe employer avec un autre les 
mêmes termes flatteurs dont  il avait usé avec moi. Si 
j’en avais eu le pouvoir,  je l’aurais volontiers tué à 
travers la barrique. Cependant, il poursuivit, sans guère 
soupçonner que je l’écoutais : 
– Tel est le sort des gentilshommes de fortune. Ils 
ont la vie dure et risquent la corde, mais ils mangent et 
boivent comme des coqs en pâte, et quand vient la fin 
d’une croisière, ce sont des centaines de livres qu’ils 
ont en poche, au lieu de centaines de liards. Alors, 
presque tous se mettent à boire et à se donner du bon 
temps, et on reprend la mer avec sa chemise sur le dos. 
Mais moi, ce n’est pas mon genre. Je place tout, un peu 
ici, un peu là, et nulle part de trop, crainte des 
soupçons. J’ai cinquante ans, remarque ; une fois de 
retour de cette croisière, je m’établis rentier pour de 
bon. Et ce n’est pas trop tôt, diras-tu. Oui, mais j’ai
vécu à l’aise dans l’intervalle ; jamais je ne me suis rien 
refusé, j’ai dormi sur la plume et mangé du bon, tout le 
temps, sauf en mer. Et  comment ai-je commencé ? À
l’avant, comme toi. 
– Soit, dit l’autre ; mais tout l’argent que tu avais est 
perdu maintenant, pas vrai ? Tu n’oseras plus te
montrer dans Bristol après ce coup-ci. 
110– Ah bah ! où penses-tu donc qu’il est ? demanda 
Silver, ironique. 
– À Bristol, dans les banques et ailleurs, répondit 
son compagnon. 
– Il y était, il y était encore quand nous avons levé 
l’ancre. Mais ma vieille bourgeoise a le tout, à présent.
La Longue-Vue est vendue, bail, clientèle et mobilier, et 
la brave fille est partie m’attendre. Je te dirais bien où, 
car j’ai confiance en toi, mais cela ferait de la jalousie 
parmi les copains. 
– Et tu te fies à ta bourgeoise ? 
– Les gentilshommes de fortune se fient 
généralement peu les uns aux  autres, et ils ont raison, 
sois-en sûr. Mais j’ai ma méthode à moi. Quand un
camarade me joue un pied  de cochon – quelqu’un qui 
me connaît, je veux dire –  il ne reste pas longtemps 
dans le même monde que  le vieux John. Certains 
avaient peur de Pew, d’autres de Flint ; mais Flint luimême avait peur de moi. Il avait peur, malgré son 
arrogance. Ah ! ce n’était pas un équipage commode, 
que celui de Flint ; le diable lui-même aurait hésité à 
s’embarquer avec eux. Eh bien, tiens, je te le dis, je ne 
suis pas vantard, mais quand j’étais quartier-maître, ils 
n’avaient rien de l’agneau, les vieux flibustiers de Flint. 
Oh ! tu peux être sûr de ton affaire sur le navire du
vieux John. 
111– Eh bien, maintenant je peux te l’avouer, reprit le 
gars, la combinaison ne me  plaisait pas à la moitié du 
quart ; mais maintenant que  j’ai causé avec toi, John, 
j’en suis. Tope là ! 
– Tu es un brave garçon, et fin, avec ça, répliqua 
Silver, en lui secouant la main si chaleureusement que 
la barrique en trembla. Je n’ai jamais vu personne 
mieux désigné pour faire un gentilhomme de fortune. 
Je commençais à saisir le sens de leurs expressions. 
Un « gentilhomme de fortune », pour eux, ce n’était ni 
plus ni moins qu’un vulgaire pirate, et le dialogue que 
je venais de surprendre parachevait la corruption de 
l’un des matelots restés honnêtes – peut-être le dernier 
qui fût à bord. Mais sur ce point je devais être bientôt 
fixé. Silver lança un léger coup de sifflet, et un 
troisième individu survint,  qui s’assit auprès des deux 
autres. 
– Dick marche, lui dit Silver. 
– Oh ! je savais bien que Dick marcherait, prononça 
la voix du quartier-maître, Israël Hands. Ce n’est pas un 
imbécile que Dick... (Il roula sa chique et cracha.) Mais 
dis, Cochon-Rôti, je voudrais bien savoir combien de 
temps nous allons rester à bouliner comme un bateau à 
provisions ? Crénom ! j’en ai plein le dos du capitaine 
Smollett. Il y a assez  longtemps qu’il m’embête.
Tonnerre ! Je veux aller dans la cabine, moi aussi. Je 
112veux leurs cornichons, et leurs vins, et le reste. 
– Israël, dit Silver, tu n’as pas beaucoup de jugeotte,
et ce n’est pas du nouveau. Mais tu es capable 
d’écouter, je pense ; du moins, tes oreilles sont assez 
grandes. Or, voici ce que  je dis : vous coucherez à
l’avant, et vous aurez la vie dure, et vous filerez doux, 
et vous resterez sobres, jusqu’à ce que je donne l’ordre 
d’agir ; et tu peux m’en croire, mon gars. 
– Eh ! est-ce que je te dis le contraire ? grommela le
quartier-maître. Je demande seulement : pour quand estce ? Voilà tout ce que je dis.
– Pour quand ? par tous les diables ! s’écria Silver. 
Eh bien donc, si tu veux le savoir, je vais te le dire, pour 
quand. Pour le plus tard qu’il me sera possible, voilà ! 
Nous avons un navigateur de première classe, le
capitaine Smollett, qui dirige pour nous ce sacré navire. 
Il y a ce chevalier et ce docteur qui ont une carte et le
reste... Je ne sais pas où elle est, cette carte, moi. Toi 
non plus, n’est-ce pas ? Alors donc, je  veux que ce 
chevalier et ce docteur trouvent la marchandise et nous 
aident à l’embarquer, par tous les diables ! Alors nous 
verrons. Si j’étais sûr de vous tous, doubles fils de 
Hollandais, j’attendrais pour faire le coup que le 
capitaine Smollett nous ait ramenés à moitié chemin. 
– Mais quoi, nous sommes tous des navigateurs ici à 
bord, je pense, répliqua le jeune Dick. 
113– Dis plutôt que nous sommes tous des matelots de 
gaillard d’avant, trancha Silver. Nous pouvons tenir une 
route donnée, mais qui saura l’établir ? Vous en seriez 
bien empêchés, tous tant que vous êtes, vous les 
gentilshommes de fortune. Si on me laissait faire, 
j’attendrais que le capitaine Smollett nous ait ramenés 
jusque dans les alizés, au moins ; comme ça, ni sacrés 
faux calculs, ni rationnement à une cuillerée d’eau par 
jour. Mais je vous connais. J’en finirai avec eux sur l’île 
même, sitôt la marchandise  à bord, et c’est un vrai
malheur. Mais vous n’êtes jamais contents qu’après
avoir bu. Mort de mes os ! ça dégoûte de naviguer avec 
des types comme vous ! 
– Tout doux, Long John, protesta Israël. Qui donc te 
contredit ? 
– Hein, songez combien de grands navires j’ai vu 
amariner comme prises, et  combien de vaillants gars 
sécher au soleil sur le quai des Potences ! et tout ça
pour avoir été aussi pressés, pressés, pressés. Vous 
m’entendez ? J’ai vu quelques  petites choses, en mer, 
moi. Si vous vouliez simplement tenir votre route, et au 
plus près du vent, bientôt vous rouleriez carrosse, oui !
Mais à d’autres ! Je vous connais. Soit ! vous aurez 
votre lampée de rhum demain, et allez vous faire
pendre ! 
– Tu prêches comme un curé, John, c’est connu, 
114rétorqua Israël ; mais d’autres ont su manœuvrer et 
gouverner aussi bien que  toi. Ils admettaient la 
plaisanterie, eux. En tout cas, ils étaient moins hautains
et moins cassants. Ils acceptaient les observations en 
gais compagnons, tous ceux-là. 
– Ouais ! reprit Silver. Et où sont-ils maintenant ? 
Pew était de ce calibre, et il a fini mendiant. Flint aussi, 
et il est mort, tué par le rhum, à Savannah. Ah !
c’étaient des types à la coule, eux ! Seulement, où sontils ? 
– Mais, intervint Dick, quand nous les aurons à 
notre merci, qu’est-ce que  nous ferons d’eux, pour 
finir ? 
– Voilà un garçon qui me botte ! s’écria le cuisinier, 
avec admiration. Ça s’appelle être pratique. Eh bien, 
votre avis ? Les abandonner à terre ? C’eût été la 
manière d’England. Ou bien les égorger comme porcs ? 
C’est ce qu’auraient fait Flint ou Billy Bones. 
– Billy était homme à ça, convint Israël. Les morts 
ne mordent pas, qu’il disait. Bah, il est mort lui-même, 
à présent ; il est renseigné là-dessus tout au long ; et si
jamais rude marin entra au port, ce fut Billy. 
– Tu dis bien, reprit Silver. Rude et prompt. 
Remarquez : je suis un homme doux... je suis tout à fait 
galant homme, pas vrai ? mais cette fois, c’est sérieux. 
115Les affaires avant tout, camarades. Je vote : la mort. 
Quand je serai au Parlement et roulant dans mon 
carrosse, je ne veux pas qu’un de ces « avocats de 
mer » de la cabine s’amène  au pays, à l’improviste, 
comme le diable à la prière. Mon principe est
d’attendre, mais l’occasion venue, d’y aller ferme ! 
– John, s’écria le quartier-maître, tu es un homme. 
– Tu le diras, Israël, quand tu auras vu... Je ne 
réclame qu’une chose : Trelawney. De ces mains-ci, je 
lui dévisserai du corps sa tête de veau... Dick, en gentil 
garçon, lève-toi et donne-moi une pomme, pour 
m’humecter un peu le gosier. 
Imaginez ma terreur. J’aurais sauté dehors et pris la
fuite, si j’en avais trouvé la force ; mais le cœur me 
manquait, aussi bien que les muscles. Au bruit, je 
compris que Dick se levait ; mais quelqu’un l’arrêta. 
Et j’entendis la voix de Hands : 
– Bah ! laisse donc ce fond de tonneau, John. 
Buvons un coup de rhum, ça vaudra mieux ! 
– Dick, acquiesça Silver, je me fie à toi. Il y a une 
mesure sur le baril. Voici  la clef : tu empliras une 
topette et tu nous l’apporteras. 
Ce devait être ainsi, j’y songeai malgré ma terreur, 
que M. Arrow se procurait les spiritueux qui l’avaient 
tué. 
116Dick parti, Israël profita de son absence pour parler 
à l’oreille du coq. Je ne pus saisir que peu de mots, mais 
parmi eux, ceux-ci, qui étaient d’importance : « Pas un 
seul des autres ne se joindra à nous. » Donc, il y avait 
encore des hommes fidèles à bord. 
Dick revenu, la topette passa de main en main. Tous 
trois burent. L’un dit : 
– À notre réussite ! 
L’autre : 
– À la santé du vieux Flint. 
Et Silver prononça, sur un ton de mélopée : 
– Je bois à nous, et tenez le plus près, beaucoup de 
butin et beaucoup de galette... 
À ce moment, une vague clarté m’atteignit au fond 
de ma barrique. Je levai les yeux, et vis que la lune 
s’était levée, argentant la hune d’artimon et brillant sur 
la blancheur de la misaine. Presque en même temps, la
vigie lança ce cri : 
– Terre !
117XII 
Conseil de guerre 
Des pas précipités se ruèrent sur le pont : l’on sortait 
en toute hâte de la cabine  et du gaillard d’avant. Me 
glissant à la seconde hors de ma barrique, je me faufilai 
par-derrière la misaine, fis un crochet vers la poupe, et 
débouchai sur le pont supérieur, juste à temps pour
rejoindre Hunter et le docteur Livesey qui couraient 
vers le bossoir au vent. 
Tout l’équipage s’y trouvait déjà rassemblé. Le 
brouillard qui nous entourait s’était levé peu après
l’apparition de la lune. Là-bas, dans le sud-ouest, on 
voyait deux montagnes basses, distantes de deux milles 
environ ; derrière l’une d’elles en apparaissait une 
troisième, plus élevée, dont le sommet était encore 
engagé dans la brume. Toutes trois semblaient abruptes 
et de forme conique. 
Je vis tout cela comme dans un rêve, car je n’étais
pas encore remis de ma  peur atroce de quelques 
minutes plus tôt. Puis j’entendis la voix du capitaine 
118Smollett qui lançait des ordres. L’Hispaniola fut 
orientée de deux quarts plus près du vent, et mit le cap 
de façon à éviter l’île par son côté est.
– Et maintenant, garçons,  dit le capitaine quand la 
voilure fut bordée, quelqu’un  de vous a-t-il jamais vu 
cette terre-là ? 
– Moi, monsieur, répondit Silver. Nous y avons fait 
de l’eau avec un navire  marchand sur lequel j’étais 
cuisinier. 
– Le mouillage est au sud, derrière un îlot, je 
suppose ? interrogea le capitaine. 
– Oui, monsieur ; on l’appelle l’îlot du Squelette. 
Cette île était autrefois un  refuge de pirates, et nous 
avions à bord un matelot qui en savait tous les noms. 
Cette montagne au nord, ils  l’appelaient le mont de 
Misaine ; il y a trois sommets alignés du nord au sud, 
monsieur : misaine, grand mât et artimon. Mais le grand
mât – c’est-à-dire le plus haut, avec un nuage dessus – 
ils l’appelaient d’ordinaire la Longue-Vue, à cause 
d’une vigie qu’ils y postaient lorsqu’ils venaient se
réparer au mouillage ; car c’est là qu’ils réparaient leurs 
navires, monsieur, sauf votre respect. 
– J’ai ici une carte, dit le capitaine Smollett. Voyez 
si c’est bien l’endroit. 
Les yeux de Long John flamboyèrent quand il prit la 
119carte ; mais à l’aspect neuf du papier, je compris qu’il 
serait déçu. Ce n’était pas la carte trouvée dans le coffre
de Billy Bones, mais une copie exacte, complète en 
tous points – noms, altitudes et profondeurs – à la seule 
exception des croix rouges et des notes manuscrites. Si 
vif que fût son désappointement, Silver eut la force de
le dissimuler. 
– Oui, monsieur, dit-il, c’est bien l’endroit, pour sûr, 
et très joliment dessiné. Qui peut avoir fait cela, je me 
le demande. Les pirates étaient trop ignorants, je 
suppose... Oui, voici : « Mouillage du capitaine Kidd. » 
Juste le nom que lui donnait mon camarade de bord. Il y 
a un fort courant qui longe  la côte sud, puis remonte 
vers le nord sur la côte  ouest. Vous avez bien fait, 
monsieur, de courir au plus près et de vous tenir au vent
de l’île. Du moins si votre intention est d’atterrir pour 
vous caréner, il n’y a pas de meilleur endroit dans ces
parages. 
– Merci, lui dit le capitaine Smollett. Je vous 
demanderai plus tard de nous donner un coup de main. 
Vous pouvez aller. 
J’étais surpris du cynisme avec lequel John avouait 
sa connaissance de l’île, et  ce ne fut pas sans quelque 
appréhension que je le vis s’approcher de moi. 
Évidemment il ne savait pas que, dissimulé dans ma 
barrique de pommes, j’avais surpris son conciliabule, 
120mais j’avais à ce moment conçu une telle horreur de sa 
cruauté, de sa duplicité et de sa tyrannie, que j’eus
peine à réprimer un frisson quand il posa la main sur
mon bras. 
– Hé !  hé !  me  dit-il,  c’est un gentil endroit, cette 
île... un gentil endroit pour  un garçon qui veut aller à 
terre. Tu te baigneras, tu grimperas aux arbres, tu feras
la chasse aux chèvres, et tu gambaderas sur ces 
montagnes comme une chèvre toi aussi. Vrai ! cela me 
rajeunit. J’allais en oublier ma jambe de bois. C’est une 
chose agréable, sois-en sûr, que d’être jeune et d’avoir
ses dix orteils... Quand l’envie te prendra de faire une 
petite exploration, tu n’auras qu’à prévenir le vieux 
John, et il te préparera un en-cas, à emporter avec toi. 
Et m’ayant tapé sur l’épaule de la façon la plus 
affectueuse, il s’en alla clopinant et disparut dans le 
poste. 
Le capitaine Smollett, le  chevalier et le docteur
Livesey s’entretenaient sur  le tillac, et pour impatient 
que je fusse de leur conter mon histoire, je n’osais les 
interrompre ouvertement. J’en étais toujours à chercher 
un prétexte plausible, quand le docteur Livesey 
m’appela auprès de lui. Il avait laissé sa pipe en bas, et, 
fumeur enragé, il voulait m’envoyer la quérir ; mais dès 
que je fus assez près de lui pour parler sans risque 
d’être entendu, je lâchai tout à trac : 
121– Docteur, laissez-moi dire. Emmenez le capitaine et 
le chevalier en bas, dans la cabine, et trouvez un 
prétexte pour m’y faire mander. J’ai de terribles
nouvelles à vous apprendre. 
Le docteur changea un peu de visage, mais un 
instant lui suffit pour se dominer. 
– Merci, Jim, dit-il très haut, comme s’il m’eût posé 
une question. C’est tout ce que je voulais savoir. 
Sur quoi il tourna les talons et rejoignit ses deux 
interlocuteurs. Ils conversèrent un instant, et, bien 
qu’aucun d’eux n’eût tressailli, ni même élevé la voix, 
il était clair que le docteur Livesey leur avait transmis 
ma requête, car au bout d’une minute j’entendis le 
capitaine donner à Job Anderson l’ordre de rassembler 
tout le monde sur le pont. 
– Mes gars, prononça le capitaine Smollett, j’ai un 
mot à vous dire. Cette terre que vous voyez est le but de 
notre voyage. M. Trelawney, qui est un gentilhomme 
très généreux, comme nous le savons tous, vient de me 
poser quelques questions sur vous, et comme j’ai pu lui 
affirmer que tout le monde à bord a fait son devoir, du 
premier au dernier, et à ma pleine satisfaction, eh bien ! 
lui et moi, avec le docteur, nous allons descendre dans 
la cabine pour boire à votre santé et à votre succès à 
vous, tandis qu’on vous servira le grog dehors et que 
vous boirez à notre santé et à notre succès à nous. Je
122vous le déclare, cela me paraît noble et généreux. Et si 
vous êtes du même avis, vous allez pousser un bon
vivat marin en l’honneur du gentilhomme qui vous 
abreuve. 
Le vivat retentit, ce qui allait de soi ; mais il s’éleva
si nourri et chaleureux que, je l’avoue, j’avais peine à 
croire que ces mêmes hommes étaient en train de 
comploter notre mort. 
– Encore un vivat pour le capitaine Smollett ! cria 
Long John, quand le premier se fut apaisé. 
Et celui-là aussi fut poussé avec ensemble. 
Là-dessus les trois messieurs descendirent, et peu 
après on vint dire à l’avant que Jim Hawkins était 
demandé dans la cabine. 
Je les trouvai tous trois attablés devant une bouteille 
de vin d’Espagne et une assiette de raisins secs. Sa 
perruque sur les genoux, ce qui était chez lui un signe 
d’agitation, le docteur fumait. La fenêtre de poupe était 
ouverte sur la nuit chaude, et on voyait la lune se jouer 
dans le sillage du navire. 
– Allons, Hawkins, prononça le chevalier, vous avez 
quelque chose à dire. Parlez. 
Je m’exécutai, et, aussi brièvement que possible, je 
rapportai dans tous ses détails le conciliabule de Silver. 
On me laissa aller jusqu’au bout sans m’interrompre, et
123mes trois auditeurs, complètement immobiles, ne 
quittèrent pas des yeux mon visage, du commencement 
à la fin. 
– Jim, dit le docteur Livesey, prenez un siège. 
Et ils me firent asseoir à leur table, me versèrent un 
verre de vin, emplirent mes mains de raisins, et tous
trois, l’un après l’autre, et chacun avec un salut, burent 
à ma santé, me félicitant sur ma chance et mon courage. 
– Capitaine, dit le chevalier, vous aviez raison, et
j’avais tort. Je ne suis qu’un sot, je l’avoue, et j’attends 
vos instructions. 
– Pas plus un sot que moi, monsieur, répondit le
capitaine. Je n’ai jamais ouï parler d’un équipage qui, 
ayant l’intention de se mutiner, n’en manifeste au 
préalable quelques signes, permettant à quiconque a des
yeux, de prévoir le coup et  de prendre ses mesures en 
conséquence. 
– Capitaine, dit le docteur, c’est le fait de Silver. Un 
homme des plus remarquables. 
– Il ferait remarquablement bien au bout d’une 
grand-vergue, monsieur, riposta le capitaine. Mais nous 
bavardons : cela ne mène à rien. Je vois trois ou quatre
points, et avec la permission de M. Trelawney, je vais 
les énumérer. 
– Vous êtes le capitaine, monsieur, dit avec noblesse
124M. Trelawney. C’est à vous de parler. 
– Premier  point,  commença M. Smollett : il nous 
faut aller de l’avant, parce que nous ne pouvons reculer. 
Si je donne l’ordre de virer de bord, ils se révolteront 
aussitôt. Second point : nous avons du temps devant 
nous... au moins jusqu’à la  découverte de ce trésor. 
Troisième point : il y a des matelots fidèles. Or, 
monsieur, comme il faudra en venir aux mains tôt ou 
tard, je propose de saisir l’occasion aux cheveux, 
comme on dit, et d’attaquer les premiers, le jour où ils 
s’y attendront le moins. Nous pouvons compter, je 
suppose, sur vos domestiques personnels, monsieur 
Trelawney ? 
– Comme sur moi-même. 
– Cela fait trois. Avec nous, sept, en comptant 
Hawkins. Et quant aux matelots honnêtes ?... 
– Apparemment les seuls hommes de Trelawney, dit
le docteur ; ceux qu’il a choisis lui-même, avant de s’en 
remettre à Silver. 
– Non pas, répliqua le chevalier ; Hands était un des 
miens. 
– Je me serais pourtant fié à lui ! ajouta le capitaine. 
– Et dire que ce sont tous des Anglais ! éclata le
chevalier. Pour un peu, monsieur, je ferais sauter le 
navire ! 
125– Eh bien, messieurs, reprit  le capitaine, ce que je 
puis dire de mieux n’est guère. Il nous faut mettre à la 
cape, si vous voulez bien,  et faire bonne veille. C’est 
irritant, je le sais. Il serait plus agréable d’en venir aux 
mains. Mais il n’y a rien  à faire tant que nous ne 
connaîtrons pas nos hommes. Mettre à la cape, et 
attendre le vent, tel est mon avis. 
– Jim que voici, dit le docteur, peut nous aider 
mieux que personne. Les hommes ne se méfient pas de 
lui, et Jim est un garçon observateur. 
– Hawkins, ajouta le chevalier, je mets en vous une 
confiance énorme. 
Mais je percevais trop mon impuissance radicale, et 
je me sentis envahir par le désespoir ; et pourtant, grâce 
à un concours singulier de circonstances, ce fut en effet
moi qui nous procurai le  salut. En attendant, nous 
avions beau dire, sur vingt-six hommes, il n’y en avait
que sept sur qui nous pouvions compter ; et de ces sept 
l’un était un enfant, si bien que nous étions six hommes 
faits d’un côté contre dix-neuf de l’autre. 
126Troisième partie 
Mon aventure à terre 
127XIII 
Où commence mon aventure à terre 
Quand je montai sur le pont, le lendemain matin, 
l’île se présentait sous un aspect tout nouveau. La brise 
était complètement tombée, mais nous avions fait 
beaucoup de chemin durant la  nuit, et à cette heure le 
calme plat nous retenait à un demi-mille environ dans le 
sud-est de la basse côte orientale. Sur presque toute sa 
superficie s’étendaient des bois aux tons grisâtres. Cette 
teinte uniforme était interrompue par des bandes de 
sable jaune garnissant les  creux du terrain, et par 
quantité d’arbres élevés, de la famille des pins, qui 
dominaient les autres, soit isolément soit par bouquets ; 
mais le coloris général était terne et mélancolique. Les 
montagnes dressaient par-dessus cette végétation leurs 
pitons de roc dénudé. Toutes  étaient de forme bizarre, 
et la Longue-Vue, de trois ou quatre cents pieds la plus 
haute de l’île, offrait également l’aspect le plus bizarre, 
s’élançant à pic de tous côtés, et tronquée net au 
sommet comme un piédestal qui attend sa statue. 
L’Hispaniola roulait bord sur bord dans la houle de 
128l’océan. Les poulies grinçaient, le gouvernail battait, et 
le navire entier craquait, grondait et frémissait comme 
une manufacture. Je devais me tenir ferme au 
galhauban, et tout tournait  vertigineusement sous mes
yeux, car, si j’étais assez bon marin lorsqu’on faisait
route, rester ainsi à danser sur place comme une 
bouteille vide, est une chose que je n’ai jamais pu 
supporter sans quelque nausée, en particulier le matin, 
et à jeun. 
Cela en fut-il cause, ou bien l’aspect mélancolique 
de l’île, avec ses bois grisâtres, ses farouches arêtes de 
pierre, et le ressac qui devant nous rejaillissait avec un 
bruit de tonnerre contre le rivage abrupt ? En tout cas, 
malgré le soleil éclatant et  chaud, malgré les cris des 
oiseaux de mer qui pêchaient alentour de nous, et bien 
qu’on dût être fort aise d’aller à terre après une aussi 
longue navigation, j’avais,  comme  on  dit,  le  cœur
retourné, et dès ce premier coup d’œil je pris en grippe 
à tout jamais l’île au trésor. 
Nous avions en perspective une matinée de travail 
ardu, car il n’y avait pas trace de vent, il fallait mettre à 
la mer les canots et remorquer le navire l’espace de
trois ou quatre milles, pour doubler la pointe de l’île et 
l’amener par un étroit chenal au mouillage situé derrière 
l’îlot du Squelette. Je pris passage dans l’une des 
embarcations, où je n’avais d’ailleurs rien à faire. La 
129chaleur était étouffante et les hommes pestaient
furieusement contre leur besogne. Anderson 
commandait mon canot, et au lieu de rappeler à l’ordre 
son équipage, il protestait plus fort que les autres. 
– Bah !  lança-t-il  avec  un  juron, ce n’est pas pour 
toujours. 
Je vis là un très mauvais signe ; jusqu’à ce jour, les
hommes avaient accompli leur travail avec entrain et 
bonne humeur, mais il avait suffi de la vue de l’île pour
relâcher les liens de la discipline.
Durant tout le trajet, Long John se tint près de la 
barre et pilota le navire.  Il connaissait la passe comme 
sa poche, et bien que le timonier, en sondant, trouvât 
partout plus d’eau que n’en indiquait la carte, John 
n’hésita pas une seule fois. 
– Il y a une chasse violente lors du reflux, dit-il, et 
c’est comme si cette passe avait été creusée à la bêche. 
Nous mouillâmes juste à l’endroit indiqué sur la 
carte, à environ un tiers de mille de chaque rive, la terre 
d’un côté et l’îlot du Squelette de l’autre. Le fond était 
de sable fin. Le plongeon de notre ancre fit s’élever du
bois une nuée tourbillonnante  d’oiseaux criards ; mais 
en moins d’une minute ils se posèrent de nouveau et 
tout redevint silencieux. 
La rade était entièrement  abritée par les terres et 
130entourée de bois dont les arbres descendaient jusqu’à la
limite des hautes eaux ; les côtes en général étaient
plates, et les cimes des montagnes formaient à la ronde 
une sorte d’amphithéâtre lointain. Deux petites rivières, 
ou plutôt deux marigots, se déversaient dans ce qu’on 
pourrait appeler un étang ; et le feuillage sur cette partie 
de la côte avait une sorte d’éclat vénéneux. Du navire, 
impossible de voir le fortin ni son enclos, car ils étaient
complètement enfouis dans la verdure ; et sans la carte
étalée sur le capot, nous  aurions pu nous croire les 
premiers à jeter l’ancre en ce lieu depuis que l’île était 
sortie des flots. 
Il n’y avait pas un souffle d’air, ni d’autres bruits
que celui du ressac tonnant  à un demi-mille de là, le 
long des plages et contre les récifs extérieurs. Un relent 
caractéristique de végétaux  détrempés et de troncs 
d’arbres pourrissants stagnait sur le mouillage. Je vis le 
docteur renifler longuement, comme on flaire un œuf 
gâté. 
– Je ne sais rien du trésor, dit-il, mais je gagerais ma 
perruque qu’il y a de la fièvre par ici. 
Si la conduite des hommes avait été alarmante dans
le canot, elle devint réellement menaçante quand ils 
furent remontés à bord. Ils se tenaient groupés sur le
pont, à murmurer entre eux. Les moindres ordres étaient 
accueillis par un regard noir, et exécutés à regret et avec 
131négligence. Les matelots honnêtes eux-mêmes 
semblaient subir la contagion, car il n’y avait pas un 
homme à bord qui réprimandât les autres. La mutinerie, 
c’était clair, nous menaçait comme une nuée d’orage. 
Et nous n’étions pas les  seuls, nous autres du parti 
de la cabine, à comprendre le danger. Long John 
s’évertuait, allant de groupe en groupe, et se répandait 
en bons avis. Personne n’eût pu donner meilleur 
exemple. Il se surpassait en obligeance et en politesse ; 
il prodiguait les sourires à chacun. Donnait-on un ordre, 
John arrivait à l’instant sur  sa béquille, avec le plus 
jovial :  « Bien,  monsieur ! » et quand il n’y avait rien 
d’autre à faire, il entonnait chanson sur chanson, 
comme pour dissimuler le mécontentement général. 
De tous les fâcheux détails de cette fâcheuse aprèsmidi, l’évidente anxiété de  Long John apparaissait le 
pire. 
On tint conseil dans la cabine. 
– Monsieur, dit le capitaine au chevalier, si je risque 
encore un ordre, tout l’équipage nous saute dessus, du 
coup. Oui, monsieur, nous en sommes là. Supposez 
qu’on me réponde grossièrement. Si je relève la chose, 
les anspects entrent en danse aussitôt ; si je ne dis rien, 
Silver sent qu’il y a quelque chose là-dessous, et la 
partie est perdue. Pour maintenant, nous n’avons qu’un 
seul homme à qui nous fier. 
132– Et qui donc ? interrogea le chevalier. 
– Silver, monsieur : il est aussi désireux que vous et 
moi d’apaiser les choses.  Ceci n’est qu’un accès
d’humeur ; il le leur ferait  vite passer s’il en avait 
l’occasion, et ce que je propose est de la lui fournir.
Accordons aux hommes une après-midi à terre. S’ils y 
vont tous, eh bien ! le navire est à nous. Si personne n’y 
va, alors nous tenons la cabine, et Dieu défendra le bon 
droit. Si quelques-uns seulement y vont, notez mes 
paroles, monsieur, Silver  les ramènera à bord doux 
comme des agneaux. 
Il en fut décidé ainsi ; on distribua des pistolets
chargés à tous les hommes  sûrs ; on mit dans la
confidence Humer, Joyce et Redruth, et ils accueillirent 
les nouvelles avec moins de surprise et avec plus de 
confiance que nous ne l’avions attendu ; après quoi le 
capitaine monta sur le pont et harangua l’équipage. 
– Garçons, dit-il, la journée a été chaude, et nous 
sommes tous fatigués et pas dans notre assiette. Une 
promenade à terre ne fera de mal à personne. Les
embarcations sont encore à l’eau : prenez les yoles, et 
que tous ceux qui le désirent s’en aillent à terre pour 
l’après-midi. Je ferai tirer un coup de canon une demiheure avant le coucher du soleil. 
Ces imbéciles se figuraient sans doute qu’ils allaient 
se casser le nez sur le trésor aussitôt débarqués. Leur 
133maussaderie se dissipa en un  instant, et ils poussèrent 
un vivat qui réveilla au loin l’écho d’une montagne et 
fit de nouveau partir une  volée d’oiseaux criards à 
l’entour du mouillage. 
Le capitaine était trop fin pour rester auprès d’eux. 
Laissant à Silver le soin d’arranger l’expédition, il 
disparut tout aussitôt, et je crois que cela valait mieux.
Fût-il demeuré sur le pont, il ne pouvait prétendre 
davantage ignorer la situation. Elle était claire comme 
le jour. Silver était le vrai capitaine, et il avait à lui un 
équipage en pleine révolte. Les matelots  honnêtes – et 
nous acquîmes bientôt la preuve qu’il en restait à bord – 
étaient à coup sûr des êtres bien stupides. Ou plutôt, 
voici, je crois, la vérité : l’exemple des meneurs avait
démoralisé tous les hommes, mais à des degrés divers, 
et quelques-uns, braves gens  au fond, refusaient de se
laisser entraîner plus loin. On peut être fainéant et
poltron, mais de là à s’emparer d’un navire et à 
massacrer un tas d’innocents, il y a de l’intervalle. 
L’expédition, cependant, fut organisée. Six matelots 
devaient rester à bord, et  les treize autres, y inclus 
Silver, commencèrent d’embarquer. 
Ce fut alors que me passa par la tête la première des 
folles idées qui contribuèrent tellement à nous sauver la 
vie. Puisque Silver laissait six hommes, il était clair que 
notre parti ne pouvait s’emparer du navire ; et puisqu’il 
134n’en restait que six, il était également clair que ceux de 
la cabine n’avaient pas un besoin immédiat de ma
présence. Il me prit tout à  coup la fantaisie d’aller à 
terre. En un clin d’œil, je m’esquivai par-dessus bord et 
me blottis à l’avant du canot le plus proche, qui
démarra presque aussitôt. 
Personne ne fit attention à  moi, sauf l’aviron de
proue, qui me dit :
– C’est toi Jim ? Baisse la tête. 
Mais Silver, dans l’autre canot, tourna vivement la 
tête et nous héla pour savoir si c’était moi. Dès cet 
instant, je commençai à regretter ce que j’avais fait. 
Les équipes luttèrent de vitesse pour gagner la côte ;
mais l’embarcation qui me portait, ayant quelque 
avance et étant à la fois  la plus légère et la mieux 
manœuvrée, dépassa  de loin sa concurrente. Et l’avant 
du canot s’étant enfoncé parmi les arbres du rivage, 
j’avais saisi une branche, sauté dehors et plongé dans le
plus proche fourré, que Silver et les autres étaient 
encore à cinquante toises en arrière. 
– Jim ! Jim ! l’entendis-je appeler. 
Mais vous pensez bien que je ne m’en occupai pas. 
Sautant, me baissant et me  frayant passage, je courus 
droit devant moi jusqu’au moment où la fatigue me 
contraignit de m’arrêter. 
135XIV 
Le premier coup 
J’étais si content d’avoir planté là Long John, que je 
commençai à me divertir et à examiner avec curiosité le
lieu où je me trouvais, sur cette terre étrangère. 
J’avais franchi un espace marécageux, encombré de 
saules, de joncs et de singuliers arbres paludéens à 
l’aspect exotique, et j’étais arrivé sur les limites d’un 
terrain découvert, aux ondulations sablonneuses, long 
d’un mille environ, parsemé  de quelques pins et d’un 
grand nombre d’arbustes rabougris, rappelant assez des 
chênes par leur aspect, mais d’un feuillage argenté 
comme celui des saules. À  l’extrémité du découvert 
s’élevait l’une des montagnes, dont le soleil éclatant 
illuminait les deux sommets, aux escarpements bizarres. 
Je connus alors pour la première fois les joies de 
l’explorateur. L’île était inhabitée ; mes compagnons, je
les avais laissés en arrière, et rien ne vivait devant moi
que des bêtes. Je rôdais au hasard parmi les arbres. Çà
et là fleurissaient des plantes inconnues de moi ; çà et là 
136je vis des serpents, dont l’un  darda la tête hors d’une 
crevasse de rocher, en sifflant avec un bruit assez 
analogue au ronflement d’une toupie. Je ne me doutais
guère que j’avais là devant  moi un ennemi mortel, et 
que ce bruit était celui de la fameuse « sonnette ». 
J’arrivai ensuite à un long  fourré de ces espèces de 
chênes – des chênes verts,  comme j’appris plus tard à 
les nommer – qui buissonnaient au ras du sable, telles
des ronces, et entrelaçaient  bizarrement leurs ramures, 
serrées dru comme un chaume. Le fourré partait du haut 
d’un monticule de sable et s’étendait, toujours en 
s’élargissant et augmentant de taille, jusqu’à la limite 
du vaste marais plein de roseaux, parmi lequel se 
traînait la plus proche des petites rivières qui 
débouchent dans le mouillage. Sous l’ardeur du soleil,
une exhalaison montait du marais, et les contours de la
Longue-Vue tremblotaient dans la buée. 
Tout d’un coup, il se fit  entre les joncs une sorte 
d’émeute : avec un cri rauque, un canard sauvage 
s’envola, puis un autre, et bientôt, sur toute la superficie 
du marais, une énorme nuée d’oiseaux criards tournoya 
dans l’air. Je jugeai par là que plusieurs de mes 
compagnons de bord s’approchaient par les confins du 
marigot. Et je ne me trompais pas, car je perçus bientôt 
les lointains et faibles accents d’une voix humaine, qui 
se renforça et se rapprocha  peu à peu, tandis que je 
137continuais à prêter l’oreille. 
Cela me jeta dans une grande frayeur. Je me glissai
sous le feuillage du chêne vert le plus proche, et m’y 
accroupis, aux aguets, sans faire plus de bruit qu’une 
souris. 
Une autre voix répondit à la première ; puis celle-ci, 
que je reconnus pour celle de Silver, reprit et continua 
longtemps d’abondance, interrompue par l’autre à deux 
ou trois reprises seulement. D’après le ton, les
interlocuteurs causaient avec  vivacité et se disputaient 
presque ; mais il ne me parvenait aucun mot distinct. 
À la fin, les deux hommes firent halte, et
probablement ils s’assirent, car non seulement ils 
cessèrent de se rapprocher, mais les oiseaux mêmes 
s’apaisèrent peu à peu et  retournèrent à leurs places 
dans le marais. 
Et alors, je m’aperçus que je négligeais mon rôle.
Puisque j’avais eu la folle témérité de venir à terre avec 
ces sacripants, le moins que je pusse faire était de les
espionner dans leurs conciliabules, et mon devoir clair 
et évident était de m’approcher d’eux autant que 
possible, sous le couvert propice des arbustes rampants. 
Je pouvais déterminer fort  exactement la direction 
où se trouvaient les interlocuteurs, non seulement par le 
son des voix, mais par la conduite des derniers oiseaux 
138qui planaient encore, effarouchés, au-dessus des intrus. 
M’avançant à quatre pattes, je me dirigeai vers eux, 
sans dévier, mais avec lenteur. Enfin, par une trouée du 
feuillage, ma vue plongea  dans un petit creux de 
verdure, voisin du marais et étroitement entouré 
d’arbres, où Long John Silver et un autre membre de 
l’équipage s’entretenaient tête à tête. 
Le soleil tombait en plein  sur eux. Silver avait jeté 
son chapeau près de lui sur le sol, et il levait vers son 
compagnon, avec l’air de l’exhorter, son grand visage 
lisse et blond, tout verni de chaleur.
– Mon gars, disait-il, c’est parce que je t’estime au 
poids de l’or... oui, au poids de l’or, sois-en sûr ! Si je 
ne tenais pas à toi comme de la glu, crois-tu que je 
serais ici occupé à  te mettre en garde ? La chose est 
réglée : tu ne peux rien faire ni empêcher ; c’est pour 
sauver ta tête que je te parle, et si un de ces brutaux le 
savait, que deviendrais-je, Tom ?... hein, dis, que 
deviendrais-je ? 
– Silver, répliqua l’autre (et non seulement il avait le 
rouge au visage mais il parlait avec la raucité d’un 
corbeau, et sa voix frémissait comme une corde
tendue), Silver, tu es âgé, tu es honnête, ou tu en as du 
moins la réputation ; de plus tu possèdes de l’argent, à 
l’inverse d’un tas de pauvres marins ; et tu es brave, si 
je ne me trompe. Et tu vas venir me raconter que tu t’es 
139laissé entraîner par ce ramassis de vils sagouins ? Non !
ce n’est pas possible ! Aussi vrai que Dieu me voit, j’en
mettrais ma main au feu. Quant à moi, si je renie mon 
devoir... 
Un bruit soudain l’interrompit. Je venais de 
découvrir en lui l’un des matelots honnêtes, et voici 
qu’en cet instant un autre me révélait son existence. Au 
loin sur le marigot avait éclaté un brusque cri de colère, 
aussitôt suivi d’un second ;  et puis vint un hurlement 
affreux et prolongé. Les rochers de la Longue-Vue le 
répercutèrent en échos multipliés ; toute la troupe des 
oiseaux de marais prit une  fois de plus son essor et
assombrit le ciel dans un bruit d’ailes tumultueux ; et ce 
cri d’agonie me résonnait toujours dans le crâne, alors 
que le silence régnait à  nouveau depuis longtemps et 
que la rumeur des oiseaux redescendants et le tonnerre
lointain du ressac troublaient seuls la touffeur de
l’après-midi. 
Tom avait bondi au bruit, comme un cheval sous
l’éperon ; mais Silver ne sourcilla pas. Il restait en 
place, appuyé légèrement sur sa béquille, surveillant 
son interlocuteur, comme un reptile prêt à s’élancer. 
– John, fit le matelot en avançant la main. 
– Bas les pattes ! ordonna  Silver, qui sauta d’une 
demi-toise en arrière avec l’agilité et la précision d’un 
gymnaste exercé. 
140– Bas les pattes, si tu veux, John Silver... C’est ta 
mauvaise conscience seule qui te fait avoir peur de moi. 
Mais au nom du ciel, qu’est-ce que c’était que ça ? 
Silver sourit, mais sans se départir de son attention : 
dans sa grosse figure, son œil, réduit à une simple tête 
d’épingle, étincelait comme un éclat de verre. 
– Ça ? répondit-il. Eh ! il me semble que ce devait 
être Alan. 
À ces mots, l’infortuné Tom se redressa, héroïque : 
– Alan ! Alors, que son âme repose en paix : c’était
un vrai marin ! Quant à toi, John Silver, tu as été 
longtemps mon copain, mais tu ne l’es plus. Si je meurs 
comme un chien, je mourrai quand même dans mon 
devoir. Tu as fait tuer Alan, n’est-ce pas ? Tue-moi
donc aussi, si tu en es capable, mais je te mets au défi. 
Là-dessus, le brave garçon tourna le dos au coq et se 
dirigea vers le rivage. Mais il n’alla pas loin. Avec un 
hurlement, John saisit une branche d’un arbre, dégagea 
sa béquille de dessous son bras et la lança à toute volée, 
la pointe en avant. Ce singulier projectile atteignit Tom 
en plein milieu du dos, avec une violence foudroyante. 
Le malheureux leva les bras, poussa un cri étouffé et 
s’abattit. 
Était-il blessé grièvement ou non ? Je crois bien, à 
en juger par le bruit, qu’il eut l’épine dorsale brisée du
141coup. Mais Silver ne lui donna pas le loisir de se 
relever. Agile comme un singe, même privé de sa 
béquille, le coq était déjà sur lui et par deux fois 
enfonçait son coutelas jusqu’au manche dans ce corps 
sans défense. De ma cachette, je l’entendis ahaner en 
frappant. 
J’ignore ce qu’est un évanouissement véritable, mais 
je sais que pour une minute tout ce qui m’entourait se 
perdit à ma vue dans un brumeux tourbillon : Silver, les 
oiseaux et la montagne ondulaient en tous sens devant 
mes yeux, et un tintamarre confus de cloches et de voix 
lointaines m’emplissait les oreilles. 
Quand je revins à moi, l’infâme, béquille sous le 
bras, chapeau sur la tête, s’était ressaisi. À ses pieds, 
Tom gisait inerte sur le gazon ; mais le meurtrier n’en 
avait nul souci, et il essuyait à une touffe d’herbe son 
couteau sanglant. Rien d’autre n’avait changé, le même 
soleil implacable brillait toujours sur le marais 
vaporeux et sur les cimes de la montagne. J’avais peine 
à me persuader qu’un meurtre venait d’être commis là 
et une vie humaine cruellement tranchée un moment 
plus tôt, sous mes yeux. 
John porta la main à sa poche, et y prit un sifflet
dont il tira des modulations  qui se propagèrent au loin 
dans l’air chaud. J’ignorais, bien entendu, la 
signification de ce signal ; mais il m’angoissa. On allait 
142venir. On me découvrirait peut-être. Ils avaient déjà tué 
deux matelots fidèles : après Tom et Alan, ne serait-ce 
pas mon tour ? 
À l’instant j’entrepris de me dégager, et rampai en 
arrière vers la partie moins touffue du bois, aussi vite et 
silencieusement que possible. J’entendais les appels 
qu’échangeaient le vieux flibustier et ses camarades, et 
la proximité du danger me donnait des ailes. Sitôt sorti 
du fourré, je courus comme je n’avais jamais couru. 
Peu m’importait la direction, pourvu que ma fuite 
m’éloignât des meurtriers. Et durant cette course la peur
ne cessa de croître en moi jusqu’à m’affoler presque. 
Personne, en effet,  pouvait-il être plus 
irrémédiablement perdu ? Au coup de canon, comment 
oserais-je regagner les embarcations, parmi ces bandits 
encore sanglants de leur crime ? Le premier qui
m’apercevrait ne me tordrait-il pas le cou comme à un 
poulet ? Mon absence à elle seule ne me condamnaitelle pas à leurs yeux ? Tout était fini, pensais-je. Adieu 
Hispaniola, adieu chevalier, docteur, capitaine ! Mourir
de faim ou mourir sous les coups des révoltés, je 
n’avais pas d’autre choix. 
Cependant, comme je l’ai dit, je courais toujours, et, 
sans m’en apercevoir, j’étais arrivé au pied de la petite 
montagne à deux sommets, dans une partie de l’île où 
les chênes verts croissaient moins dru et ressemblaient 
143davantage à des arbres forestiers par le port et les 
dimensions. Il s’y entremêlait quelques pins solitaires 
qui atteignaient en moyenne cinquante pieds et 
quelques-uns jusqu’à soixante-dix. L’air, en outre, 
semblait plus pur que dans les bas-fonds voisins du 
marigot. 
Et voici qu’une nouvelle alerte m’arrêta court, le
cœur palpitant. 
144XV 
L’homme de l’île 
Du flanc de la montagne,  qui était ici  abrupte et 
rocheuse, une pluie de cailloux se détacha et tomba en 
crépitant et ricochant parmi les arbres. D’instinct, mes
yeux se tournèrent dans cette direction, et j’entrevis une 
forme qui, d’un bond rapide, s’abritait par-derrière le 
tronc d’un pin. Était-ce un ours, un homme ou un 
singe ? il m’était impossible de le conjecturer. L’être
semblait noir et velu : je n’en savais pas davantage. 
Mais dans l’effroi de cette nouvelle apparition, je 
m’immobilisai. 
Je me voyais à cette heure cerné de toutes parts : 
derrière moi, les meurtriers ; devant, ce je ne sais quoi 
embusqué. Sans un instant d’hésitation, je préférai les
dangers connus aux inconnus. Comparé à cette créature
des bois, Silver lui-même m’apparut moins redoutable. 
Je fis donc volte-face, et tout en regardant derrière moi 
avec inquiétude, retournai sur mes pas dans la direction 
des canots. 
145Aussitôt la forme reparut et, faisant un grand détour, 
parut s’appliquer à me couper la retraite. J’étais las,
certes, mais eussé-je été aussi frais qu’à mon lever, je
vis bien qu’il m’était impossible de lutter de vitesse 
avec un tel adversaire. Passant d’un tronc à l’autre, la
mystérieuse créature filait comme un daim. Elle se 
tenait sur deux jambes, à la manière des hommes, mais, 
ce que je n’avais jamais vu  faire à aucun homme, elle 
courait presque pliée en deux. Et malgré cela, je n’en 
pouvais plus douter, c’était un homme. 
Je me rappelai ce que je savais des cannibales, et fus 
sur le point d’appeler au secours. Mais le simple fait 
que c’était un homme, même  sauvage, suffisait à me 
rassurer, et ma crainte de Silver se réveilla en
proportion. Je m’arrêtai donc, cherchant un moyen de 
salut, et à la longue, le souvenir de mon pistolet me 
revint. Je n’étais donc pas sans défense ; le courage se 
ranima dans mon cœur : je fis face à cet homme de l’île 
et marchai délibérément vers lui.
Il venait de se dissimuler derrière un tronc d’arbre ; 
mais il me surveillait attentivement, car, au premier 
geste que je risquai dans sa direction, il reparut et fit un 
pas à ma rencontre. Puis il  se ravisa, recula, s’avança, 
derechef, et enfin, à mon étonnement et à ma confusion, 
se jeta à genoux et tendit vers moi des mains 
suppliantes. 
146Je m’arrêtai de nouveau et lui demandai : 
– Qui êtes-vous ? 
– Ben Gunn, me répondit-il, d’une voix rauque et
embarrassée comme le grincement d’une serrure
rouillée. Je suis le pauvre Ben Gunn, oui, et depuis trois 
ans je n’ai pas parlé à un chrétien. 
Je m’aperçus alors que c’était un Blanc comme moi, 
et qu’il avait des traits assez agréables. Sa peau, partout 
où on la voyait, était brûlée du soleil ; ses lèvres mêmes
étaient noircies, et ses yeux bleus surprenaient tout à 
fait, dans un si sombre visage. De tous les mendiants 
que j’avais vus ou imaginés, c’était le maître en fait de 
haillons. Des lambeaux de vieille toile à voile et de 
vieux cirés le vêtaient ; et cette bizarre mosaïque tenait 
ensemble par un système d’attaches des plus variées et
des plus incongrues : boutons de métal, liens d’osier, 
nœuds de filin goudronné. Autour de sa taille, il portait 
un vieux ceinturon de cuir à boucle de cuivre, qui était 
la seule partie solide de tout son accoutrement. 
– Trois ans ! m’écriai-je. Vous avez fait naufrage ? 
– Non, camarade, répondit-il, marronné. 
Je connaissais le terme, et savais qu’il désignait un 
de ces horribles châtiments  usités chez les flibustiers, 
qui consiste à déposer le coupable, avec un peu de 
poudre et quelques balles, sur une île déserte et 
147lointaine. 
– Marronné depuis trois ans, continua-t-il, et 
pendant ce temps j’ai vécu de chèvres, de fruits et de 
coquillages. À mon avis, n’importe où l’on se trouve, 
on peut se tirer d’affaire. Mais, camarade, mon cœur 
aspire à une nourriture de chrétien. Dis, n’aurais-tu pas 
sur toi, par hasard, un morceau de fromage ? Non ? 
Ah ! c’est qu’il y a des nuits et des nuits que je rêve de 
fromage... grillé, surtout... et  puis je me réveille, et je 
me retrouve ici. 
– Si jamais je peux retourner à bord, répliquai-je, 
vous aurez du fromage, au quintal. 
Durant tout ce temps, il avait tâté l’étoffe de ma 
vareuse, caressé mes mains, examiné mes souliers, et, 
bref, manifesté un plaisir d’enfant à voir auprès de lui
un congénère. Mais à mes derniers mots, il leva la tête 
avec une sorte d’étonnement sournois. 
– Si jamais tu peux retourner à bord, dis-tu ? répétat-il. Mais, voyons, qui est-ce qui t’en empêcherait ? 
– Ce n’est pas vous, je le sais. 
– Sûrement non ! s’écria-t-il. Mais tiens... Comment
t’appelles-tu, camarade ? 
– Jim. 
– Jim, Jim..., fit-il avec  un plaisir évident. Eh bien, 
148tiens, Jim, j’ai mené une vie si brutale que tu aurais 
honte de l’entendre conter. Ainsi, par exemple, tu ne 
croirais pas que j’ai eu une mère pieuse... à me voir ?
– Ma foi non, pas précisément. 
– Tu vois, fit-il. Eh bien,  j’en ai eu tout de même 
une, remarquablement pieuse. J’étais un garçon poli et 
pieux, et je pouvais débiter mon catéchisme si vite 
qu’on n’aurait pas distingué un mot de l’autre. Et voici 
à quoi cela a abouti, Jim, et cela a commencé en jouant 
à la fossette sur les tombes saintes ! C’est ainsi que cela 
a commencé, mais ça ne s’est pas arrêté là : et ma mère 
m’avait dit et prédit le tout,  hélas ! la pieuse femme ! 
Mais c’est la Providence qui m’a placé ici. J’ai médité à 
fond sur tout cela dans cette île solitaire, et je suis 
revenu à la piété. On ne m’y prendra plus à boire autant 
de rhum : juste plein  un dé, en réjouissance, 
naturellement, à la première occasion que j’aurai. Je me 
suis juré d’être homme de bien, et je sais comment je 
ferai. Et puis, Jim... 
Il regarda tout autour de lui, et, baissant la voix, me 
dit dans un chuchotement :
– Je suis riche.
Je ne doutai plus que le  pauvre garçon fût devenu 
fou dans son isolement. Il est probable que mon visage 
exprima cette pensée, car il  répéta son assertion avec 
149véhémence : 
– Riche ! oui, riche ! te dis-je. Et si tu veux savoir,
je ferai quelqu’un de toi, Jim. Ah ! oui, tu béniras ton 
étoile, oui, car c’est toi le premier qui m’as rencontré ! 
Mais à ces mots une ombre soucieuse envahit tout à 
coup ses traits. Il serra plus fort ma main, leva devant 
mes yeux un index menaçant, et interrogea : 
– Allons, Jim, dis-moi la vérité : ce n’est pas le
navire de Flint ? 
J’eus une heureuse inspiration. Je commençais à 
croire que j’avais trouvé un  allié, et je lui répondis 
aussitôt : 
– Ce n’est pas le navire de Flint, et Flint est mort ; 
mais je vais vous dire la  vérité comme vous me la 
demandez... nous avons à bord plusieurs matelots de
Flint ; et c’est tant pis pour nous autres. 
– Pas un homme... à une... jambe ? haleta-t-il. 
– Silver ? 
– Oui, Silver, c’était son nom. 
– C’est le coq, et c’est aussi le meneur. 
Il me tenait toujours par le poignet, et à ces mots, il 
me le tordit presque : 
– Si tu es envoyé par Long John, je suis cuit, je le
150sais. Mais vous autres, qu’est-ce qui va vous arriver, 
croyez-vous ? 
Je pris mon parti à l’instant, et en guise de réponse, 
je lui narrai toute l’histoire de notre voyage et la 
situation dans laquelle nous nous trouvions. Il m’écouta 
avec le plus vif intérêt ;  quand j’eus fini, il me donna 
une petite tape sur la nuque. 
– Tu es un bon garçon, Jim, et vous êtes tous dans
une sale passe, hein ? Eh bien, vous n’avez qu’à vous 
lier à Ben Gunn... Ben Gunn est l’homme qu’il vous
faut. Mais crois-tu probable, dis, que ton chevalier se 
montrerait généreux en cas d’assistance... alors qu’il se 
trouve dans une sale passe, remarque ?
Je lui affirmai que le chevalier était le plus libéral
des hommes. 
– Soit, mais vois-tu, reprit Ben Gunn, je ne voudrais 
pas qu’on me donne une porte à garder, et un habit de 
livrée, et le reste : ce n’est pas mon genre, Jim. Voici ce
que je veux dire : serait-il capable de condescendre à 
lâcher, mettons un millier de livres, sur l’argent qui est 
déjà comme sien à présent ? 
– Je suis certain que oui.  Il était convenu que tous 
les matelots auraient leur part.
– Et le passage de retour ? ajouta-t-il, d’un air très
soupçonneux. 
151– Voyons ! le chevalier est un gentilhomme ! Et 
d’ailleurs, si nous venons à bout des autres, nous aurons 
besoin de vous pour aider à la manœuvre du bâtiment. 
– Çà... je ne serais pas de trop. 
Et il parut entièrement rassuré. 
– Maintenant, reprit-il, je vais te dire quelque chose. 
Je te dirai cela, mais pas plus. J’étais sur le navire de 
Flint lorsqu’il enterra le trésor, lui avec six autres... six 
forts marins. Ils furent à terre près d’une semaine, et 
nous restâmes à louvoyer sur le vieux Walrus. Un beau 
jour, on aperçoit le signal, et voilà Flint qui nous arrive 
tout seul dans un petit canot, son crâne bandé d’un 
foulard bleu. Le soleil se levait, et Flint paraissait, à 
contre-jour sur l’horizon, d’une pâleur mortelle. Mais 
songe qu’il était là, lui, et ses compagnons morts tous 
les six... morts et enterrés. Comment il s’y était pris, nul 
de nous à bord ne put le deviner. Ce fut bataille, en tout 
cas, meurtre et mort subite, à lui seul contre six. Billy 
Bones était son premier officier ; Long John son 
quartier-maître. Ils lui demandèrent où était le trésor. 
« Oh ! qu’il leur dit, vous pouvez aller à terre si ça vous
chante, et y rester, qu’il dit ; mais pour ce qui est du 
navire, il va courir la mer pour de nouveau butin, mille 
tonnerres ! » Voilà ce qu’il leur dit... Or, trois ans plus 
tard, comme j’étais sur un autre navire, nous arrivons
en vue de cette île. « Garçons, dis-je, c’est ici qu’est le 
152trésor de Flint ; atterrissons et cherchons-le. » Le 
capitaine fut mécontent ; mais mes camarades de bord 
acceptèrent avec ensemble et débarquèrent. Douze jours
ils cherchèrent, et chaque jour ils me traitaient plus mal, 
tant et si bien qu’un beau  matin tout le monde s’en 
retourne à bord. « Quant à toi, Benjamin Gunn, qu’ils 
me disent, voilà un mousquet, qu’ils disent, et une 
bêche, et une pioche. Tu peux rester ici et trouver
l’argent de Flint toi-même, qu’ils disent... » Donc, Jim, 
j’ai passé trois ans ici, sans une bouchée de nourriture
chrétienne depuis ce jour jusqu’à présent. Mais voyons, 
regarde, regarde-moi. Est-ce que j’ai l’air d’un homme 
de l’avant ? Non, que tu dis.  Et je ne le suis pas non 
plus, que je dis. 
Là-dessus, il cligna de l’œil et me pinça 
vigoureusement. Puis il reprit : 
– Tu rapporteras ces paroles exactes à ton chevalier, 
Jim : « Et il ne l’est pas non plus... voilà les paroles.
Trois ans, il resta seul sur cette île, jour et nuit, beau 
temps et pluie ; et parfois il lui arrivait bien de songer à 
prier (que tu diras), et parfois il lui arrivait bien de 
songer à sa vieille mère, puisse-t-elle être en vie ! (que
tu diras) ; mais la plupart  du temps (c’est ce que tu
diras)... la plupart du temps Ben Gunn s’occupait à 
autre chose. » Et alors tu lui donneras un pinçon, 
comme je fais. 
153Et il me pinça derechef, de l’air le plus confidentiel. 
– Alors, continua-t-il, alors tu te redresseras et tu lui 
diras ceci : « Gunn est un homme de bien (que tu diras) 
et il a un riche coup plus de confiance... un riche coup 
plus, souviens-toi bien... dans un gentilhomme de 
naissance que dans ces gentilshommes de fortune, en 
ayant été un lui-même. » 
– Bien, répliquai-je. Je ne comprends pas un mot à 
ce que vous venez de dire. Mais il n’en est ni plus ni
moins, puisque je ne sais comment aller à bord. 
– Oui, fit-il, ça, c’est le chiendent, pour sûr... Mais il 
y a mon canot, que j’ai fabriqué de mes dix doigts. Il est
à l’abri sous la roche blanche. Au pis aller, nous 
pouvons en essayer quand il fera noir... Aïe ! qu’est-ce 
que c’est ça ? 
Car à cet instant précis, bien que le soleil eût encore 
une heure ou deux à briller, tous les échos de l’île 
venaient de s’éveiller et retentissaient au tonnerre d’un
coup de canon. 
– Ils ont commencé la  bataille !  m’écriais-je. 
Suivez-moi. 
Et, oubliant toutes mes terreurs, je me mis à courir
vers le mouillage, tandis que l’abandonné, dans ses 
haillons de peaux de chèvre, galopait, agile et souple, à 
mon côté. 
154– À gauche, à gauche, me dit-il ; appuie à ta gauche,
camarade Jim ! Va donc sous ces arbres ! C’est là que 
j’ai tué ma première chèvre. Elles ne descendent plus 
jusqu’ici, à présent : elles se sont réfugiées sur les
montagnes, par peur de Ben  Gunn... Ah ! et voici le 
citemière (cimetière, voulait-il  dire). Tu vois les 
tertres ? Je viens prier ici de temps à autre, quand je
pense qu’il est à peu près dimanche. Ce n’est pas tout à 
fait une chapelle, mais ça a l’air plus sérieux 
qu’ailleurs ; et puis, dis,  Ben Gunn était mal fourni... 
Pas de curé, pas même une bible et un pavillon, dis ! 
Il continuait à parler de la  sorte, tout courant, sans 
attendre ni recevoir de réponse. 
Le coup de canon fut suivi, après un intervalle assez 
long, d’une décharge de mousqueterie. 
Encore un temps d’arrêt ; et puis, à moins d’un quart 
de mille devant nous, je vis l’Union Jack
1
 se déployer 
en l’air au-dessus d’un bois... 
                                    
1
 Le pavillon britannique. 
155Quatrième partie 
La palanque1
                                    
1
 De l’espagnol  palanca. Désignait autrefois un fortin constitué par
une palissade entourant un blockhaus en bois. 
156XVI 
Le docteur continue le récit : 
l’abandon du navire 
Il était environ une heure  et demie (trois coups, 
selon l’expression nautique)  quand les deux canots de
l’Hispaniola partirent à terre. Le capitaine, le chevalier 
et moi, étions dans la cabine, à discuter la situation. Y 
eût-il eu un souffle de vent, nous serions tombés sur les 
six mutins restés à bord, puis nous aurions filé notre 
chaîne et pris le large. Mais la brise manquait. Pour
comble de malheur, Hunter descendit, apportant la 
nouvelle que Jim Hawkins avait sauté dans un canot et
gagné la terre avec les autres.
Pas un seul instant nous  ne songeâmes à douter de 
Jim Hawkins ; mais nous craignîmes pour sa vie. Avec 
des hommes d’une telle humeur, ce serait pur hasard si
nous revoyions le petit. Nous courûmes sur le pont. La 
poix bouillait dans les coutures. L’infecte puanteur du 
mouillage me donna la nausée : cela sentait la fièvre et 
la dysenterie à plein nez, dans cet abominable lieu. Les 
six scélérats, abrités par une voile, étaient réunis sur le 
157gaillard d’avant, à maugréer ; vers la terre, presque 
arrivées au point où débouchaient les rivières, on 
pouvait voir les yoles filer rapidement, un homme à la
barre dans chacune. L’un d’eux sifflait Lillibullero. 
L’attente nous excédait. Il fut résolu que Hunter et 
moi irions à terre avec le  petit canot, en quête de 
nouvelles. 
Les yoles avaient appuyé sur la droite ; mais Hunter
et moi poussâmes juste dans la direction où la palanque 
figurait sur la carte. Les deux hommes restés à garder 
les embarcations s’émurent de notre venue. Lillibullero
s’arrêta, et je vis le couple discuter ce qu’il convenait 
de faire. Fussent-ils allés avertir Silver, tout aurait pu 
tourner autrement ; mais ils avaient leurs instructions, je
suppose : ils conclurent de rester tranquillement où ils 
étaient, et Lillibullero reprit de plus belle. 
La côte offrait une légère saillie, et je gouvernai 
pour la placer entre eux et nous : même avant d’atterrir, 
nous fûmes ainsi hors de vue des yoles. Je sautai à terre, 
et, muni d’un grand foulard de soie sous mon chapeau 
pour me tenir frais et d’une couple de pistolets tout 
amorcés pour me défendre, je me mis en marche, aussi 
vite que la prudence le permettait. 
Avant d’avoir parcouru cinquante toises, j’arrivai à 
la palanque. 
158Voici en quoi elle consistait. Une source d’eau 
limpide jaillissait presque au sommet d’un monticule. 
Sur le monticule, et enfermant la source, on avait édifié 
une forte maison de rondins, capable de tenir à la 
rigueur une quarantaine de  gens, et percée sur chaque 
face de meurtrières pour la mousqueterie. Tout autour, 
on avait dénudé un large espace, et le retranchement 
était complété par une palissade de six pieds de haut, 
sans porte ni ouverture, trop forte pour qu’on pût la
renverser sans beaucoup de temps et de peines, et trop 
exposée pour abriter les assiégeants. Les défenseurs du 
blockhaus les tenaient de toutes parts : ils restaient 
tranquillement à couvert et les tiraient comme des 
perdrix. Il ne leur fallait rien de plus que de la vigilance 
et des vivres ; car, à moins d’une complète surprise, la 
place pouvait résister à un corps d’armée. 
Ce qui me séduisait plus particulièrement, c’était la 
source. Car, si nous avions dans la cabine de 
l’Hispaniola une assez bonne forteresse, avec quantité 
d’armes et de munitions, des vivres et d’excellents vins, 
nous avions négligé une chose : l’eau nous manquait. Je 
réfléchissais là-dessus, quand retentit sur l’île le cri 
d’un homme à l’article de la mort. Je n’étais pas novice 
en fait de mort violente – j’ai servi S.A.R. le duc de 
Cumberland et reçu moi-même une blessure à Fontenoy 
– mais malgré cela mon pouls se mit à battre 
précipitamment. « C’en est fait de Jim Hawkins ! » 
159Telle fut ma première pensée. 
Être un ancien soldat, c’est déjà quelque chose ;
mais il est encore préférable d’avoir été médecin. On 
n’a pas le loisir de tergiverser, dans notre profession. 
Aussi donc, je pris à l’instant mon parti, et sans perdre 
une minute, regagnai le rivage et sautai dans le petit 
canot. 
Par bonheur, Hunter ramait bien. Nous volions sur 
l’eau ; l’embarcation fut vite accostée et moi à bord de 
la goélette. 
Je trouvai mes compagnons tout émus, comme de 
juste. Le chevalier, affaissé, était blanc comme un linge, 
en voyant dans quelle fâcheuse aventure il nous avait 
entraînés, la bonne âme !  Un des six matelots du 
gaillard d’avant ne valait guère mieux. 
– Voilà, dit le capitaine Smollett, en nous le 
désignant, voilà un homme novice à cette besogne. Il a
failli s’évanouir, docteur, en entendant le cri. Encore un 
coup de barre, et cet homme est à nous. 
J’exposai mon plan au capitaine, et d’un commun 
accord nous réglâmes le détail de son exécution. 
On posta le vieux Redruth dans la coursive joignant 
la cabine au gaillard d’avant, avec trois ou quatre 
mousquets chargés et un matelas pour se garantir. 
Hunter amena le canot jusque sous le sabord de retraite, 
160et Joyce et moi nous mîmes à y empiler des caisses de 
poudre, des barils de lard, un tonnelet de cognac et mon 
inestimable pharmacie portative. 
Cependant, le chevalier et le capitaine restèrent sur
le pont, et le capitaine héla le quartier-maître, qui était 
le principal matelot à bord. 
– Maître Hands, lui dit-il, nous voici deux avec une 
paire de pistolets chacun. Si l’un de vous six fait un 
signal quelconque, c’est un homme mort. 
Ils furent passablement décontenancés et, après une 
courte délibération, ils s’engouffrèrent à la file dans le 
capot d’avant, croyant sans doute nous surprendre parderrière. Mais à la vue de Redruth qui les attendait dans
la coursive, ils virèrent de  bord aussitôt, et une tête 
émergea sur le pont. 
– À bas, chien ! cria le capitaine. 
La tête disparut, et il ne  fut plus question, pour un 
temps, de ces six poules mouillées de matelots. 
Nous avions alors, jetant les objets au petit bonheur, 
chargé le canot autant que  la prudence le permettait. 
Joyce et moi descendîmes par le sabord de retraite, et 
nous dirigeâmes de nouveau vers la terre, de toute la 
vitesse de nos avirons. 
Ce second voyage  intrigua fort les  guetteurs de la 
côte.  Lillibullero se tut derechef, et nous allions les 
161perdre de vue derrière la petite pointe, quand l’un d’eux 
sauta à terre et disparut. Je fus tenté de modifier mon 
plan et de détruire leurs embarcations, mais Silver et les 
autres pouvaient être à portée, et je craignis de tout 
perdre en voulant trop en faire. 
Ayant pris terre à la même place que précédemment, 
nous nous mîmes en devoir de ravitailler le blockhaus. 
Nous fîmes le premier voyage à nous trois, lourdement 
chargés, et lançâmes nos  provisions par-dessus la 
palissade. Puis, laissant Joyce pour les garder – un seul 
homme, à vrai dire, mais  pourvu d’une demi-douzaine 
de mousquets – Hunter et  moi retournâmes au petit 
canot prendre un nouveau chargement. Nous 
continuâmes ainsi sans nous arrêter pour souffler, 
jusqu’à ce que la cargaison fût en place ; alors les deux 
valets prirent position dans le blockhaus, tandis que je 
ramais de toutes mes forces vers l’Hispaniola. 
Que nous ayons risqué de charger une seconde fois 
le canot, cela paraît plus audacieux que ce ne l’était 
réellement. À coup sûr, nos adversaires avaient 
l’avantage du nombre, mais il nous restait celui des 
armes. Pas un des hommes à terre n’avait un mousquet, 
et, avant qu’ils pussent arriver à portée pour leurs 
pistolets, nous nous flattions de pouvoir régler leur
compte à une bonne demi-douzaine d’entre eux. 
Le chevalier, complètement  remis de sa faiblesse,
162m’attendait au sabord de retraite. Il saisit notre aussière, 
qu’il amarra, et nous nous mîmes à charger 
l’embarcation à toute vitesse. Lard, poudre et biscuit 
formèrent la cargaison, avec  un seul mousquet et un 
coutelas par personne, pour le chevalier et moi, Redruth
et le capitaine. Le reste des armes et de la poudre fut 
jeté à la mer par deux brasses et demie d’eau, si bien 
que nous pouvions voir au-dessous de nous l’acier
briller au soleil sur le fond de sable fin. 
À ce moment la marée commençait à baisser, et le
navire venait à l’appel de son ancre. On entendait des 
voix lointaines se héler dans la direction des deux 
yoles ; et tout en nous rassurant à l’égard de Joyce et
Hunter, qui étaient plus à l’est, cette circonstance nous 
fit hâter notre départ. 
Redruth abandonna son poste de la coursive et sauta 
dans le canot, que nous menâmes vers l’arrière du pont, 
pour la commodité du capitaine Smollett. Celui-ci éleva 
la voix : 
– Holà, les hommes, m’entendez-vous ? 
Pas de réponse du gaillard d’avant. 
– C’est à vous, Abraham Gray, c’est à vous que je 
m’adresse. 
Toujours pas de réponse. 
– Gray, reprit M. Smollett en haussant le ton, je
163quitte ce navire, et je vous ordonne de suivre votre
capitaine. Je sais qu’au fond vous êtes un brave garçon, 
et je crois bien qu’aucun  de votre bande n’est aussi 
mauvais qu’il veut le paraître. J’ai ma montre en main :
je vous donne trente secondes pour me rejoindre. 
Il y eut un silence. 
– Allons, mon ami, continua le capitaine, ne soyez 
pas si lent à virer. Je risque à chaque seconde ma vie et 
celle de ces bons messieurs. 
Il y eut une soudaine ruée, un bruit de lutte, et
Abraham Gray, s’élançant au-dehors avec une balafre le 
long de la joue, courut à son capitaine, comme un chien 
qu’on siffle. Il lui dit : 
– Je suis avec vous, monsieur ! 
Un instant plus tard, lui et le capitaine avaient sauté 
à bord du canot, et nous poussâmes au large.
Nous avions quitté le navire, mais nous n’étions pas 
encore à terre dans notre palanque. 
164XVII 
Suite du récit par le docteur : le dernier 
voyage du petit canot 
Ce cinquième voyage différa complètement des 
autres. En premier lieu,  la coque de noix qui nous 
portait se trouvait fortement surchargée. Cinq hommes 
adultes, dont trois – Trelawney, Redruth et le capitaine 
– dépassaient six pieds, c’en  était déjà plus qu’elle ne 
devait porter. Ajoutez-y la poudre, le lard et les sacs de 
pain. Le plat-bord affleurait par l’arrière ; à plusieurs 
reprises nous embarquâmes un peu d’eau, et nous 
n’avions pas fait cinquante brasses que mes culottes et 
les pans de mon habit étaient tout trempés. 
Le capitaine nous fit arrimer le canot, et nous 
réussîmes à l’équilibrer un  peu mieux. Malgré cela,
nous osions à peine respirer. 
En second lieu, le jusant se faisait : un fort courant 
clapoteux portait vers l’ouest, à travers le bassin, puis
au sud et vers le large par  le goulet que nous avions 
suivi le matin. Le clapotis  à lui seul mettait en péril 
165notre esquif surchargé ; mais le pis était que le flux
nous drossait hors de notre vraie route et loin du 
débarcadère convenable situé derrière la pointe. Si nous 
avions laissé faire le courant, nous aurions abordé à 
côté des yoles, où les pirates pouvaient surgir à tout 
instant. 
Je gouvernais tandis que le capitaine et Redruth, 
dispos tous les deux, étaient aux avirons. 
– Je n’arrive pas à maintenir le cap sur la palanque, 
monsieur, dis-je au capitaine. La marée nous emporte. 
Pourriez-vous souquer un peu plus fort ? 
– Pas sans remplir le canot, répondit-il. Il vous faut 
laisser porter, monsieur, si  vous voulez bien... laisser 
porter jusqu’à ce que vous gagniez. 
J’essayai, et vis par expérience que la marée nous 
drossait vers l’ouest, tant que je ne mettais pas le cap en 
plein est, c’est-à-dire précisément à angle droit de la 
route que nous devions suivre. Je prononçai : 
– De cette allure, nous n’arriverons jamais. 
– Si c’est la seule route que nous puissions tenir, 
monsieur, tenons-la, répliqua le capitaine. Il nous faut
continuer à remonter le courant... Voyez-vous, 
monsieur, si jamais nous  tombons sous le vent du
débarcadère, il est difficile  de dire où nous irons
aborder... outre le risque d’être attaqués par les yoles... 
166D’ailleurs, dans la direction où nous allons, le courant
doit diminuer, ce qui nous permettrait de retourner en 
nous défilant le long de la côte. 
– Le courant est déjà moindre, monsieur, dit le 
matelot Gray, qui était assis à l’avant ; vous pouvez 
mollir un peu. 
– Merci,  mon  garçon,  répondis-je, absolument 
comme si rien ne s’était passé. 
Nous avions, en effet, tacitement convenu de le 
traiter comme un des nôtres. 
Soudain, le capitaine reprit la parole, et sa voix me 
parut légèrement altérée : 
– Le canon ! fit-il. 
Je me figurai qu’il pensait à un bombardement de 
fortin. 
– J’y ai songé, répliquai-je. Mais ils ne pourront
jamais amener le canon à terre, et même s’ils y 
parvenaient, ils seraient incapables de le haler à travers
bois.
– Regardez en arrière, docteur, reprit le capitaine. 
Horreur ! Nous avions totalement oublié la caronade 
de neuf. Autour de la pièce, les cinq bandits 
s’affairaient à lui enlever son paletot, comme ils
appelaient le grossier étui de toile goudronnée qui la 
167revêtait d’ordinaire. Et, au même instant, je me 
ressouvins que les boulets et la poudre à canon étaient
restés à bord, et d’un coup de hache mettrait le tout à la 
disposition des scélérats.
– Israël a été canonnier de Flint, dit Gray d’une voix 
rauque. 
À tout risque, nous tînmes le cap du canot droit sur
le débarcadère. Nous avions alors suffisamment 
échappé au fort du courant pour pouvoir gouverner, 
même à notre allure de nage obligatoirement lente, et je
réussis à nous diriger vers le but. Mais le pis était 
qu’avec la route ainsi tenue, nous présentions à 
l’Hispaniola notre flanc au lieu de notre arrière, ce qui
offrait une cible comme une grand-porte. 
Je pus non seulement voir mais entendre Israël 
Hands jeter un boulet rond sur le pont. 
– Qui de vous deux est le meilleur tireur ? demanda 
le capitaine. 
– M. Trelawney, sans conteste, répondis-je. 
– Monsieur Trelawney, reprit le capitaine, voudriezvous avoir l’obligeance de m’attraper un de ces
hommes ? Hands, si possible. 
Avec une impassibilité d’airain, Trelawney vérifia 
l’amorce de son fusil. 
168– Maintenant, dit le capitaine, doucement avec ce 
fusil, monsieur, ou sinon vous allez remplir le canot. 
Attention, que tout le monde s’apprête à nous équilibrer 
quand il ajustera. 
Le chevalier épaula, la nage cessa, et nous nous 
portâmes sur l’autre bord pour faire contrepoids. Tout 
se passa si bien que l’on  n’embarqua pas une goutte 
d’eau. 
Cependant, là-bas, ils avaient fait pivoter le canon 
sur son axe, et Hands, qui  se tenait à la bouche avec 
l’écouvillon, était en conséquence le plus exposé. Mais 
nous n’eûmes pas de chance, car il se  baissa juste au 
moment où Trelawney faisait feu. La balle siffla pardessus sa tête, et ce fut un de ses quatre compagnons 
qui tomba. 
Son cri fut répété, non seulement par ceux du bord, 
mais par une foule de voix  sur le rivage, et regardant 
dans cette direction, je  vis les pirates déboucher en 
masse du bois et se précipiter pour prendre place dans 
les canots. 
– Voilà les yoles qui arrivent, monsieur ! m’écriaije. 
– En route, alors ! lança le capitaine. Et vite ! au 
risque d’embarquer. Si nous n’arrivons pas à terre, tout
est perdu. 
169– Une seule des yoles est garnie, monsieur, repris-je, 
l’équipage de l’autre va sans doute faire le tour par le 
rivage afin de nous couper. 
– Ils auront chaud à courir, monsieur, riposta le 
capitaine. Vous connaissez  les mathurins à terre. Ce 
n’est pas d’eux que je me  préoccupe, c’est du boulet. 
Un vrai jeu de salon ! Une jeune personne ne nous 
manquerait pas. Avertissez-nous, chevalier, quand vous 
verrez mettre le feu, et nous nagerons à culer. 
Entre-temps, nous avions fait route à une allure
passable pour un canot tellement surchargé, et dans 
notre marche nous n’avions embarqué que peu d’eau. 
Nous étions maintenant presque arrivés : encore trente 
ou quarante coups d’avirons  et nous accosterions la 
plage ; car déjà le reflux  avait découvert une étroite
bande de sable au pied du bouquet d’arbres. La yole 
n’était plus à craindre : la petite pointe l’avait déjà 
cachée à nos yeux. Le jusant, qui nous avait si 
fâcheusement retardés, faisait maintenant compensation 
et retardait nos adversaires. L’unique source de danger 
était le canon. 
– Si j’osais, dit le capitaine, je stopperais pour 
abattre encore un homme. 
Mais il était clair que nos gens ne voulaient plus 
laisser différer leur coup par rien. Ils n’avaient même 
pas jeté les yeux sur leur camarade tombé, qui pourtant 
170n’était pas mort et s’efforçait de se traîner plus loin. 
– Attention ! cria le chevalier. 
– Nage à culer ! commanda le capitaine, prompt
comme un écho. 
Redruth et lui déramèrent avec une grande secousse 
qui envoya notre arrière en  plein sous l’eau. Le coup 
tonna au même instant. Ce  fut le premier entendu par 
Jim, le coup de feu du chevalier n’étant pas arrivé 
jusqu’à ses oreilles. Où passa le boulet, aucun de nous
ne le sut exactement, mais j’imagine que ce fut audessus de nos têtes, et son vent contribua sans doute à la
catastrophe. 
Quoi qu’il en fût, le canot sombra par l’arrière, tout 
doucement, dans trois pieds  d’eau, nous laissant, le 
capitaine et moi, debout et face à face. Les trois autres 
prirent un bain complet, et réapparurent tout ruisselants 
et barbotants. 
Jusqu’ici, le mal n’était pas grand. Il n’y avait 
personne de mort, et nous pouvions en sûreté gagner la 
terre à gué. Mais toutes nos provisions se trouvaient au 
fond et, ce qui empirait les  choses, il ne nous restait 
plus en état de service que deux fusils sur cinq. Le 
mien, je l’avais ôté de mes genoux et levé en l’air, par 
un geste instinctif. Quant au capitaine, il portait le sien 
sur le dos en bandoulière et la crosse en haut par
171prudence. Les trois autres avaient coulé avec le canot. 
Pour ajouter à notre souci, des voix se rapprochaient 
déjà parmi les bois du rivage. Au danger de nous voir 
couper du fortin, dans notre état de quasi-impuissance, 
s’ajoutait notre inquiétude au sujet de Hunter et de 
Joyce. Attaqués par une demi-douzaine d’ennemis, 
auraient-ils le sang-froid et le courage de tenir ferme ? 
Hunter était résolu, nous le savions ; mais Joyce nous 
inspirait moins de confiance : ce valet agréable et civil 
était plus apte à brosser des habits qu’à devenir un 
foudre de guerre. 
Avec toutes ces préoccupations, nous gagnâmes le 
rivage à gué aussi vite que  possible, laissant derrière 
nous l’infortuné petit canot et une bonne moitié de 
notre poudre et de nos provisions. 
172XVIII 
Suite du récit par le docteur : fin du 
premier jour de combat 
Nous traversâmes en toute  hâte la zone boisée qui 
nous séparait encore du  fortin. À chaque pas nous 
entendions se rapprocher les voix des flibustiers. 
Bientôt nous perçûmes le bruit de leurs foulées et le 
craquement des branches quand ils traversaient un 
buisson. 
Je compris que nous n’éviterions pas une 
escarmouche sérieuse, et vérifiai mon amorce. 
– Capitaine, fis-je, Trelawney est un excellent tireur.
Passez-lui votre fusil : le sien est inutilisable. 
Ils échangèrent leurs fusils, et Trelawney, 
impassible et muet comme il l’était depuis le début de 
la bagarre, s’arrêta un instant pour vérifier la charge. Je 
m’aperçus alors que Gray était sans armes, et je lui 
tendis mon coutelas. Il cracha dans sa main, fronça les 
sourcils, fit siffler sa lame en l’air, et cela nous mit du 
baume au cœur. Toute  son attitude prouvait à 
173l’évidence que notre nouvelle  recrue valait son pesant
de sel. 
Cinquante pas plus loin, nous arrivâmes à la lisière
du bois et vîmes devant nous la palanque. Nous
abordâmes le retranchement  par le milieu de son côté 
sud, presque au même instant où sept mutins, dirigés 
par Job Anderson, le maître d’équipage, débouchaient 
en hurlant de l’angle sud-ouest. 
Ils s’arrêtèrent tout déconcertés ; et avant qu’ils se 
fussent ressaisis, non seulement le chevalier et moi, 
mais Hunter et Joyce, du blockhaus, eûmes le temps de
tirer. Les quatre coups partirent en une salve peu 
réglementaire ; mais ils furent efficaces : un de nos 
ennemis tomba, et les autres, sans hésitation, firent
demi-tour et s’enfoncèrent dans le fourré. 
Après avoir rechargé, nous allâmes, en longeant 
l’extérieur de la palissade, jusqu’à l’ennemi abattu.
Il était raide mort – une balle en plein cœur. 
Nous nous félicitions de notre heureux succès,
lorsqu’un coup de pistolet partit du bois, une balle 
siffla, m’effleurant l’oreille, et le pauvre Tom Redruth 
vacilla, puis tomba de son long sur le sol. Le chevalier 
et moi ripostâmes au coup ; mais comme nous tirions au 
hasard, ce fut probablement de la poudre perdue. Après 
quoi, et nos fusils rechargés, nous portâmes notre 
174attention sur le blessé. 
Le capitaine et Gray l’examinaient déjà, et je vis
d’un coup d’œil que le malheureux était perdu. 
Je crois que par sa prompte réplique, notre salve 
avait dispersé à nouveau  les mutins, car ils nous 
laissèrent, sans autres hostilités, emporter le vieux 
garde-chasse. L’ayant hissé par-dessus la palanque, 
nous le déposâmes, sanglant et gémissant, dans la 
maison de rondins. 
Le pauvre vieux n’avait pas eu un mot de surprise, 
de plainte ou de peur, ni même d’acquiescement, depuis
le début de nos tribulations jusqu’à ce moment où il 
attendait la mort. Il s’était posté derrière son matelas 
dans la coursive, comme un héros d’Homère ; il avait 
obéi à tous les ordres, en silence, avec résolution et 
ponctuellement. Il était de vingt ans le plus âgé de notre
parti, et maintenant, ce vieux serviteur fidèle et résigné, 
c’était lui qui allait mourir. 
Le chevalier se jeta à genoux auprès de lui et lui 
baisa la main, en pleurant comme un enfant. 
– Est-ce que je vais vous quitter, docteur ? demanda 
le blessé. 
– Tom, mon ami, lui répondis-je, vous allez 
regagner la céleste patrie. 
– Avant ça, j’aurais bien voulu faire tâter de mon 
175fusil à ces salauds-là. 
– Tom, prononça le chevalier, dites-moi que vous 
me pardonnez, voulez-vous ? 
– Serait-ce  bien  convenable, de moi à vous, 
monsieur le chevalier ? Néanmoins, ainsi soit-il, amen ! 
Après un petit intervalle de silence, il exprima le 
souhait d’entendre lire une prière. « C’est la coutume, 
monsieur », ajouta-t-il, en manière d’excuse. Et peu 
après, sans un mot de plus, il expira. 
Cependant, le capitaine, dont j’avais remarqué la
poitrine et les poches étonnamment bourrées, en avait 
sorti une foule d’objets hétéroclites : un pavillon 
britannique, une bible, un rouleau de corde assez forte, 
de quoi écrire, le livre de bord, et du tabac en quantité. 
Il avait trouvé dans l’enclos un pin de bonne taille, 
abattu et dépouillé, et, avec l’aide de Hunter, il l’avait 
érigé au coin de la maison, dans l’angle formé par
l’entrecroisement des madriers. 
Puis, grimpant sur le toit, il avait de sa propre main 
déployé et hissé le pavillon. 
Cela parut le réconforter beaucoup. Il rentra dans la 
maison, et parut s’absorber tout entier dans l’inventaire 
des provisions. Mais il n’en jeta pas moins un coup 
d’œil sur le trépas de Redruth ; et, dès que tout fut fini, 
il s’approcha, muni d’un autre pavillon qu’il étendit 
176pieusement sur le cadavre. 
– Ne vous affectez pas, monsieur, dit-il au chevalier, 
en lui serrant la main. Tout va bien pour lui : il n’y a 
rien à craindre pour un matelot tué en faisant son devoir 
envers son capitaine et son armateur. Ce n’est peut-être 
pas correct comme théologie, mais c’est la réalité. 
Puis il me tira à part : 
– Docteur Livesey, dans combien de semaines
attendez-vous la conserve, le chevalier et vous ? 
Je lui exposai que ce n’était pas une question de 
semaines, mais bien de mois. Si nous n’étions pas de 
retour à la fin d’août, Blandly devait envoyer à notre 
recherche, mais ni plus tôt ni plus tard. 
– Comptez vous-même, ajoutai-je. 
Le capitaine se gratta la tête. 
– Eh bien !  monsieur,  reprit-il, tout en faisant une 
large part aux bienfaits de la Providence, je peux dire
que nous avons couru au plus près. 
– Que voulez-vous dire ? demandai-je. 
– Que c’est malheur, monsieur, d’avoir perdu cette 
seconde cargaison. Voilà ce que je veux dire. Quant aux 
munitions, cela peut aller. Mais les vivres sont 
insuffisants, fort insuffisants... si insuffisants, docteur 
Livesey, que peut-être sommes-nous aussi bien sans
177cette bouche en plus. 
Et il désigna le corps étendu sous le pavillon. 
À la même minute, avec un  ronflement strident, un 
boulet passa dans les hauteurs par-dessus le toit de la 
maison et alla tomber bien au-delà, dans le bois. 
– Ho !  ho !  dit  le  capitaine. Feu roulant ! Vous 
n’avez déjà pas trop de poudre, les gars ! 
Le second coup fut mieux  pointé, et le boulet
s’abattit à l’intérieur de l’enclos, en soulevant un nuage 
de sable, mais sans causer d’autre dégât. 
– Capitaine, dit le chevalier, le fortin est 
complètement invisible du navire. Ce doit être sur le 
pavillon qu’ils visent. Ne serait-il pas plus sage de le 
rentrer ? 
– Amener mon pavillon ! s’écria le capitaine. Non, 
monsieur, jamais ! 
Et à peine eut-il dit ces mots que nous 
l’approuvâmes tous. Car ce n’était pas là simplement la 
saillie vigoureuse d’un vrai marin ; c’était en outre une 
mesure de bonne politique, et qui prouvait à nos 
ennemis que nous méprisions leur canonnade. 
Pendant toute la soirée,  ils continuèrent à nous 
bombarder. L’un après l’autre, les boulets nous 
passaient par-dessus la tête, ou tombaient court, ou 
178faisaient voler le sable de l’enclos ; mais le tir était si 
plongeant que le projectile arrivait sans force et 
s’enterrait dans le sable mou. On n’avait à craindre nul 
ricochet. Un boulet, il est vrai, pénétra par le toit dans la 
maison de rondins et s’engouffra au travers du 
plancher ; mais nous nous habituâmes vite à cette sorte 
de jeu brutal, qui ne nous émouvait pas plus que le
cricket. 
– Il y a une bonne chose dans tout cela, nous fit 
remarquer le capitaine : c’est qu’il n’y a sans doute 
personne dans le bois devant nous. La marée baisse 
depuis un bon moment, et nos provisions doivent être à 
découvert. Des volontaires pour aller nous chercher du 
lard ! 
Gray et Hunter furent les premiers à s’offrir. Bien 
armés, ils s’élancèrent hors  de la palanque ; mais leur 
mission fut vaine. Les mutins étaient plus hardis que
nous l’imaginions, ou ils avaient plus de confiance que 
nous dans le pointage d’Israël, car il y en avait déjà
quatre ou cinq occupés à enlever nos provisions. Ils les 
transportaient à gué dans l’une des yoles qui était là tout
près et que des coups d’aviron espacés maintenaient en 
place contre le courant. Silver, installé à l’arrière, 
commandait ses hommes, qui étaient maintenant tous 
pourvus de mousquets provenant de quelque cachette à 
eux. 
179Le capitaine s’assit devant son journal de bord, et y
inscrivit ce qui suit : 
« Alexandre Smollett, capitaine ; David  Livesey, 
médecin du bord ; Abraham Gray, charpentier en 
second ; John Trelawney, armateur ; John Hunter et 
Richard Joyce, valets de l’armateur, terriens – les seuls 
qui soient restés fidèles de tout l’équipage du navire – 
munis de vivres pour dix jours à demi-ration, ont
abordé ce jourd’hui et déployé le pavillon britannique 
sur la maison de rondins de l’île au trésor. Thomas 
Redruth, valet de l’armateur, terrien, tué par les
révoltés ; James Hawkins, garçon de cabine... » 
Et, tandis qu’il écrivait, je m’interrogeais sur le sort 
du pauvre Jim Hawkins. 
Un appel s’éleva du côté de la terre.
– Quelqu’un nous hèle, dit Hunter, qui était de 
garde. 
– Docteur !  chevalier !  capitaine !  Hallo !  Hunter, 
c’est vous ? criait-on. 
Et je courus à la porte,  assez tôt pour voir Jim 
Hawkins, sain et sauf, qui escaladait le retranchement. 
180XIX 
Jim Hawkins reprend son récit : la 
garnison de la palanque 
En apercevant le pavillon, Ben Gunn fit halte, me 
retint par le bras, et s’assit. 
– À présent, dit-il, ce sont tes amis, pour sûr. 
– Il est plus probable que ce sont les mutins, 
répondis-je. 
– Avec ça ? insista-t-il.  Allons donc ! dans un lieu 
comme celui-ci où il ne vient que des gentilshommes de 
fortune, le pavillon que déploierait Silver, c’est le Jolly
Roger
1
, il n’y a pas de doute là-dessus. Non, ce sont tes 
amis. Il y a eu bataille, du  reste, et je  suppose que tes 
amis ont eu le dessus et les voici à terre dans ce vieux 
fortin construit par Flint il y a des années et des années. 
Ah ! il en avait une caboche, ce Flint ! Rhum à part, on 
n’a jamais vu son pareil. Il n’eut jamais peur de 
personne, sauf de Silver... Oui, Silver avait cet honneur. 
                                    
1
Le pavillon noir des pirates. 
181– Bien, dis-je, c’est possible, et je vous crois ; mais
raison de plus pour que je me dépêche de rejoindre mes 
amis. 
– Nenni, camarade, répondit Ben, pas du tout. Tu es 
un bon gars, si je ne m’abuse, mais tu n’es qu’un gamin
pour finir. Or, Ben Gunn est renseigné. Même pour du 
rhum, on ne me ferait pas aller là où tu vas. Non, pas 
pour du rhum... jusqu’à ce que j’aie vu ton 
gentilhomme de naissance et reçu sa parole d’honneur. 
Et n’oublie pas mes paroles : « Un riche coup (voilà ce 
que tu diras), un riche coup  plus de confiance... » et 
puis tu le pinces. 
Et il me pinça pour la troisième fois avec le même
air entendu. 
– Et quand on aura besoin  de Ben Gunn, tu sauras 
où  le  trouver,  Jim.  Là  même  où  tu  l’as  trouvé
aujourd’hui. Et que celui qui viendra porte quelque 
chose de blanc à la main, et qu’il vienne seul... ah ! et 
puis tu diras ceci : « Ben Gunn, que tu diras, a ses 
raisons à lui. » 
– Bien, répliquai-je, il me semble que je comprends. 
Vous avez une proposition à faire, et vous désirez voir 
le chevalier ou le docteur ; et on vous trouvera où je 
vous ai trouvé. Est-ce tout ? 
– Et à quel moment, dis ? ajouta-t-il. Eh bien, 
182mettons entre midi et trois heures environ. 
– Bon. Et maintenant puis-je m’en aller ? 
– Tu n’oublieras pas ? demanda-t-il inquiètement. 
« Un riche coup » et « des raisons à lui », que tu diras.
Des raisons à lui, voilà le principal ! Je te le dis en 
confidence. Eh bien donc (et il me tenait toujours), je 
pense que tu peux aller, Jim. Et puis, Jim, si par hasard
tu vois Silver, tu n’iras pas vendre Ben Gunn ? On ne te
tirera pas les vers du nez ? À aucun prix, dis ? Et si ces 
pirates campent à terre, Jim, que diras-tu s’il y a des 
veuves au matin ? 
Il fut interrompu par une détonation violente, et un 
boulet de canon arriva, fracassant les branches, et alla 
s’enfoncer dans le sable, à moins de cinquante toises de 
l’endroit où nous étions arrêtés à causer. À l’instant, 
nous prîmes la fuite à toutes jambes, chacun de notre 
côté. 
Durant une heure, l’île trembla sous les détonations 
répétées, et les boulets ne cessèrent de ravager les bois. 
Je passais d’une cachette à l’autre, toujours poursuivi,
ou du moins je me l’imaginais, par ces terrifiants 
projectiles. Mais vers la  fin du bombardement, sans 
oser encore m’aventurer du côté du fortin, où tombaient 
la plupart des boulets, j’avais retrouvé mon courage ; et, 
après un long circuit dans l’est, je descendis au rivage
en me glissant parmi les arbres. 
183Le soleil venait de  se coucher, la brise de mer se 
levait, agitant les ramures  et la surface terne du 
mouillage ; la marée, par ailleurs, était presque basse, et 
découvrait de larges bancs  de sable ; le vent, après 
l’ardeur du jour, me faisait frissonner sous ma vareuse. 
L’Hispaniola était toujours ancrée à la même place ; 
mais le Jolly Roger se déployait à son mât. Tandis que 
je la considérais, je vis jaillir un nouvel éclair de feu, 
une autre détonation réveilla les échos, et un boulet de 
plus déchira les airs. Ce fut la fin de la canonnade. 
Je restai quelque temps à écouter le hourvari qui
succédait à l’attaque. Sur le rivage voisin de la 
palanque, on démolissait quelque chose à coups de 
hache : notre infortuné petit  canot, comme je l’appris 
par la suite. Plus loin, vers l’embouchure de la rivière, 
un grand brasier flamboyait parmi les arbres, et entre ce 
point et le navire, une yole faisait la navette. Tout en 
maniant l’aviron, les hommes que j’avais vus si
renfrognés chantaient comme des enfants. Mais à 
l’intonation de leurs voix, on comprenait qu’ils avaient
bu. 
À la fin, je crus pouvoir regagner la palanque. Je me 
trouvais assez loin sur la langue de terre basse et 
sablonneuse qui ferme le mouillage à l’est et se relie 
dès la mi-marée à l’îlot du Squelette. En me mettant 
debout, je découvris, un peu plus loin sur la langue de 
184terre et s’élevant d’entre les buissons bas, une roche 
isolée, assez haute et d’une  blancheur particulière. Je 
m’avisai que ce devait être la roche blanche à propos de 
laquelle Ben Gunn m’avait dit que si un jour ou l’autre 
on avait besoin d’un canot, je saurais où le trouver. 
Puis, longeant les bois, j’atteignis enfin les derrières 
de la palanque, du côté du rivage, et fus bientôt 
chaleureusement accueilli par le parti fidèle. 
Quand j’eus brièvement conté mon aventure, je pus
regarder autour de moi. La maison était faite de troncs 
de pins non équarris, qui constituaient le toit, les murs 
et le plancher. Celui-ci dominait par endroits d’un pied
à un pied et demi le niveau du sable. Un vestibule 
précédait la porte, et sous  ce vestibule la petite source 
jaillissait dans une vasque artificielle d’un genre assez 
insolite : ce n’était rien moins qu’un grand chaudron de 
navire, en fer, dépourvu de son fond et enterré dans le 
sable « jusqu’à la flottaison », comme disait le 
capitaine. 
Il ne restait guère de la  maison que la charpente : 
toutefois dans un coin on voyait une dalle de pierre qui 
tenait lieu d’âtre, et une vieille corbeille de fer rouillée 
destinée à contenir le feu. 
Sur les pentes du monticule et dans tout l’intérieur
du retranchement, on avait abattu le bois pour
construire le fortin, et les souches témoignaient encore 
185de la luxuriance de cette futaie. Après sa destruction, 
presque toute la terre végétale avait été délayée par les 
pluies ou ensevelie sous la dune ; au seul endroit où le
ruisselet se dégorgeait du chaudron, un épais tapis de 
mousse, quelques fougères  et des buissons rampants 
verdoyaient encore parmi les sables. Entourant la
palanque de très près – de trop près pour la défense, 
disaient mes compagnons – la forêt poussait toujours 
haute et drue, exclusivement composée de pins du côté
de la terre, et avec une forte proportion de chênes verts 
du côté de la mer. 
L’aigre brise du soir dont j’ai parlé sifflait par toutes 
les fissures de la rudimentaire construction, et
saupoudrait le plancher d’une pluie continuelle de sable 
fin. Il y avait du sable dans nos yeux, du sable entre nos 
dents, du sable dans notre souper, du sable qui dansait 
dans la source au fond du chaudron, rappelant tout à fait 
une soupe d’avoine qui commence à bouillir. Une 
ouverture carrée dans le toit formait notre cheminée : 
elle n’évacuait qu’une faible partie de la fumée, et le
reste tournoyait dans la maison, ce qui nous faisait 
tousser et larmoyer. 
Ajoutez à cela que Gray, notre nouvelle recrue, avait 
la tête enveloppée d’un  bandage, à cause d’une 
estafilade qu’il avait reçue en échappant aux mutins, et 
que le cadavre du vieux Redruth, non enterré encore, 
186gisait auprès du mur, roide, sous l’Union Jack. 
S’il nous eût été permis de rester oisifs, nous serions
tombés dans la mélancolie ; mais on n’avait rien à 
craindre de ce genre avec le capitaine Smollett. Il nous 
fit tous ranger devant lui et  nous distribua en bordées. 
Le docteur, Gray et moi,  d’une part ; le chevalier,
Hunter et Joyce, de l’autre. Malgré la fatigue générale, 
deux hommes furent envoyés  à la corvée de bois à 
brûler ; deux autres occupés à creuser une fosse pour 
Redruth ; le docteur fut nommé cuisinier ; je montai la 
garde à la porte ; et le capitaine lui-même allait de l’un 
à l’autre, nous stimulant et donnant un coup de main où 
il en était besoin. 
De temps à autre, le docteur venait à la porte pour 
respirer un peu et reposer  ses yeux tout rougis par la 
fumée, et il ne manquait jamais de m’adresser la parole. 
– Ce  Smollett,  prononça-t-il une fois, vaut mieux 
que moi, Jim. Et ce que je dis là n’est pas un mince 
éloge. 
Une autre fois, il resta d’abord un moment 
silencieux. Puis il pencha  la tête de côté et me
considéra, en demandant : 
– Ce Ben Gunn est-il un homme comme les autres ? 
– Je ne sais, monsieur, répondis-je. Je ne suis pas sûr 
qu’il soit sain d’esprit. 
187– S’il y a là-dessus le moindre doute, c’est qu’il 
l’est. Quand on a passé trois ans à se ronger les ongles 
sur une île déserte, on ne peut vraiment paraître aussi 
sain d’esprit que vous et moi. Ce serait contraire à la 
nature. C’est bien du fromage dont il dit qu’il a envie ? 
– Oui, monsieur, du fromage. 
– Eh bien, Jim, voyez qu’il est parfois bon d’avoir le 
goût raffiné. Vous connaissez ma tabatière, n’est-ce 
pas ? et vous ne m’avez jamais vu priser : la raison en
est que je garde dans cette tabatière un morceau de 
parmesan... un fromage fait en Italie, très nutritif. Eh 
bien ! voilà pour Ben Gunn ! 
Avant de manger notre souper, nous enterrâmes le
vieux Tom dans le sable, et restâmes autour de lui 
quelques instants  à nous recueillir,  tête nue sous la
brise. On avait rentré une bonne provision de bois à 
brûler, mais le capitaine la jugea insuffisante ; à sa vue,
il hocha la tête et nous déclara qu’« il faudrait s’y 
remettre demain un peu plus activement ». Puis, notre 
lard mangé, et quand on eut distribué à chacun un bon 
verre de grog à l’eau-de-vie, les trois chefs se réunirent
dans un coin pour examiner la situation. 
Ils se trouvaient, paraît-il, fort en peine, car les 
provisions étaient si basses  que la famine devait nous 
obliger à capituler bien avant l’arrivée des secours. 
Notre meilleur espoir, conclurent-ils, était de tuer un 
188nombre de flibustiers assez grand pour les décider, soit
à baisser pavillon, soit à s’enfuir avec l’Hispaniola. De 
dix-neuf au début, ils étaient déjà réduits à quinze ; ils 
avaient de plus deux blessés, dont l’un au moins – 
l’homme atteint à côté du canon – l’était grièvement, si 
même il vivait encore. Chaque fois qu’une occasion se 
présenterait de faire feu sur eux, il fallait la saisir, tout 
en ménageant nos vies avec tout le soin possible. En 
outre, nous avions deux puissants alliés : le rhum et le
climat. 
Pour le premier, bien qu’étant à environ un demimille des mutins, nous les entendions brailler et chanter 
jusqu’à une heure avancée de la nuit ; et pour le second, 
le docteur gageait sa perruque que, campés dans le 
marigot et dépourvus de remèdes, la moitié d’entre eux 
serait sur le flanc avant huit jours. 
– Et alors, ajouta-t-il, si nous ne sommes pas tous 
tués auparavant, ils seront bien aises de se remballer sur 
la goélette. C’est toujours un navire, et ils pourront se 
remettre à la flibuste. 
– Le premier bâtiment que j’aurai jamais perdu !
soupira le capitaine Smollett. 
J’étais mort de fatigue, comme on peut le croire ; et
lorsque j’allai me coucher, ce qui arriva seulement 
après encore beaucoup de va-et-vient, je dormis comme 
une souche. 
189Les autres étaient levés depuis longtemps, avaient
déjà déjeuné et augmenté de près de moitié la pile de
bois à brûler, quand je fus éveillé par une alerte et un 
bruit de voix. 
– Un parlementaire, entendis-je prononcer. 
Puis, tout aussitôt,  avec une exclamation 
d’étonnement : 
– Silver en personne ! 
Je me levai d’un bond et, me frottant les yeux, 
courus à une meurtrière. 
190XX 
L’ambassade de Silver 
En effet, juste au-delà du retranchement, il y avait
deux hommes : l’un agitait  une étoffe blanche, l’autre, 
rien moins que Silver lui-même, se tenait paisiblement 
à son côté. 
Il était encore très tôt, et il faisait ce matin-là plus 
froid que je ne l’ai jamais éprouvé dans ce voyage. On 
frissonnait, transi jusqu’aux  moelles. Le ciel s’étalait 
clair et sans nuage, et le  soleil rosissait les cimes des 
arbres. Mais l’endroit où  se trouvait Silver et son 
acolyte était encore dans l’ombre, et ils enfonçaient
jusqu’aux genoux dans un brouillard épais et blanc qui 
était monté du marigot pendant la nuit. Ce froid et ce 
brouillard pris ensemble donnaient de l’île une piètre
opinion. C’était évidemment un endroit humide, 
fiévreux et malsain. 
– Restez  à  l’intérieur, mes amis, ordonna le
capitaine. Dix contre un que c’est une ruse ! 
Puis, hélant le flibustier : 
191– Qui vive ? Halte-là, ou l’on fait feu ! 
– Pavillon parlementaire ! cria Silver. 
Le capitaine était sous le  vestibule, se défilant
soigneusement, par crainte d’une balle tirée en traîtrise. 
Il s’adressa à nous : 
– La bordée du docteur, à veiller ! Docteur Livesey, 
prenez le côté nord, s’il vous plaît ; Jim, l’est ; Gray, 
l’ouest. L’autre bordée, tout le monde à charger les
mousquets. Vivement, les hommes, et méfiez-vous. 
Puis, derechef aux mutins : 
– Et qu’est-ce que vous voulez, avec votre pavillon 
parlementaire ? 
Cette fois, ce fut l’autre individu qui répondit : 
– C’est le capitaine Silver, monsieur, qui vient vous
faire des propositions. 
– Le capitaine Silver ? Connais pas ! Qui est-ce ? 
s’écria le capitaine. 
Et nous l’entendîmes ajouter à part lui : 
« Capitaine ?  ah  bah !  Ma parole, en voilà de 
l’avancement ! » 
Long John répliqua lui-même : 
– C’est moi, monsieur. Ces pauves gars m’ont choisi
comme capitaine, monsieur, après votre désertion. (Et il 
appuya fortement sur le mot.) Nous sommes prêts à 
nous soumettre sans barguigner, si nous pouvons en 
venir à un accord avec vous. Tout ce que je vous
demande, capitaine Smollett,  c’est votre parole de me 
laisser sortir sain et sauf  de cette palanque et de me
donner une minute pour me mettre hors de portée, avant 
d’ouvrir le feu. 
– Mon garçon, dit le capitaine Smollett, je n’ai pas 
la moindre envie de causer avec vous. Si vous désirez 
me parler, vous pouvez venir, voilà tout. S’il y a 
quelque traîtrise, elle viendra de votre côté, et que le 
Seigneur vous en préserve. 
– Cela me suffit, capitaine, lança gaiement Long 
John. Un mot de vous me suffit. Je sais reconnaître un 
galant homme, vous pouvez en être sûr. 
Nous vîmes l’individu au drapeau blanc tenter de 
retenir Silver. Et cela se comprenait, vu la réponse 
cavalière faite par le capitaine. Mais Silver lui éclata de 
rire au nez et lui donna une claque dans le dos, comme 
s’il eût été absurde de s’alarmer. Puis il s’approcha de 
la palissade, jeta sa béquille par-dessus, lança une 
jambe en l’air, et à force de vigueur et d’adresse, réussit 
à escalader le retranchement et à retomber sans accident 
de l’autre côté. 
Je dois avouer que j’étais beaucoup trop occupé de 
ce qui se passait pour être de la moindre utilité comme 
sentinelle. En effet, j’avais déjà abandonné ma 
meurtrière de l’est, pour me glisser derrière le capitaine. 
Il s’était assis sur le seuil, les coudes aux genoux, la tête 
entre les mains, et les yeux fixés sur l’eau qui
gargouillait parmi le sable au sortir du vieux chaudron 
de fer. Il sifflait entre ses dents : « Venez, filles et 
garçons. » 
Silver eut une peine effroyable à parvenir au haut du 
monticule. Grâce à la roideur de la pente, aux multiples 
souches d’arbres et au sable mou, il était aussi empêtré 
avec sa béquille qu’un bateau par vent debout. Mais il 
s’acharna muettement, comme un brave, et arriva enfin 
devant le capitaine, qu’il salua de la plus noble façon. Il 
s’était paré de son mieux : un habit bleu démesuré, 
surchargé de boutons de cuivre, lui pendait jusqu’aux 
genoux, et un chapeau superbement galonné se campait 
sur son occiput. 
– Vous voilà, mon garçon, lui dit le capitaine en 
relevant la tête. Je vous conseille de vous asseoir. 
– N’allez-vous pas me laisser entrer, capitaine ? 
réclama Long John. Il  fait bien froid ce matin, 
monsieur, pour s’asseoir dehors sur le sable. 
– Eh ! Silver, répondit le  capitaine, si vous aviez 
consenti à rester un honnête homme, vous seriez 
maintenant assis dans votre cuisine. C’est votre faute. 
Vous êtes, ou bien le coq  de mon navire – et vous 
n’aviez pas à vous plaindre – ou bien le capitaine 
Silver, un vulgaire mutin, un pirate, et dans ce cas, vous
pouvez aller vous faire pendre ! 
– Bien, bien, capitaine, répondit le maître coq, en 
s’asseyant sur le sable comme on l’y invitait, vous me 
donnerez un coup de main pour me relever, voilà tout.
Un bien joli endroit que vous avez choisi là. Tiens, 
voici Jim ! Je te souhaite bien le bonjour, Jim. Docteur, 
je vous présente mes respects. Allons, vous êtes tous 
réunis comme une heureuse famille, pour ainsi 
m’exprimer... 
– Si vous avez quelque chose à dire, mon garçon, je 
vous conseille de parler, interrompit le capitaine. 
– Vous avez raison, capitaine Smollett. Le devoir 
avant tout, pour sûr. Eh bien, dites donc, vous nous 
avez joué un bon tour la nuit dernière. Je ne le nie pas, 
c’était un bon tour. Certains d’entre vous sont joliment 
habiles à manier l’anspect. Et je ne nie pas non plus que 
plusieurs de mes gens en ont été un peu ébranlés... voire 
tous l’ont été ; voire je l’ai été moi-même, et c’est peut-
être pour cela que je suis venu ici offrir des conditions. 
Mais faites attention, capitaine, ça ne prendrait pas deux 
fois, cré tonnerre ! Nous allons monter la garde, et
mollir d’un quart ou deux sur le chapitre du rhum. Vous 
pensez peut-être que nous étions tous complètement
bu ; seulement, j’étais crevé de fatigue ; et si je m’étais gris mais je puis vous affirmer,que,moi je n'avais pas
réveillé une seconde plus tôt, je vous attrapais sur le 
fait. Il n’était pas mort quand je suis arrivé auprès de 
lui, non, pas encore. 
– Après !  fit le  capitaine  Smollett, aussi impassible 
que jamais. 
Tout ce que Silver venait de lui dire était pour lui de 
l’hébreu, mais on ne l’aurait jamais cru à son 
intonation. Quant à moi, je commençais à deviner. Les 
derniers mots de Ben Gunn me revinrent à la mémoire.
Je compris qu’il avait rendu visite aux flibustiers 
pendant qu’ils gisaient tous ivres morts autour de leur 
feu,  et  je  me  réjouis  de  calculer qu’il ne nous restait 
plus que quatorze ennemis à combattre. 
– Eh bien, voici, dit Silver. Nous voulons ce trésor,
et nous l’aurons : voilà notre point de vue. Vous désirez 
tout autant sauver vos existences, je suppose : voilà le 
vôtre. Vous avez une carte, pas vrai ? 
– C’est bien possible, répliqua le capitaine. 
– Oh ! si fait, vous en avez une, je le sais... Ce n’est 
pas la peine d’être si raide avec les gens, cela n’a rien à
voir avec le service, croyez-moi... Ce que je veux dire, 
c’est qu’il nous faut votre carte. Mais je ne vous veux 
pas de mal, pour ma part... 
– Ça ne prend pas avec moi, mon garçon, 
interrompit le capitaine.  Nous connaissons exactement 
vos intentions, et peu nous importe, car désormais, 
sachez-le, vous ne pouvez plus les réaliser. 
Et, le regardant avec placidité, le capitaine se mit à 
bourrer une pipe. 
– Si Abraham Gray... commença Silver. 
– Assez !  cria  M.  Smollett. Gray ne m’a rien 
raconté, et je ne lui ai rien demandé ; et qui plus est, je 
préférerais vous voir, vous et lui et toute cette île, sauter
en l’air et retomber en  mille morceaux. Voilà ce que 
vous devez savoir, mon garçon, à ce sujet. 
Cette petite bouffée d’humeur eut pour résultat de
calmer Silver. Son début d’irritation tomba, et il se 
ressaisit : 
– Ça se peut ben, dit-il. Je n’ai pas à déterminer ce 
que les gens comme il faut  peuvent juger correct ou 
non, suivant le cas. Et puisque vous vous apprêtez à 
fumer une pipe, capitaine, je prendrai la liberté d’en 
faire autant. 
Il bourra sa pipe et l’alluma. Pendant un bon 
moment, les deux hommes restèrent à fumer sans mot 
dire, tantôt se regardant comme des chiens de faïence, 
tantôt renforçant leur tabac, tantôt se penchant pour 
cracher. On se serait cru au spectacle. 
– Maintenant, reprit Silver, voici. Vous nous donnez 
197la carte pour nous permettre de trouver le trésor, et vous 
cessez de canarder les pauvres matelots et de leur casser 
la tête pendant leur sommeil. Faites cela, et nous vous 
donnons à choisir... Ou bien vous venez à bord avec 
nous, une fois le trésor embarqué, et alors je prends
l’engagement, sur ma parole d’honneur, de vous 
déposer à terre quelque part  sains et saufs. Ou, si cela 
n’est pas de votre goût,  vu que plusieurs de mes 
hommes sont un peu brutaux et ont de vieilles rancunes
à cause des punitions, alors vous pouvez rester ici. 
Nous partagerons les provisions avec vous, à parts 
égales ; et je prends l’engagement, comme ci-devant, 
d’avertir le premier bateau  que je rencontrerai et de 
l’envoyer ici vous prendre. Voilà qui est parler, vous le 
reconnaîtrez. De meilleure proposition, vous ne pouviez 
pas en attendre, c’est impossible. Et j’espère (il éleva la
voix) que tous les matelots présents dans ce blockhaus 
réfléchiront à mes paroles, car ce que je dis pour l’un, je 
le dis pour tous. 
Le capitaine Smollett se leva de sa place, et, d’un 
coup sec sur la paume de sa main gauche, vida le culot 
de sa pipe. 
– Est-ce tout ? demanda-t-il. 
– C’est mon tout dernier mot, cré tonnerre ! répondit 
John. Refusez cela, et vous n’aurez plus de moi que des 
balles de mousquet. 
– Très bien, dit le capitaine. À mon tour de parler. Si 
vous venez ici un par un, désarmés, je m’engage à vous 
flanquer tous aux fers, et à vous ramener en Angleterre
où vous serez jugés dans les  formes. Si vous refusez, 
sachez que je m’appelle Alexandre Smollett, que j’ai 
hissé les couleurs de mon souverain, et que je vous
expédierai tous à maître Lucifer... Vous ne pouvez pas 
découvrir le trésor. Vous  ne pouvez pas manœuvrer le 
navire... il n’est pas un homme parmi vous qui en soit 
capable. Vous ne pouvez pas nous combattre... Gray, 
que voilà, est venu à bout de cinq des vôtres. Votre 
navire est livré au vent, maître Silver ; vous êtes prêt à 
faire côte, et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. 
Je reste ici, je vous le déclare ; et c’est la dernière fois 
que je vous parle en ami, car, j’en atteste le ciel, la 
prochaine fois que je vous rencontrerai, je vous logerai 
une balle dans le dos. Ouste, mon garçon. Débarrasseznous le plancher, je vous prie, un peu vite, et au trot. 
Le visage de Silver était à peindre : de fureur, les 
yeux lui sortaient de la tête. Il secoua sa pipe encore en 
feu. 
– Aidez-moi à me relever ! s’écria-t-il. 
– Jamais de la vie, répliqua le capitaine. 
– Qui va m’aider à me relever ? hurla-t-il. 
Personne ne bougea. Poussant les plus affreuses 
199imprécations, il se traîna sur le sable jusqu’à ce qu’il 
pût s’accrocher à la paroi du  vestibule et se réinstaller 
sur sa béquille. Puis il cracha dans la source. 
– Voilà, cria-t-il, voilà ce que je pense de vous. 
Avant que l’heure soit écoulée, je vous flamberai 
comme un bol de punch, dans votre vieux blockhaus. 
Riez, cré tonnerre ! riez ! avant que l’heure soit écoulée, 
vous rirez à l’envers. Ceux qui mourront seront les plus 
heureux. 
Et avec un effroyable blasphème, il s’éloigna 
péniblement, labourant le sable mou ; puis, après quatre 
ou cinq tentatives infructueuses, il franchit la palissade 
avec l’aide de l’homme au  pavillon blanc, et disparut 
entre les arbres. 
200XXI 
L’attaque 
Dès que Silver eut disparu, le capitaine, qui n’avait 
cessé de le surveiller, se retourna vers l’intérieur de la
maison et constata que, sauf Gray, personne n’était à 
son poste. Ce fut la première fois que nous le vîmes
réellement en colère. 
– À  vos  postes !  rugit-il.  (Puis, quand nous eûmes 
regagné nos places :) Gray, je vous signalerai sur le 
journal de bord ; vous avez accompli votre devoir en 
vrai marin. Monsieur Trelawney, votre conduite 
m’étonne. Et vous, docteur, vous avez porté l’uniforme 
royal, je pense. Si c’est ainsi que vous serviez à 
Fontenoy, monsieur, vous auriez mieux fait ce jour-là 
de rester couché. 
La bordée du docteur était retournée aux 
meurtrières ; les autres  s’occupaient à charger les 
mousquets de réserve, mais chacun était rouge et avait 
l’oreille basse. 
Le capitaine nous regarda une minute en silence. 
201Puis il reprit la parole : 
– Mes amis, j’ai envoyé une bordée à Silver. Je l’ai 
chauffé au rouge, à dessein. Avant que l’heure soit 
écoulée, comme il dit, nous  serons attaqués. Ils ont la 
supériorité du nombre, inutile de vous le dire, mais 
nous combattrons à couvert ; et, il y a une minute, 
j’aurais ajouté : avec discipline. Nous les rosserons, si 
vous le voulez, j’en suis persuadé. 
Puis il fit sa ronde, et vit, comme il disait, que tout 
était paré. 
Sur les deux petits côtés  du fortin, à l’est et à 
l’ouest, il n’y avait que deux meurtrières ; du côté sud, 
où se trouvait l’entrée, deux également, et du côté nord, 
cinq. Nous disposions, pour nous sept, d’une vingtaine 
de mousquets. On avait entassé le bois à brûler en
quatre piles, formant des tables, une vers le milieu de 
chaque côté, et sur ces tables se trouvaient disposés, à 
portée des défenseurs, des munitions avec quatre
mousquets chargés. Au centre, s’alignaient les coutelas. 
– Renversez le feu, dit le capitaine, le froid est 
passé, et il ne nous faut pas de fumée dans les yeux. 
La corbeille de fer fut emportée en bloc au-dehors 
par M. Trelawney, qui dispersa les charbons dans le 
sable. 
– Hawkins n’a pas eu à déjeuner. Hawkins, prenez 
202votre portion, et retournez la manger à votre poste. 
Vivement donc, mon garçon : ce n’est pas l’heure de 
traîner. Hunter, distribue  une tournée d’eau-de-vie à 
tout le monde. 
Et, pendant que ces ordres s’exécutaient, le capitaine 
réglait dans sa tête le plan de défense. 
– Docteur, vous occuperez la porte. Il faut que vous 
voyiez, sans vous exposer : tirez par le vestibule, de 
l’intérieur. Hunter, prenez le  côté est, oui, celui-là.
Joyce, restez à l’ouest, mon garçon. Monsieur 
Trelawney, vous êtes le meilleur tireur : vous prendrez 
avec Gray le grand côté du nord, aux cinq meurtrières ; 
c’est là que se trouve le danger. S’ils parviennent
jusque-là, et qu’ils tirent sur nous par nos propres
sabords, ça commencera à sentir mauvais. Hawkins, 
vous ne valez guère plus que moi comme tireur : nous 
resterons là pour recharger et prêter main-forte. 
Sur ces entrefaites, le froid était passé. Aussitôt qu’il 
eut dépassé notre enceinte d’arbres, le soleil dans sa 
force darda sur la clairière, et but d’un trait les vapeurs. 
Bientôt le sable fut brûlant et la résine se liquéfia dans
les troncs du blockhaus.  On dépouilla vareuses et 
habits, on rabattit les cols des chemises, on retroussa les 
manches jusqu’aux épaules, et nous attendîmes là, 
chacun à son poste, enfiévrés par la chaleur et
l’inquiétude. 
203Une heure s’écoula. 
– Zut pour eux ! fit le capitaine. On s’assomme ici
plus que dans le pot-au-noir. Gray, sifflez pour faire 
venir le vent. 
Ce fut alors que se manifestèrent les premiers 
symptômes de l’attaque. 
– Pardon, monsieur, dit Joyce, si je vois quelqu’un, 
dois-je tirer dessus ? 
– Je vous l’ai déjà dit ! s’impatienta le capitaine. 
– Merci, monsieur, répliqua Joyce, avec la même 
politesse placide. 
Il ne se produisit rien tout d’abord, mais la remarque 
nous avait tous mis en alerte. L’œil et l’oreille aux 
aguets, les mousquetaires soupesaient leurs fusils. Isolé 
au centre du blockhaus, le  capitaine pinçait les lèvres 
d’un air soucieux. 
Quelques secondes passèrent. Soudain Joyce épaula 
et fit feu. La détonation roulait encore, que plusieurs 
autres lui répliquèrent en une décharge prolongée, par 
coups successifs venant à la  file indienne, de tous les
côtés de l’enclos. Plusieurs balles frappèrent la maison 
de rondins, mais pas une  n’y pénétra. Quand la fumée 
se fut dissipée, la palanque et les bois d’alentour 
réapparurent, aussi tranquilles et déserts qu’auparavant.
Pas une branche ne remuait,  pas un canon de fusil ne 
204luisait, qui eussent révélé la présence de nos ennemis. 
– Avez-vous touché votre homme ? demanda le
capitaine. 
– Non, monsieur, répondit Joyce. Je ne crois pas, 
monsieur. 
– Ça ressemble fort à la vérité, murmura le
capitaine. Chargez son fusil, Hawkins. Combien 
pensez-vous qu’ils étaient de votre côté, docteur ? 
– Je puis le dire exactement. On a tiré trois coups de 
ce côté. J’ai vu les trois éclairs... deux tout près l’un de 
l’autre, et un plus à l’ouest.
– Trois ! répliqua le capitaine. Et combien de votre 
côté, monsieur Trelawney ? 
Mais la réponse fut moins  aisée. Il en était venu
beaucoup, du nord... sept au compte du chevalier, huit 
ou neuf suivant Gray. De l’est et de l’ouest un seul
coup. Il était donc évident que l’attaque viendrait du 
nord, et que sur les trois autres côtés, nous n’aurions à 
faire face qu’à un simulacre d’hostilités. Mais le 
capitaine Smollett ne modifia en rien ses dispositions. 
Si les mutins, raisonnait-il, arrivaient à franchir la
palanque, ils prendraient  possession de toutes les 
meurtrières inoccupées et nous canarderaient comme 
des rats dans notre forteresse même. 
D’ailleurs on ne nous  laissa guère le temps de 
205réfléchir. Poussant un violent hourra, une minuscule 
nuée de pirates s’élança des bois, côté nord, et accourut 
droit à la palanque. En même temps, de derrière les 
arbres, la fusillade reprit,  et un biscaïen, traversant 
l’entrée, fit voler en éclats le mousquet du docteur. 
Telle une bande de singes, les assaillants surgirent 
au haut de la clôture. Le chevalier et Gray tirèrent coup 
sur coup : trois hommes tombèrent, l’un tête première
dans le retranchement, deux  à la renverse, au-dehors. 
Mais l’un de ceux-ci était évidemment plus effrayé que 
blessé, car il se retrouva debout à la seconde, et disparut 
aussitôt parmi les arbres. 
Deux ennemis avaient mordu la poussière, un était 
en fuite, quatre avaient réussi à prendre pied dans nos 
retranchements ; et, à l’abri des bois, sept ou huit 
hommes, sans nul doute munis chacun de plusieurs 
mousquets, dirigeaient sur la maison de rondins un feu 
roulant, mais inefficace. 
Les quatre qui avaient pénétré coururent droit
devant eux vers le fortin, en poussant des clameurs que 
les hommes cachés parmi le bois renforçaient par des 
cris d’encouragement. On tira plusieurs coups, mais 
avec une telle précipitation qu’aucun ne porta. En un 
instant, les quatre pirates avaient gravi le monticule : ils 
étaient sur nous. 
La tête de Job Anderson, le maître d’équipage, 
206apparut à la meurtrière du milieu. 
– À eux, tout le monde... nous les avons ! hurla-t-il, 
d’une voix de tonnerre. 
Au même moment, un autre pirate empoigna par le 
canon le mousquet de Hunter, le lui arracha des mains,
l’attira par la meurtrière,  et, d’un coup formidable, 
étendit sur le sol le pauvre garçon inanimé. Cependant, 
un troisième contourna la maison impunément, surgit 
soudain à l’entrée et se jeta, couteau levé, sur le 
docteur.
La situation était complètement retournée. Une 
minute plus tôt, nous tirions, abrités, sur un ennemi à 
découvert ; maintenant, c’était à notre tour de nous voir
sans abri et incapables de riposte. 
La maison de rondins était pleine de fumée, ce à 
quoi nous devions une sécurité relative. Des cris 
tumultueux, avec les détonations des coups de pistolet, 
et une plainte affreuse, m’emplissaient les oreilles. 
– Dehors, garçons, dehors, et combattons à l’air
libre ! Les coutelas ! ordonna le capitaine. 
J’empoignai un coutelas dans le tas, et quelqu’un 
qui en prenait un autre en même temps, me fit sur les 
doigts une estafilade que je sentis à peine. Je m’élançai 
hors de la porte, à la lumière du soleil. Quelqu’un, 
j’ignore qui, me suivit de près. Juste devant moi, au bas
207du monticule, le docteur repoussait un assaillant : à 
l’instant où je jetai les yeux sur lui, il rabattait la lame 
de son ennemi, et l’envoya rouler les quatre fers en 
l’air, une large entaille en travers du visage. 
– Faites le tour de la maison, garçons, faites le tour !
lança le capitaine. 
Et malgré le hourvari, je devinai à sa voix qu’il y 
avait du nouveau. 
J’obéis machinalement, obliquai à l’est et, le 
couteau levé, contournai en hâte l’angle de la maison. 
Tout aussitôt je me trouvai  face à face avec Anderson. 
Avec un grand hurlement, il leva en l’air sa hache, qui 
flamboya au soleil. Je n’eus  pas le loisir d’avoir peur, 
car en un clin d’œil, avant que le coup ne retombât,
j’avais fait un bond de côté et, manquant le pied dans le 
sable mou, je roulais à bas de la pente, la tête la 
première. 
Dès le premier instant où j’avais surgi de la porte, 
les autres mutins s’étaient déjà mis à escalader la
palissade pour en finir avec nous. Un homme au bonnet 
rouge, le coutelas entre les dents, était même arrivé en 
haut et enjambait par-dessus. Or, entre ce moment-là et 
celui où je me retrouvai sur pied, il se passa si peu de 
temps que tous étaient encore dans la même posture : 
l’individu au bonnet rouge n’avait pas fini d’enjamber, 
et un autre montrait à peine sa tête par-dessus la rangée 
208de pieux. Et néanmoins, dans ce court intervalle, le
combat avait pris fin et la victoire était à nous. 
Gray, qui me suivait de près, avait  égorgé le gros 
maître d’équipage sans lui laisser le loisir de reprendre 
son équilibre. Un autre avait été frappé d’une balle 
comme il tirait dans la maison par une meurtrière, et 
agonisait étendu sur le sol, tenant encore son pistolet 
fumant. Le docteur, comme je l’ai dit, en avait dépêché
un troisième. Des quatre qui avaient escaladé la
palissade, un seul restait indemne : celui-ci, 
abandonnant son coutelas sur le champ de bataille, se 
hâtait de la repasser, talonné par la peur de la mort. 
– Feu ! feu de la maison ! commanda le docteur. Et 
vous, garçons, retournez vous abriter ! 
Mais on ne l’entendit point : personne ne tira, et le
dernier agresseur put s’échapper sans mal et disparut 
dans le bois comme les autres. En trois secondes, de
toute la troupe des assaillants, il ne resta plus que les 
cinq hommes tombés, quatre à l’intérieur et un à
l’extérieur de la palanque. 
Le docteur, Gray et moi, courûmes au plus vite nous 
mettre à l’abri. Les survivants auraient bientôt regagné 
l’endroit où ils avaient laissé leurs mousquets, et la 
fusillade pouvait reprendre d’un instant à l’autre. 
Dans la maison, la fumée s’était un peu éclaircie et
209nous vîmes d’un coup d’œil à quel prix nous avions
acheté la victoire. Hunter gisait, assommé, devant sa
meurtrière ; Joyce, devant la sienne, une balle dans la 
tête, immobile à jamais ; tandis que, au centre de la 
pièce, le chevalier soutenait le capitaine, aussi pâle que 
lui-même. 
– Le capitaine est blessé, nous dit M. Trelawney. 
– Se sont-ils enfuis ? demanda M. Smollett. 
– Tous ceux qui l’ont pu,  soyez-en sûr, répondit le 
docteur ; mais il y en a cinq qui ne courront plus jamais. 
– Cinq ! s’écria le capitaine. Allons, il y a du 
progrès. Cinq à trois nous laisse quatre contre neuf. La 
proportion est meilleure qu’au début. Nous étions alors 
sept contre dix-neuf, ou du moins nous le pensions, ce 
qui ne vaut pas mieux
1
 .
                                    
1
Les mutins ne furent bientôt plus qu’au nombre de huit, car 
l’homme atteint par M Trelawney à bord de la goélette mourut de sa 
blessure le même soir. Mais cela, naturellement, ne fut connu du parti 
fidèle que par la suite. (Note de l’auteur.)
Cinquième partie 
Mon aventure en mer 
XXII 
Où commence mon aventure en mer 
Les mutins ne revinrent pas à la charge. Il ne nous 
arriva même plus un coup de  fusil de la forêt. Ils en 
avaient « pris leur dose pour ce jour-là », comme disait 
le capitaine, et nous eûmes toute la tranquillité 
nécessaire pour soigner les blessés et préparer le dîner. 
En dépit du danger, le chevalier m’aida à faire la
cuisine dehors, et même là nous avions la tête à demi 
perdue d’horreur, en entendant les plaintes affreuses des
patients du docteur. 
Des huit hommes tombés durant l’action, trois
seulement respiraient encore, à savoir : le pirate frappé 
devant la meurtrière, Hunter et le capitaine Smollett.
Les deux premiers pouvaient être considérés comme 
perdus : le mutin, en effet, trépassa sous le bistouri du
docteur, et Hunter, en dépit de tous nos soins, ne reprit 
plus connaissance dans ce monde. Il languit tout le jour, 
respirant avec force comme chez nous le vieux forban
lors de son attaque d’apoplexie : il avait eu les os de la 
poitrine brisés du coup et  le crâne fracturé dans sa 
212chute, et au cours de la nuit suivante, sans un mot, sans 
un geste, il retourna vers son Créateur. 
Quant au capitaine, ses blessures étaient graves, 
mais non dangereuses. Aucun organe n’était atteint 
irrémédiablement. La balle d’Anderson – qui avait tiré 
sur lui le premier – lui avait fracassé l’omoplate et 
atteint le poumon, mais légèrement ; la seconde n’avait
que déchiré et déplacé quelques muscles du mollet. Il 
ne manquerait pas de guérir, estimait le docteur, mais à 
la condition de rester des  semaines sans marcher, ni 
remuer le bras, et en parlant le moins possible. 
L’estafilade sur les doigts due à mon accident n’était
guère plus sérieuse qu’une piqûre de moustique. Le
docteur Livesey me la couvrit d’un emplâtre et me tira 
les oreilles par-dessus le marché. 
Après dîner, le chevalier et le médecin tinrent 
conseil un moment au chevet du capitaine ; et quand ils 
eurent bavardé tout leur soûl – il était alors un peu plus
de midi – le docteur prit son chapeau et ses pistolets, 
s’arma d’un coutelas, mit la  carte dans sa poche et, le 
mousquet sur l’épaule, il franchit la palanque par le côté
nord et d’un pas rapide s’enfonça sous les arbres. 
Je m’étais réfugié, en compagnie de Gray, tout à 
l’extrémité du blockhaus,  afin de ne pas entendre le
conciliabule de nos chefs. Gray fut tellement ébahi par 
cette sortie qu’il retira sa pipe de sa bouche et oublia 
complètement de l’y replacer. 
– Mais, par maître Lucifer ! est-ce que le docteur 
Livesey est fou ? 
– Mais je ne pense pas,  répliquai-je. Il serait le 
dernier de nous tous à le devenir, j’en suis sûr.
– Eh bien, mon gars, reprit Gray, je me trompe peut-
être ; mais alors, si lui n’est pas fou, entends-tu bien, 
c’est moi qui le suis. 
– Je parie, répliquai-je, que le docteur a son idée. Si 
je ne me trompe, il s’en va maintenant rendre visite à 
Ben Gunn. 
Je ne me trompais pas, on le sut plus tard ; mais en 
attendant, comme il faisait dans la maison une chaleur 
étouffante, et que le sable  à l’intérieur de l’enclos 
irradiait sous le soleil de midi, je conçus peu à peu une 
autre idée qui était loin d’être aussi juste. Je commençai 
par envier le docteur, de marcher au frais, dans l’ombre 
des bois, avec autour de lui le chant des oiseaux et la 
bonne senteur des pins, tandis  que moi, j’étais à rôtir, 
avec mes habits collés à la résine chaude, au milieu de 
tout ce sang et entouré de tous ces tristes cadavres. Mon 
dégoût d’être là augmenta  à tel point qu’il en devint 
presque de la terreur. 
Tout le temps que je passai à nettoyer le blockhaus, 
puis à laver la vaisselle du  dîner, ce dégoût et cette 
214envie ne cessèrent de croître, tant qu’à la fin, comme je
me trouvais proche d’un sac à pain, et que personne ne 
me regardait, je fis le premier pas vers mon escapade en 
remplissant de biscuit les deux poches de ma vareuse. 
J’étais stupide si l’on veut, et certainement j’allais
commettre une action insensée et téméraire ; mais 
j’étais résolu à l’accomplir avec le maximum de 
chances en mon pouvoir. Ces biscuits, en cas 
d’imprévu, m’empêcheraient  toujours de mourir de 
faim jusque dans la soirée du lendemain. 
Ce dont je m’emparai  ensuite fut une paire de 
pistolets et, comme j’avais  déjà une poire à poudre et 
des balles, je m’estimai bien pourvu d’armes.
Quant au plan que j’avais en tête, il n’était pas 
mauvais en soi. Je projetais  de partir par la langue de 
sable qui sépare à l’est le mouillage de la haute mer, de 
gagner la roche blanche que  j’avais remarquée le soir 
précédent, et de vérifier si oui ou non c’était là que Ben 
Gunn cachait son canot : chose qui en valait bien la
peine, je le crois encore. Mais comme sans nul doute on 
ne me permettrait pas de quitter l’enclos, mon seul
moyen était de prendre congé « à la française
1
», et de 
profiter pour partir d’un moment où personne ne me 
verrait ; et c’était là une manière d’agir si fâcheuse 
                                    
1
Un Français dirait : « à l’anglaise ». 
215qu’elle rendait la chose coupable radicalement. Mais je 
n’étais qu’un gamin, et je n’en démordis pas. 
Justement, les circonstances me fournirent une 
occasion admirable. Le chevalier était occupé avec 
Gray à renouveler les pansements du capitaine : la voie 
était libre. Je filai comme un trait, franchis la palanque 
et m’enfonçai au plus épais des arbres. Quand mes
compagnons s’aperçurent de mon absence, j’étais déjà 
loin. 
Ce fut là ma seconde folie, bien pire que la
première, car je ne laissais que deux hommes valides 
pour garder le fortin ; mais, comme la première, elle 
contribua à notre salut commun. 
Je me dirigeai droit vers  la côte est de l’île, car 
j’avais résolu de longer la langue de sable par le côté de 
la mer, pour éviter toute chance d’être aperçu du 
mouillage. Bien que le soleil fût encore chaud, il était 
déjà tard dans l’après-midi. Tout en me glissant parmi 
la futaie, j’entendais au loin devant moi le tonnerre 
continuel des brisants ; en outre, un bruissement de 
feuillage et des grincements de branches 
caractéristiques m’annonçaient que la brise de mer 
s’était levée plus forte qu’à l’ordinaire. Bientôt des 
bouffées d’air frais arrivèrent jusqu’à moi, et quelques
pas plus loin, j’atteignis la lisière du bois et vis la mer 
qui s’étalait bleue et ensoleillée jusqu’à l’horizon, et le 
216ressac qui déferlait, écumant tout le long de la côte.
Je n’ai jamais vu la mer  paisible autour de l’île au 
trésor. Que le soleil flamboyât au zénith, que l’air fût 
sans un souffle et les eaux ailleurs lisses et bleues, 
malgré tout ces grandes lames déferlantes tonnaient 
jour et nuit, tout le long du rivage extérieur ; je ne crois
pas qu’il y eût un seul point de l’île d’où l’on pût ne pas
entendre leur bruit.
Je m’avançai en longeant les brisants, d’un pas fort
allègre. Quand je me crus arrivé assez loin dans le sud, 
je mis à profit le couvert de quelques épais buissons et 
me glissai précautionneusement jusque sur la crête de la 
langue de terre. 
J’avais derrière moi la mer, en face le mouillage. 
Comme si elle s’était épuisée plus tôt que d’habitude 
par sa violence inusitée, la brise de mer tombait déjà : il 
s’élevait à sa place un vent léger et instable, variant du 
sud au sud-est, qui amenait de grands bancs de brume, 
et le mouillage, abrité par l’îlot du Squelette, était lisse 
et plombé comme au jour de notre arrivée. Dans ce
miroir sans ride, l’Hispaniola se reflétait exactement,
depuis la pomme des mâts  jusqu’à la flottaison, y 
compris le Jolly Roger  qui pendait à sa vergue 
d’artimon. 
Le long du bord flottait  une des yoles, commandée
par Silver – lui, je le reconnaissais toujours – vers qui 
217se penchaient, appuyés au bastingage arrière, deux
hommes dont l’un, en bonnet rouge, était ce même 
scélérat que j’avais vu quelques heures auparavant à 
califourchon sur la palissade. Probablement, ils
causaient et riaient, mais à  cette distance – plus d’un 
mille – je ne pouvais, cela va de soi, entendre un mot de 
ce qu’ils disaient. Tout à coup, retentirent des 
hurlements affreux et inhumains qui me terrifièrent tout 
d’abord, mais j’eus tôt fait de reconnaître la voix de 
Capitaine Flint, et je crus même, à son brillant plumage, 
distinguer l’oiseau posé sur le poing de son maître. 
Peu après le canot démarra, nageant vers le rivage, 
et l’homme au bonnet rouge disparut avec son
camarade par le capot d’échelle. 
Presque au même moment, le soleil se coucha 
derrière la Longue-Vue  et, comme la brume 
s’épaississait rapidement,  le crépuscule commença à 
tomber. Je n’avais pas de temps à perdre si je voulais 
découvrir le bateau ce soir-là. 
La roche blanche, très visible au-dessus de la 
brousse, était bien encore à deux cents toises plus loin
sur la langue de terre, et  il me fallut un bon moment
pour l’atteindre, en rampant la plupart du temps à 
quatre pattes, parmi le hallier. La nuit était presque 
tombée quand je posai la main sur son flanc rugueux. 
Juste au-dessous, à son pied, il y avait un minuscule 
218creux de gazon vert, masqué par des rebords et par une 
épaisse végétation qui me venait à mi-jambe ; et au 
milieu du trou, une petite tente en peaux de chèvres, 
comme celles que les bohémiens transportent avec eux, 
en Angleterre. 
Je sautai dans l’excavation, soulevai le pan de la 
tente, et vis le canot de  Ben Gunn. Cette pirogue, 
rustique au possible, consistait en une carcasse de bois 
brut, grossière et de forme biscornue, avec, tendu pardessus, un revêtement de  peau de chèvre, le poil en 
dedans. L’esquif était fort petit, même pour moi, et je 
crois difficilement qu’il aurait porté un adulte. Il 
renfermait un banc placé aussi bas que possible, une 
sorte de marchepied de nage à l’avant, et une pagaie 
double en guise de propulseur. 
À cette époque-là, je n’avais pas encore vu de 
coracle, ce bateau des anciens Bretons, mais j’en ai vu 
un depuis, et je ne peux donner une meilleure idée de la 
pirogue de Ben Gunn qu’en  disant qu’elle ressemblait 
au premier et pire coracle qui soit jamais sorti de la
main de l’homme. Mais elle possédait à coup sûr le 
grand avantage du coracle,  car elle était extrêmement 
légère et portative. 
Or, maintenant que j’avais  trouvé le canot, on va 
peut-être croire que je pouvais borner là mes exploits ; 
mais entre-temps j’avais formé un autre projet, dont 
219j’étais si obstinément féru que je l’aurais exécuté, je 
crois, même au nez et à la barbe du capitaine Smollett.
C’était de me faufiler, à la  faveur de la nuit, jusqu’à 
l’Hispaniola, de la jeter en dérive et de la laisser aller à
la côte où bon lui semblerait. Je tenais pour évident que 
les mutins, après leur échec de la matinée, n’auraient 
rien de plus pressé que de lever l’ancre et de prendre le 
large. Ce serait, pensais-je, un beau coup de les en 
empêcher ; et comme je venais de voir qu’ils laissaient 
les gardiens du navire dépourvus d’embarcation, je 
croyais pouvoir exécuter mon projet sans grand risque. 
Je m’assis à terre pour  attendre l’obscurité, et 
mangeai mon biscuit de bon appétit. C’était pour mon 
dessein une nuit propice entre mille. Le brouillard 
couvrait maintenant tout le  ciel. Quand les dernières 
lueurs du jour eurent disparu, des ténèbres complètes
ensevelirent l’île au trésor. Et quand enfin je pris le 
coracle sur mon épaule, et me hissai péniblement hors
du creux où j’avais soupé, il n’y avait plus dans tout le 
mouillage que deux points visibles. 
L’un était le grand feu du rivage, autour duquel les 
pirates vaincus faisaient  carrousse. L’autre, simple 
tache de lumière sur l’obscurité, m’indiquait la position 
du navire à l’ancre. Celui-ci avait tourné avec le reflux, 
et me présentait maintenant son avant, et comme il n’y 
avait de lumières à bord que dans la cabine, ce que je 
220voyais était uniquement le  reflet sur le brouillard des 
vifs rayons qui s’échappaient de la fenêtre de poupe. 
La marée baissait déjà depuis quelque temps, et je 
dus patauger à travers un long banc de sable détrempé 
où j’enfonçai plusieurs fois jusqu’au-dessus de la 
cheville, avant d’arriver au bord de la mer descendante. 
Je m’y avançai de quelques  pas, et, avec un peu de 
force et d’adresse, déposai mon coracle, la quille par en 
bas, à la surface de l’eau. 
221XXIII 
La marée descend 
Le coracle – comme j’eus mainte raison de le savoir 
avant d’être quitte de lui – était, pour quelqu’un de ma 
taille et de mon poids, un bateau très sûr, à la fois léger 
et tenant bien la mer ; mais cette embarcation biscornue 
était des plus difficiles à conduire. On avait beau faire, 
elle se bornait la  plupart du temps à dériver, et en fait 
de manœuvre, elle ne savait guère que tourner en rond. 
Ben Gunn lui-même avait admis qu’elle était « d’un 
maniement pas très commode tant qu’on ne connaissait 
pas ses habitudes ». 
Évidemment, je ne les connaissais pas. Elle se 
tournait dans toutes les directions, sauf celle où je 
voulais aller ; la plupart du temps nous marchions par le 
travers, et il est certain que sans la marée je n’aurais
jamais atteint le navire. Par bonheur, de quelque 
manière que je pagayasse, la marée m’emportait 
toujours, et l’Hispaniola était là-bas, juste dans le bon 
chemin : je ne pouvais guère la manquer. 
222Tout d’abord, elle surgit devant moi comme une 
tache d’un noir plus foncé que les ténèbres ; puis ses
mâts et sa coque se profilèrent peu à peu, et en un 
instant – car le courant du  reflux devenait plus fort à 
mesure que j’avançais – je  me trouvai à  côté de son 
amarre, que j’empoignai. 
L’amarre était bandée comme la corde d’un arc, tant
le navire tirait sur son ancre. Tout autour de la coque, 
dans l’obscurité, le clapotis du courant bouillonnait et 
babillait comme un petit torrent de montagne. Un coup 
de mon coutelas, et l’Hispaniola serait partie, 
murmurante, avec la marée. 
C’était très joli ; mais je me rappelai à temps que le
choc d’une amarre bandée que l’on coupe net, est aussi 
dangereux qu’une ruade de cheval. Il y avait dix à 
parier contre un que, si j’avais la témérité de couper le
câble de l’Hispaniola, je serais projeté en l’air du même 
coup avec mon coracle. 
Je me butais donc là-contre et, sans une nouvelle 
faveur spéciale du hasard, il m’eût fallu abandonner 
mon projet. 
Mais la légère brise qui  soufflait tout à l’heure 
d’entre sud et sud-est avait tourné au sud-ouest après la 
tombée de la nuit. Au beau  milieu de mes réflexions
survint une bouffée qui saisit l’Hispaniola et la refoula 
à contre-courant. À ma grande joie, je sentis l’amarre
223mollir dans mon poing, et la main dont je la tenais
plongea sous l’eau pendant une seconde. 
Là-dessus ma décision fut prise : je tirai mon 
coutelas, l’ouvris avec  mes dents, et coupai 
successivement les torons du câble, jusqu’à ce qu’il 
n’en restât plus que deux pour maintenir le navire. Je 
m’arrêtai alors, attendant pour trancher ces derniers que 
leur tension fût de nouveau  relâchée par un souffle de 
vent. 
Pendant tout ce temps-là, j’avais entendu un grand 
bruit de voix qui provenait de la cabine ; mais, à vrai 
dire, j’étais si occupé d’autres pensées que j’y prêtais à 
peine l’oreille. Mais à cette heure, n’ayant rien d’autre à
faire, je commençai à leur accorder plus d’attention. 
L’une de ces voix était celle du quartier-maître, 
Israël Hands, l’ex-canonnier de Flint. L’autre 
appartenait, comme de juste, à mon bon ami au bonnet 
rouge. Les deux hommes en étaient manifestement au 
pire degré de l’ivresse, et ils buvaient toujours ; car, 
tandis que j’écoutais, l’un d’eux, avec une exclamation 
d’ivrogne, ouvrit la fenêtre de poupe et jeta dehors un 
objet que je devinai être une bouteille vide. Mais ils 
n’étaient pas seulement ivres, ils étaient évidemment 
aussi dans une furieuse colère. Les jurons volaient dru 
comme grêle, et de temps à autre il en survenait une 
explosion telle que je m’attendais à la voir dégénérer en 
224coups. Mais à chaque fois la querelle s’apaisait, et le 
diapason des voix retombait pour un instant, jusqu’à la 
crise suivante, qui passait à son tour sans résultat. 
À terre, entre les arbres  du rivage, je pouvais voir 
s’élever les hautes flammes du grand feu de 
campement. Quelqu’un chantait une vieille complainte 
de marin, triste et monotone, avec un trémolo à la fin de 
chaque couplet, et qui ne devait finir, semblait-il, 
qu’avec la patience du chanteur. Je l’avais entendue 
plusieurs fois durant le voyage, et me rappelais ces 
mots : 
Un seul survivant de tout l’équipage 
Qui avait pris la mer au nombre de soixante-quinze. 
Et je me dis qu’un tel refrain n’était que trop 
fâcheusement approprié à une  bande qui avait subi de 
telles pertes le matin même. Mais, à ce que je voyais,
tous ces forbans étaient aussi insensibles que la mer où 
ils naviguaient. 
Finalement la brise survint : la goélette se déplaça 
doucement dans l’ombre et  se rapprocha de moi ; je
sentis l’amarre mollir à nouveau, et d’un bon et solide 
effort tranchai les dernières fibres. 
225La brise n’avait que peu d’action sur le coracle, et je 
fus presque instantanément  plaqué contre l’étrave de 
l’Hispaniola. En même temps, d’une lente giration, la 
goélette se mit à virer cap pour cap,  au milieu du 
courant. 
Je me démenai en diable, car je m’attendais à 
sombrer d’un moment à l’autre ; et quand j’eus constaté
que je ne pouvais éloigner  d’emblée mon coracle, je 
poussai droit vers l’arrière. Je me vis enfin libéré de ce 
dangereux voisinage ; et je donnais tout juste la
dernière impulsion, quand mes mains rencontrèrent un 
mince cordage qui pendait du gaillard d’arrière. 
Aussitôt je l’empoignai. 
Quel motif m’y incita, je l’ignore. Ce fut en premier 
lieu instinct pur ; mais une fois que je l’eus saisi et qu’il 
tint bon, la curiosité prit peu à peu le dessus, et je me 
déterminai à jeter un coup d’œil par la fenêtre de la 
cabine. 
Me hissant sur le cordage à la force des poignets, et 
non sans danger, je me mis presque debout dans la 
pirogue, et pus ainsi découvrir le plafond de la cabine et 
une partie de son intérieur. 
Cependant la goélette et sa petite conserve filaient
sur l’eau à bonne vitesse ; en fait nous étions déjà 
arrivés à la hauteur du feu du campement. Le bateau 
jasait, comme disent les marins, assez fort, refoulant
226avec un incessant bouillonnement les innombrables 
rides du clapotis ; si bien qu’avant d’avoir l’œil pardessus le rebord de la fenêtre je ne pouvais comprendre 
comment les hommes de garde n’avaient pas pris
l’alarme. 
Mais un regard me suffit ;  et de cet instable esquif 
un regard fut d’ailleurs tout ce que j’osai me permettre. 
Il me montra Hands et son compagnon enlacés en une 
mortelle étreinte et se serrant la gorge réciproquement. 
Je me laissai retomber sur le banc, mais juste à
temps, car j’étais presque  par-dessus bord. Pour un 
instant je ne vis plus rien  d’autre que ces deux faces
haineuses et cramoisies, oscillant à la fois sous la lampe 
fumeuse ; et je fermai les paupières pour laisser mes 
yeux se réaccoutumer aux ténèbres. 
L’interminable mélopée avait  pris fin, et autour du 
feu de campement toute  la troupe décimée avait 
entonné le chœur que je connaissais trop : 
Nous étions quinze sur le coffre du mort... 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
La boisson et le diable ont expédié les autres, 
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum ! 
227J’étais en train de songer à l’œuvre que la boisson et
le diable accomplissaient en ce moment même dans la 
cabine de l’Hispaniola, lorsque je fus surpris par un 
soudain coup de roulis du coracle. Au même instant, il 
fit une violente embardée et parut changer de direction. 
Sa vitesse aussi avait augmenté singulièrement. 
J’ouvris les yeux aussitôt.  Tout autour de moi, de
petites rides se hérissaient de crêtes bruissantes et
légèrement phosphorescentes. À quelques brasses, 
l’Hispaniola elle-même, qui m’entraînait encore dans 
son sillage, semblait hésiter sur sa direction, et je vis ses 
mâts se balancer légèrement  sur la noirceur de la nuit. 
En y regardant mieux, je m’assurai qu’elle aussi virait 
vers le sud. 
Je tournai la tête, et  mon cœur bondit dans ma 
poitrine. Là, juste derrière moi, se trouvait la lueur du 
feu de campement. Le courant avait obliqué à angle 
droit et emportait avec lui la majestueuse goélette et le 
petit coracle bondissant ; toujours plus vite, toujours à 
plus gros bouillons, toujours avec un plus fort murmure, 
elle filait à travers la passe vers la haute mer. 
Soudain la goélette fit devant moi une embardée, et
vira de peut-être vingt degrés. Presque au même 
moment des appels se succédèrent à bord ; j’entendis 
des pas marteler l’échelle  du capot, et je compris que 
les deux ivrognes, enfin éveillés au sentiment de la 
228catastrophe, avaient interrompu leur querelle. 
Je me couchai à plat  dans le fond du misérable 
esquif et pieusement recommandai mon âme à son 
Créateur. Au bout de la passe, nous ne pouvions
manquer de tomber sur quelque ligne de brisants
furieux, qui mettraient vite fin à tous mes soucis ; et 
bien que j’eusse peut-être la force de mourir, je 
supportais mal d’envisager mon sort par avance. 
Il est probable que je restai ainsi des heures, 
continuellement ballotté sur les lames, aspergé par les 
embruns, et ne cessant d’attendre la mort au prochain 
plongeon. Peu à peu, la fatigue m’envahit ; un 
engourdissement, une stupeur passagère accabla mon 
âme, en dépit de mes terreurs ; puis le sommeil me prit,
et dans mon coracle ballotté  par les flots je rêvai de 
mon pays et du vieil Amiral Benbow. 
229XXIV 
La croisière du coracle 
Il faisait grand jour lorsque je m’éveillai et me 
trouvai voguant à l’extrémité sud-ouest de l’île au 
trésor. Le soleil était levé, mais encore caché pour moi 
derrière la haute masse de la Longue-Vue, qui de ce 
côté descendait presque jusqu’à la mer en falaises 
formidables. 
La pointe Hisse-la-Bouline et le mont du Mâtd’Artimon étaient tout proches : la montagne grise et 
dénudée, la pointe ceinte de falaises de quarante à 
cinquante pieds de haut et bordée de gros blocs de 
rocher éboulés. J’étais à peine à un quart de mille au 
large, et ma première pensée fut de pagayer vers la terre 
et d’aborder. 
Ce projet fut vite abandonné. Parmi les pierres 
tombées, le ressac écumait et grondait ; avec des chocs
violents, les lourdes lames jaillissaient et s’écroulaient, 
se succédant de seconde en seconde ; et je prévis que si 
je m’aventurais plus près,  je serais roulé à mort sur 
230cette côte sauvage, ou m’épuiserais en vains efforts
pour escalader les rocs surplombants. 
Et ce n’était pas tout, car, rampant de compagnie à 
la surface des tables rocheuses ou se laissant tomber 
dans la mer à grand bruit, j’aperçus d’énormes monstres
limoneux – des sortes de limaces, mais d’une grosseur 
démesurée – par deux ou trois douzaines à la fois, qui 
faisaient retentir les échos de leurs aboiements. 
J’ai su depuis que c’étaient des lions de mer, 
entièrement inoffensifs. Mais leur aspect, joint à la 
difficulté du rivage et à la violence du ressac, était plus
que suffisant pour me dégoûter d’atterrir là. Je trouvai 
préférable de mourir de faim en mer, plutôt que 
d’affronter semblables périls. 
Cependant j’avais devant moi une meilleure chance, 
à ce que je croyais. Au nord du cap Hisse-la-Bouline, 
sur un espace considérable de côte, la marée basse 
découvre une longue bande de sable jaune. En outre, 
plus au nord, se présente encore un autre promontoire – 
le cap des Bois, d’après la carte – revêtu de grands pins 
verts qui descendaient jusqu’à la limite des flots. 
Je me rappelai que le courant, au dire de Silver, 
portait au nord sur toute la côte ouest de l’île au trésor, 
et voyant d’après ma position que j’étais déjà sous son 
influence, je résolus de laisser derrière moi le cap 
Hisse-la-Bouline et de réserver mes forces pour tenter
231d’aborder sur le cap des Bois, de plus engageant aspect. 
Il y avait sur la mer une longue et tranquille houle. 
Le vent soufflait doucement et continûment du sud, 
sans nul antagonisme entre le courant et lui, et les lames
s’élevaient et s’abaissaient sans déferler. 
En tout autre cas, j’eusse péri depuis longtemps ; 
mais dans ces conditions,  j’étais étonné de voir 
combien facile et sûre était la marche de ma petite et 
légère pirogue. Souvent, alors que je me tenais encore 
couché au fond et risquais seulement un œil par-dessus 
le plat-bord, je voyais une grosse éminence bleue se 
dresser, proche et menaçante ; mais le coracle ne faisait 
que bondir un peu, danser  comme sur des ressorts, et 
s’enfonçait de l’autre côté dans le creux aussi 
légèrement qu’un oiseau. 
Je ne tardai pas à m’enhardir, et je m’assis pour 
éprouver mon adresse à pagayer. Mais le plus petit 
changement dans la répartition du poids produisait de 
violentes perturbations dans l’allure du coracle. Et 
j’avais à peine fait un mouvement que le canot, 
abandonnant du coup son délicat balancement, se 
précipita d’emblée à bas d’une pente d’eau si abrupte
qu’elle me donna le vertige, et alla dans un jet d’écume 
piquer du nez profondément dans le flanc de la lame
suivante. 
Tout trempé et terrifié, je me rejetai au plus vite 
232dans ma position primitive, ce qui parut rendre aussitôt 
ses esprits au coracle, qui me mena parmi les lames 
aussi doucement qu’auparavant. Il était clair qu’il ne 
fallait pas le contrarier ; mais à cette allure, puisque je
ne pouvais en aucune façon influer sur sa course, quel 
espoir avais-je d’atteindre la terre ? 
Une peur atroce m’envahit, mais malgré tout je 
gardai ma raison. D’abord, me mouvant avec grande 
précaution, j’écopai le coracle à l’aide de mon bonnet 
de marin, puis, jetant l’œil à nouveau par-dessus le platbord, je me mis à étudier comment faisait mon esquif
pour se glisser si tranquillement parmi les lames. 
Je découvris que chaque vague, au lieu d’être cette 
éminence épaisse, lisse et luisante qu’elle paraît du 
rivage ou du pont d’un navire, était absolument pareille 
à une chaîne de montagnes terrestres, avec ses pics, ses 
plateaux et ses vallées. Le coracle, livré à lui-même, 
virant d’un bord sur l’autre, s’enfilait, pour ainsi dire, 
parmi les régions plus basses, et évitait les pentes 
escarpées et les points culminants de la vague. 
« Allons, me dis-je, il est clair que je dois rester où 
je suis et ne pas déranger l’équilibre ; mais il est clair 
aussi que je puis passer la pagaie par-dessus bord, et de 
temps à autre, dans les endroits unis, donner quelques 
coups vers la terre. » Sitôt pensé, sitôt réalisé. Je me 
mis sur les coudes et, dans  cette position très gênante, 
233donnai de temps à autre un ou deux coups pour orienter
l’avant vers la terre. 
C’était un travail harassant  et fastidieux. Toutefois, 
je gagnais visiblement du terrain, et en approchant du 
cap des Bois, je vis qu’à la vérité je devais manquer 
infailliblement cette pointe, mais que cependant j’avais 
fait quelques cents brasses vers l’est. J’étais, en tout 
cas, fort près de terre. Je pouvais voir les cimes des 
arbres, vertes et fraîches, se balancer à la fois sous la 
brise, et j’étais assuré de pouvoir aborder sans faute au 
promontoire suivant.
Il était grand temps, car  la soif commençait à me 
tourmenter. L’éclat du soleil par en haut, sa
réverbération sur les ondes, l’eau de mer qui retombait 
et séchait sur moi, m’enduisant les lèvres de sel, se 
combinaient pour me parcheminer la gorge et 
m’endolorir la tête. La vue  des arbres si proches me 
rendit presque malade d’impatience ; mais le courant 
eut tôt fait de m’emporter au-delà de la pointe ; et 
quand la nouvelle étendue de mer s’ouvrit devant moi,
j’aperçus un objet qui changea la nature de mes soucis. 
Droit devant moi, à moins  d’un demi-mille, je vis 
l’Hispaniola sous voiles. Malgré ma certitude d’être 
pris, je souffrais si fort du manque d’eau, que je ne 
savais plus si je devais me réjouir ou m’attrister de cette
perspective. Mais bien avant d’en être arrivé à une
234conclusion, la surprise me  posséda entièrement, et je
devins incapable de faire autre chose que de regarder et 
de m’ébahir. 
L’Hispaniola était sous sa grand-voile et ses deux 
focs : la belle toile blanche éclatait au soleil comme de 
la neige ou de l’argent. Quand je la vis tout d’abord,
toutes ses voiles portaient : elle faisait route vers le
nord-ouest ; et je présumai que les hommes qui la 
montaient faisaient le tour de l’île pour regagner le 
mouillage. Bientôt elle appuya de plus en plus à l’ouest, 
ce qui me fit croire qu’ils m’avaient aperçu et allaient 
me donner la chasse. Mais à la fin, elle tomba en plein 
dans le lit du vent, fut repoussée en arrière, et resta là
un moment inerte, les voiles battantes. 
« Les maladroits ! me dis-je, il faut qu’ils soient 
soûls comme des bourriques. » Et je m’imaginai 
comment le capitaine Smollett les aurait fait 
manœuvrer. 
Cependant la goélette  abattit peu à peu, et 
entreprenant une nouvelle  bordée, vogua rapidement 
une minute ou deux, pour s’arrêter une fois encore en 
plein dans le lit du vent. Cela se renouvela à plusieurs 
reprises. De droite et de gauche, en long et en large, au 
nord, au sud, à l’est et à l’ouest, l’Hispaniola naviguait 
par à-coups zigzagants, et chaque répétition finissait 
comme elle avait débuté, avec des voiles battant
235paresseusement. Il devint  clair pour moi que personne 
ne la gouvernait. Et, dans cette hypothèse, que faisaient 
les hommes ? Ou bien ils étaient ivres morts, ou ils
avaient déserté, pensai-je ; et peut-être, si je pouvais
arriver à bord, me serait-il possible de rendre le navire à 
son capitaine. 
Le courant chassait vers le sud à une même vitesse 
le coracle et la goélette.  Quant aux bordées de cette 
dernière, elles étaient si incohérentes et si passagères, et
le navire s’arrêtait si longtemps entre chacune, qu’il ne 
gagnait certainement pas, si même il ne perdait. Il me 
suffirait d’oser m’asseoir et de pagayer pour le rattraper 
à coup sûr. Ce projet avait un aspect aventureux qui me 
séduisait, et le souvenir de la caisse à eau près du 
gaillard d’avant redoublait mon nouveau courage. 
Je me dressai donc, fus accueilli presque aussitôt par 
un nuage d’embrun, mais cette  fois je n’en démordis 
pas et me mis, de toutes mes forces et avec prudence, à 
pagayer à la poursuite de l’Hispaniola en dérive. Une 
fois j’embarquai un si gros coup de mer que je dus 
m’arrêter pour écoper, le  cœur palpitant comme celui 
d’un oiseau ; mais peu à peu je trouvai la manière, et 
guidai mon coracle parmi les vagues, sans plus de 
tracas que, de temps en temps, une gifle d’eau sur son 
avant et un jet d’écume dans ma figure. 
À cette heure, je gagnais rapidement sur la goélette : 
236je pouvais voir les cuivres briller sur la barre du 
gouvernail quand elle tapait de côté ; et cependant pas 
une âme ne se montrait sur le pont. Je ne pouvais plus 
douter qu’elle fût abandonnée. Ou sinon les hommes 
ronflaient en bas, ivres morts, et je pourrais sans doute 
les mettre hors d’état de nuire, et disposer à ma guise du 
bâtiment. 
Depuis un moment, l’Hispaniola se comportait aussi 
mal que possible, à mon point de vue. Elle avait le cap 
presque en plein sud, sans cesser, bien entendu, de faire 
tout le temps des embardées. Chaque fois qu’elle 
abattait, ses voiles se gonflaient en partie et 
l’emportaient de nouveau  pour une minute, droit au 
vent. C’était là pour moi le pire, comme je l’ai dit, car 
bien que livrée à elle-même dans cette situation, ses 
voiles battant avec un bruit  de canon et ses poulies
roulant et se cognant sur le pont, la goélette néanmoins 
continuait à s’éloigner de moi, et à la vitesse du courant 
elle ajoutait toute celle  de sa dérive, qui était 
considérable. 
Enfin, la chance me favorisa. Pour une minute, la 
brise tomba presque à rien, et le courant agissant par 
degrés, l’Hispaniola tourna lentement sur son axe et 
finit par me présenter sa poupe, avec la fenêtre grande 
ouverte de la cabine où la lampe brûlait encore sur la 
table malgré le plein jour. La grand-voile, inerte, 
237pendait comme un drapeau. À part le courant, le navire 
restait immobile. 
Pendant les quelques dernières minutes, ma distance 
s’était accrue, mais je redoublai d’efforts, et commençai 
une fois de plus à gagner sur le bâtiment chassé. 
Je n’étais plus qu’à cinquante brasses de lui quand 
une brusque bouffée de vent  survint : le navire partit 
bâbord amures, et de nouveau s’en fut au loin, penché 
et rasant l’eau comme une hirondelle. 
Ma première impulsion fut  de désespérer, mais la
seconde inclina vers la joie. La goélette évita, jusqu’à 
me présenter son travers... elle évita jusqu’à couvrir la 
moitié, puis les deux tiers,  puis les trois quarts de la 
distance qui nous séparait. Les vagues bouillonnantes
écumaient sous son étrave.  Vue d’en bas, dans mon 
coracle, elle me semblait démesurément haute. 
Et alors, tout soudain, je me rendis compte du 
danger. Je n’eus pas le temps de réfléchir non plus que 
d’agir pour me sauver. J’étais sur le sommet d’une 
ondulation quand, dévalant de la plus voisine, la 
goélette fondit sur moi. Son beaupré arriva au-dessus de 
ma tête. Je me levai d’un bond et m’élançai vers lui, 
envoyant le coracle sous  l’eau. D’une main, je 
m’accrochai au bout-dehors de foc, tandis que mon pied 
se logeait entre la draille et le bras, et j’étais encore 
cramponné là, tout pantelant, lorsqu’un choc sourd 
238m’apprit que la goélette venait d’aborder et de broyer le 
coracle, et que je me trouvais jeté sur l’Hispaniola sans
possibilité de retraite. 
XXV 
J’amène le Jolly-Roger 
J’avais à peine pris position sur le beaupré, que le 
clin-foc battit et reprit le vent en changeant ses amures, 
avec une détonation pareille à un coup de canon. Sous 
le choc de la renverse, la  goélette trembla jusqu’à la 
quille ; mais au bout d’un  instant, comme les autres 
voiles portaient encore, le  foc revint battre de nouveau 
et pendit paresseusement. 
La secousse m’avait presque lancé à la mer ; aussi, 
sans perdre de temps, je rampai le long du beaupré et 
culbutai sur le pont la tête la première. 
Je me trouvais sous le vent du gaillard d’avant, et la 
grand-voile, qui portait encore, me cachait une partie du 
pont arrière. Il n’y avait personne en vue. Le plancher, 
non balayé depuis la révolte, gardait de nombreuses 
traces de pas ; et une bouteille vide, au col brisé, se 
démenait çà et là dans les dalots, comme un être doué 
de vie. 
Soudain, l’Hispaniola prit le vent en plein. Les focs 
240derrière moi claquèrent avec violence ; le gouvernail se 
rabattit ; un frémissement sinistre secoua le navire tout 
entier ; et au même instant le gui d’artimon revint en 
dedans du bord, et la voile, grinçant sur ses drisses, me 
découvrit le côté sous le vent du pont arrière. 
Les deux gardiens étaient là : Bonnet-Rouge, étendu 
sur le dos, raide comme un anspect, les deux bras étalés 
comme ceux d’un crucifix,  et les lèvres entrouvertes 
dans un rictus qui lui découvrait les dents ; Israël 
Hands, accoté aux bastingages, le menton sur la 
poitrine, les mains ouvertes à plat devant lui sur le pont, 
et le visage, sous son hâle, aussi blanc qu’une chandelle 
de suif. 
Un moment, le navire se débattit et se coucha 
comme un cheval vicieux ; les voiles tiraient tantôt d’un 
bord, tantôt de l’autre, et le gui, ballant de-ci de-là, 
faisait grincer le mât sous l’effort. De temps à autre, un 
nuage d’embrun jaillissait par-dessus le bastingage, et
l’avant du navire piquait violemment dans la lame : ce 
grand voilier se comportait beaucoup plus mal que mon
coracle rustique et biscornu, à présent au fond de l’eau. 
À chaque sursaut de la goélette, Bonnet-Rouge 
glissait de côté et d’autre ; mais, chose hideuse à voir, 
ni sa posture, ni le rictus qui lui découvrait les dents, 
n’étaient modifiés par ces déplacements brutaux. À 
chaque sursaut également, on voyait Hands s’affaisser 
241davantage sur lui-même et s’aplatir sur le pont : ses 
pieds glissaient toujours plus loin, et tout son corps
s’inclinait vers la poupe,  de sorte que petit à petit son 
visage me fut caché, et je n’en vis plus à la fin qu’une
oreille et le bout hirsute d’un favori. 
À ce moment, je remarquai autour d’eux des taches
de sang sur le plancher, et commençai à croire que les 
deux ivrognes s’étaient massacrés l’un l’autre dans leur 
fureur homicide. 
Je regardais ce spectacle avec étonnement, lorsque 
dans un intervalle de calme où le navire se tenait 
tranquille, Israël Hands se  tourna à demi, et avec un 
gémissement sourd et en se tortillant, reprit la position 
dans laquelle je l’avais vu d’abord. Son gémissement, 
qui décelait une douleur et une faiblesse extrêmes, et la 
vue de sa mâchoire pendante, émurent ma compassion.
Mais en me remémorant les propos que j’avais ouïs,
caché dans ma barrique  de pommes, toute pitié 
m’abandonna. 
Je m’avançai jusqu’au grand mât. 
– Embarquez, maître Hands, dis-je ironiquement. 
Il roula vers moi des yeux mornes, mais il était bien 
trop abruti pour exprimer de la surprise. Il se borna à
émettre ce souhait : 
– Eau-de-vie. 
242Je comprenais qu’il n’y avait pas de temps à perdre :
esquivant le gui  qui balayait de nouveau le pont, je 
courus à l’arrière et descendis par le capot d’échelle, 
dans la cabine. 
Il y régnait un désordre difficile à imaginer. Tout ce 
qui fermait à clef, on l’avait ouvert de force pour y 
rechercher la carte. Il y avait sur le plancher une couche 
de boue, aux endroits où les forbans s’étaient assis pour 
boire ou délibérer après avoir pataugé dans le marais 
avoisinant leur camp. Sur  les cloisons, peintes d’un 
beau blanc et encadrées de moulures dorées, s’étalaient
des empreintes de mains  sales. Des douzaines de 
bouteilles vides s’entrechoquaient dans les coins, au 
roulis du navire. Un des livres médicaux du docteur
restait ouvert sur la table : on en avait arraché la moitié 
des feuillets, pour allumer  des pipes, je suppose. Au 
milieu de tout cela, la lampe jetait encore une lueur 
fumeuse et obscure, d’un brun de terre de Sienne. 
Je passai dans le cellier : tous les tonneaux avaient
disparu, et un nombre stupéfiant de bouteilles avaient 
été bues à même et rejetées sur place. À coup sûr, 
depuis le début de la mutinerie, pas un de ces hommes
n’avait dégrisé. 
En fourrageant çà et là, je trouvai une bouteille qui 
contenait encore un fond d’eau-de-vie. Je la pris pour 
Hands ; et pour moi-même je dénichai quelques
243biscuits, des fruits en conserve, une grosse grappe de 
raisin et un morceau de fromage. Muni de ces 
provisions, je regagnai le pont, déposai ma réserve à
moi derrière la tête du  gouvernail et, sans passer à 
portée du quartier-maître, gagnait l’avant où je bus à la 
citerne une longue et délicieuse goulée d’eau. Alors, 
mais pas avant, je passai à Hands son eau-de-vie. 
Il en but bien un quart de  pinte avant de retirer la
bouteille de sa bouche. 
– Ah ! cré tonnerre ! j’en avais besoin ! fit-il. 
Pour moi, assis dans mon coin, j’avais déjà
commencé à manger. 
– Fort blessé ? lui demandai-je. 
Il grogna, ou je devrais plutôt dire, il aboya : 
– Si ce docteur était à bord, je serais remis sur pied
en un rien de temps ; mais je n’ai pas de chance, voistu, moi, et c’est ce qui me désole. Quant à ce sagouinlà, il est mort et bien mort, ajouta-t-il en désignant 
l’homme au bonnet rouge. Ce n’était pas un marin, 
d’ailleurs... Et d’où diantre peux-tu bien sortir ? 
– Je suis venu à bord pour prendre possession de ce
navire, maître Hands ; et jusqu’à nouvel ordre vous êtes
prié de me considérer comme votre capitaine. 
Il me regarda non sans amertume, mais ne dit mot. 
244Un peu de couleur lui était revenue aux joues, bien qu’il 
parût encore très défait et  qu’il continuât à glisser et à 
retomber selon les oscillations du navire. 
– À propos, continuai-je,  je ne veux pas de ce 
pavillon, maître Hands, et avec votre permission je 
m’en vais l’amener. Mieux vaut rien du tout que celuilà. 
Et esquivant de nouveau le gui, je courus aux drisses 
de pavillon et amenai ce maudit drapeau noir, que je 
lançai par-dessus bord. 
– Dieu protège le roi ! m’exclamai-je en agitant mon 
bonnet ; c’en est fini du capitaine Silver ! 
Il m’observait attentivement, mais à la dérobée et 
sans lever le menton de sa poitrine. 
– J’ai idée, dit-il enfin, j’ai idée, capitaine Hawkins, 
que tu aimerais bien aller à terre, maintenant. Nous 
causons, veux-tu ? 
– Mais  oui,  répliquai-je,  très volontiers, maître 
Hands. Dites toujours. 
Et je me remis à manger de bon appétit. 
– Cet homme... commença-t-il, avec un faible signe 
de tête vers le cadavre, il s’appelait O’Brien... une brute 
d’Irlandais... cet homme et  moi avons mis les voiles 
dans l’intention de ramener le navire. Eh bien, 
245maintenant qu’il est mort, lui,  et bien mort, je ne vois 
pas qui va faire la manœuvre sur ce bâtiment. Si je ne te
donne pas quelques conseils, tu n’en seras pas capable, 
voilà tout ce que je peux dire. Eh bien, voici : tu me 
donneras nourriture et boisson, et un vieux foulard ou 
un mouchoir pour bander ma  blessure, hein ? et je
t’indiquerai la manœuvre.  C’est une proposition bien
carrée, je suppose ? 
– Je vous annonce une chose, répliquai-je, c’est que 
je ne retourne pas au mouillage du capitaine Kidd. Je 
veux aller dans la baie du  Nord, et nous échouer là 
tranquillement. 
– J’en étais sûr, s’écria-t-il. Au fond, tu sais, je ne 
suis pas tellement andouille.  Je me rends compte, pas 
vrai ? J’ai tenté mon coup, eh bien, j’ai perdu et c’est 
toi qui as le dessus. La baie du Nord ? Soit, je n’ai pas 
le choix, moi ! Je t’aiderai à nous mener jusqu’au quai 
des Potences, cré tonnerre ! c’est positif. 
La proposition ne me parut pas dénuée de sens. 
Nous conclûmes le marché sur-le-champ. Trois minutes
plus tard, l’Hispaniola voguait paisiblement vent arrière 
et longeait la côte de l’île au trésor. J’avais bon espoir 
de doubler sa pointe nord avant midi et de louvoyer 
ensuite jusqu’à la baie du Nord avant la marée haute, 
afin de nous échouer en paix et d’attendre que la marée
descendante nous permît de débarquer. 
246J’amarrai alors la barre  et descendis chercher dans 
mon coffre personnel un mouchoir de soie fine donné 
par ma mère. Je m’en servis pour aider Hands à bander 
la large blessure saignante qu’il avait reçue à la cuisse. 
Après avoir mangé un peu et avalé quelques gorgées 
d’eau-de-vie, il commença à  se remonter visiblement, 
se tint plus droit, parla plus haut et plus net, et parut un
tout autre homme. 
La brise nous servait admirablement. Nous filions 
devant elle comme un oiseau, les côtes de l’île 
défilaient comme l’éclair et  le paysage se renouvelait 
sans cesse. Les hautes terres furent bientôt dépassées, et
nous courûmes grand largue le long d’une contrée basse
et sablonneuse, parsemée de quelques pins rabougris, 
au-delà de laquelle nous doublâmes une pointe de 
collines rocheuses qui formaient l’extrémité de l’île, au 
nord. 
J’étais tout transporté par mon nouveau 
commandement, et je prenais plaisir au temps clair et 
ensoleillé et aux aspects divers de la côte. J’avais 
désormais de l’eau à discrétion et de bonnes choses à 
manger, et la superbe conquête que je venais de faire 
apaisait ma conscience,  qui m’avait cruellement 
reproché ma désertion. Il ne me serait plus rien resté à 
désirer, n’eussent été les yeux du quartier-maître, qui
me suivaient ironiquement par tout le pont, et 
247l’inquiétant sourire qui se jouait continuellement sur 
son visage. Ce sourire  contenait un mélange de 
souffrance et de faiblesse... comme le sourire hébété 
d’un vieillard ; mais il y avait en outre dans son air un
grain de moquerie, une ombre d’astucieuse traîtrise, 
tandis que de son coin il me guettait et me guettait sans 
relâche, au cours de mon travail. 
248XXVI 
Israël Hands 
Nous servant à souhait, le vent avait passé à l’ouest.
Nous n’en devions courir que plus aisément depuis la 
pointe nord-est de l’île jusqu’à l’entrée de  la baie du 
Nord. Mais, comme nous étions dans l’impossibilité de 
mouiller l’ancre et que nous n’osions nous échouer 
avant que la marée eût monté encore passablement, 
nous avions du temps de  reste. Le quartier-maître 
indiqua la façon de mettre  le navire en panne : j’y 
réussis après plusieurs  tentatives, et nous nous 
installâmes en silence pour faire un autre repas. 
– Capitaine, me dit-il enfin, avec le même sourire 
inquiétant, il y a là mon vieux camarade O’Brien ; je
suppose que tu vas le balancer par-dessus bord. Je ne 
suis pas trop délicat en général, et je ne me reproche pas 
de lui avoir fait son affaire ;  mais je ne le trouve pas 
très décoratif. Et toi ? 
– Je ne suis pas assez fort, répondis-je, et la corvée
ne me plaît pas. Pour ce qui me concerne, il peut rester
249là. 
– C’est un navire de malheur que cette Hispaniola, 
Jim, continua-t-il en clignant  de l’œil. Il y a eu un tas 
d’hommes tués, sur cette Hispaniola... une flopée de 
pauvres marins morts et disparus depuis que toi et moi 
nous avons embarqué à Bristol. Je n’ai jamais vu si 
triste chance. Tiens, cet  O’Brien-là... maintenant il est 
mort, hein ? Moi, je ne suis pas instruit, et tu es un 
garçon qui sais lire et écrire ; eh bien, parlons 
franchement : crois-tu qu’un homme mort soit mort 
pour de bon, ou bien est-ce qu’il revit encore ? 
– On peut tuer le corps, maître Hands, mais non pas 
l’esprit, vous devez le savoir déjà. Cet O’Brien est dans 
un autre monde, et peut-être qu’il nous voit en cet
instant. 
– Oh ! fit-il. Eh bien, c’est malheureux : on perd son 
temps, alors, à tuer le monde. En tout cas, les esprits ne 
comptent pas pour grand-chose, à ce que j’ai vu. Je 
courrai ma chance avec les esprits, Jim. Et maintenant
que tu as parlé librement, ce serait gentil à toi de 
descendre dans la cabine et  de m’en rapporter une... 
allons allons, une... mort de mes os ! je ne parviens pas 
à le dire... ah oui, tu m’apporteras une bouteille de vin, 
Jim : cette eau-de-vie est trop forte pour moi.
Mais l’hésitation du quartier-maître ne me sembla
pas naturelle ; et quant à son affirmation qu’il préférait 
250le vin à l’eau-de-vie, je n’en crus pas un mot. Toute 
l’histoire n’était qu’un prétexte. Il voulait me faire 
quitter le pont, cela était net ; mais dans quel dessein, je
n’arrivais pas à le deviner. Ses yeux fuyaient
obstinément les miens : ils erraient sans cesse de droite
et de gauche, en haut et en  bas, tantôt levés au ciel, 
tantôt lançant un regard furtif au cadavre d’O’Brien. Il 
n’arrêtait pas de sourire, tout en tirant la langue d’un air 
si coupable et embarrassé  qu’un enfant aurait deviné 
qu’il machinait quelque ruse. Néanmoins, je fus prompt
à la réplique, car je me rendais compte de ma 
supériorité sur lui et qu’avec un être aussi abjectement 
stupide, je n’aurais pas  de peine à lui cacher mes 
soupçons jusqu’au bout. 
– Du vin ? dis-je. À la bonne heure. Voulez-vous du 
blanc ou du rouge ? 
– Ma foi, j’avoue que c’est à peu près la même 
chose pour moi, camarade :  pourvu qu’il soit fort et 
qu’il y en ait beaucoup, cré nom, qu’est-ce que ça fait ? 
– Très bien. Je vais vous donner du porto, maître 
Hands. Mais il me faudra chercher après.
Là-dessus, je m’engouffrai dans le capot avec tout le 
fracas possible, retirai mes souliers, filai sans bruit par 
la coursive, montai l’échelle du gaillard d’avant, et 
passai ma tête hors du capot  avant. Je savais qu’il ne 
s’attendrait pas à me voir là, mais je ne négligeais
251aucune précaution, et assurément les pires de mes 
soupçons se trouvèrent confirmés. 
Il s’était dressé sur les mains et les genoux, et, bien 
que sa jambe le fît beaucoup souffrir à chaque 
mouvement – car je l’entendis étouffer une plainte – il 
n’en traversa pas moins le pont à une bonne allure. En 
une demi-minute, il avait atteint les dalots de bâbord, et 
extrait d’un rouleau de filin un long coutelas ou plutôt
un court poignard, teinté de sang jusqu’à la garde. Il le 
considéra d’un air féroce, en essaya la pointe sur sa
main, puis, le cachant en hâte sous sa vareuse, regagna 
précipitamment sa place primitive contre le bastingage. 
J’étais renseigné. Israël pouvait se mouvoir ; il était 
armé à présent, et tout le mal qu’il s’était donné pour
m’éloigner me désignait  clairement pour être sa 
victime. Que ferait-il ensuite ? s’efforcerait-il de
traverser l’île en rampant depuis la baie du Nord 
jusqu’au camp du marigot, ou bien tirerait-il le canon, 
dans l’espoir que ses camarades viendraient à son aide ? 
Là-dessus, j’étais entièrement réduit aux conjectures. 
Toutefois, je pouvais certainement me fier à lui sur
un point, auquel nous avions un intérêt commun, et qui
était le sort de la goélette. Nous souhaitions, lui comme 
moi, l’échouer en un lieu sûr et abrité, de sorte qu’elle 
pût être remise à flot en temps opportun avec un 
minimum de peine et de  danger. Jusque-là, me semblait-il, je n’avais assurément rien à craindre. 

Tout en retournant ce problème dans mon esprit, je
n’étais pas resté physiquement inactif. J’avais volé 
derechef à la cabine, remis mes souliers et attrapé au 
hasard une bouteille de vin. Puis, muni de cette dernière 
pour justifier ma lenteur, je fis ma réapparition sur le 
pont. 
Hands gisait tel que je l’avais quitté, tout affaissé 
sur lui-même, les paupières  closes, comme s’il eût été 
trop faible pour supporter la lumière. Il leva les yeux, 
néanmoins, à ma venue, cassa le cou de la bouteille 
comme un homme qui en a l’habitude, et absorba une 
bonne goulée, en portant sa santé favorite : « À notre 
réussite ! » Puis il se tint tranquille un moment, et alors, 
tirant un rôle de tabac, me demanda de lui couper une 
chique. 
– Coupe-moi un bout de ça, me dit-il, car je n’ai pas 
de couteau ; et même si j’en avais un, ma force n’est 
pas suffisante. Ah ! Jim, Jim, j’avoue que j’ai manqué à 
virer ! Coupe-moi une chique, ça sera probablement la 
dernière, mon gars, car je vais m’en aller d’où on ne 
revient plus, il n’y a pas d’erreur. 
– Soit, répliquai-je, je vais vous couper du tabac ;
mais si j’étais à votre place et que je me sente si bas, je 
dirais mes prières, comme un chrétien. 
– Pourquoi ? fit-il. Allons, dis-moi pourquoi. 
– Pourquoi ? m’écriai-je. Vous venez de 
m’interroger à propos du  mort. Vous avez manqué à 
vos engagements ; vous avez vécu dans le péché, le 
mensonge et le sang ; l’homme que vous avez tué gît à 
vos pieds en ce moment même, et vous me demandez 
pourquoi ? Que Dieu me pardonne, maître Hands, mais
voilà pourquoi ! 
Je parlais avec une certaine chaleur, à l’idée du 
poignard ensanglanté que le misérable avait caché dans 
sa poche, à dessein d’en finir avec moi. Quant à lui, il 
but un long trait de vin et parla avec la plus 
extraordinaire solennité : 
– Pendant trente ans j’ai parcouru les mers, j’ai vu 
du bon et du mauvais, du meilleur et du pire, du beau
temps et de la tempête ; j’ai vu les provisions épuisées, 
les couteaux en jeu, et le reste. Eh bien, sache-le donc, 
je n’ai jamais vu encore le bien sortir de la bonté. Je
suis pour celui qui frappe le premier : les morts ne
mordent pas ; voilà mon opinion... amen, ainsi soit-il. 
Et maintenant, écoute, ajouta-t-il, changeant soudain de 
ton, ça suffit de ces bêtises ! La marée est assez haute à 
présent. Je vais te donner mes ordres, capitaine 
Hawkins, et nous allons nous mettre au plein et en finir. 
Tout compte fait, nous n’avions guère plus de deux 
milles à parcourir ; mais la navigation était délicate, 
l’accès de ce mouillage nord était non seulement étroit 
et peu profond, mais orienté de l’est à l’ouest, en sorte 
que la goélette avait besoin d’une main habile pour 
l’atteindre. J’étais, je crois, un bon et prompt 
subalterne, et Hands était, à coup sûr, un excellent 
pilote, car nous exécutâmes des virages répétés et 
franchîmes la passe en frôlant les bancs de sable avec 
une précision et une élégance qui faisaient plaisir à voir. 
Sitôt l’entrée du goulet  dépassée, la terre nous 
entoura de toutes parts. Les rivages de la baie du Nord 
étaient aussi abondamment boisés que ceux du 
mouillage sud ; mais elle était de forme plus étroite et 
allongée, et ressemblait davantage à l’estuaire d’une 
rivière, comme elle l’était en effet. Droit devant nous, à 
l’extrémité sud, on voyait les débris d’un navire
naufragé, au dernier degré du délabrement : jadis un 
grand trois-mâts, ce vaisseau était resté si longtemps 
exposé aux injures des saisons que les algues pendaient 
alentour en larges réseaux dégouttants, et que les
buissons du rivage s’étaient propagés sur le pont et le 
couvraient d’une floraison dense. Spectacle 
mélancolique, mais qui nous démontrait le calme du 
mouillage. 
– Maintenant, dit Hands, regarde : voilà un joli 
endroit pour y échouer un navire. Un fond plat de sable 
fin, pas une ride, des arbres tout autour, et des fleurs 
poussant comme un jardin sur ce vieux navire. 
– Et une fois échoués,  demandai-je, comment nous 
remettre à flot ? 
– Eh bien, voilà : à marée basse, tu portes une 
amarre à terre là-bas de l’autre côté ; tu la tournes sur 
un de ces gros pins ; tu la ramènes, tu la tournes autour 
du cabestan et tu attends le flot. À marée haute, tout le 
monde hale sur l’amarre, et le bateau part en douceur. 
Et maintenant, mon garçon, attention. Nous sommes 
tout près de l’endroit, et nous gardons encore trop 
d’erre. Tribord un peu... bien... tout droit... tribord... 
bâbord... un peu... tout droit... tout droit ! 
Il lançait ses commandements, auxquels j’obéissais 
sans souffler. Enfin tout à coup il s’écria : 
– Et maintenant, hardi ! lofe ! 
Je mis la barre au vent toute, et l’Hispaniola vira
rapidement et courut l’étrave haute vers le rivage bas et 
boisé. 
L’excitation de ces dernières manœuvres avait un 
peu relâché la vigilance que j’exerçais jusque-là, avec 
assez d’attention, sur le quartier-maître. Tout absorbé 
dans l’attente que le navire touchât, j’en avais
complètement oublié le péril suspendu sur ma tête, et
demeurais penché sur le  bastingage de tribord,
regardant les ondulations qui s’élargissaient devant le
taille-mer. Je serais tombé sans lutter pour défendre ma 
vie, n’eût été la soudaine inquiétude qui s’empara de 
moi et me fit tourner la tête. Peut-être avais-je entendu 
un craquement ou aperçu du coin de l’œil son ombre se 
mouvoir ; peut-être fut-ce un instinct analogue à celui 
des chats ; en tout cas, lorsque je me retournai, je vis 
Hands, le poignard à la main, déjà presque sur moi. 
Quand nos yeux se rencontrèrent, nous poussâmes 
tous deux un grand cri ; mais tandis que le mien était le 
cri aigu de la terreur, le sien fut le beuglement de furie 
d’un taureau qui charge. À la même seconde il s’élança, 
et je fis un bond de côté vers l’avant. Dans ce geste, je 
lâchai la barre, qui se rabattit violemment sur bâbord ; 
et ce fut sans doute ce qui  me sauva la vie, car elle
frappa Hands en pleine poitrine et l’arrêta, pour un 
moment, tout étourdi. 
Il n’en était pas revenu que je me trouvais en sûreté, 
hors du coin où il m’avait acculé, avec tout le pont 
devant moi. Juste au pied du grand mât, je m’arrêtai, 
tirai un pistolet de ma poche, et visai avec sang-froid, 
bien que l’ennemi eût déjà  fait volte-face et revînt 
encore une fois sur moi. Je pressai la détente. Le chien 
s’abattit, mais il n’y eut ni éclair ni détonation. L’eau de
mer avait gâté la poudre.  Je maudis ma négligence. 
Pourquoi n’avoir pas depuis longtemps renouvelé 
l’amorce et rechargé mes seules armes ? Je n’aurais pas 
été comme à présent un mouton en fuite devant le 
boucher. 
Malgré sa blessure, c’était merveille comme il allait 
vite, avec ses cheveux grisonnants lui voltigeant sur la 
figure, et son visage lui-même aussi rouge de 
précipitation, et de furie, que le rouge d’un pavillon. Je 
n’avais pas le temps d’essayer mon autre pistolet, et 
guère l’envie non plus, car j’étais sûr que ce serait en 
vain. Je voyais clairement une chose : il ne me fallait 
pas simplement reculer devant mon adversaire, car il 
m’aurait bientôt acculé contre l’avant, comme il venait, 
un instant plus tôt, de m’acculer presque à la poupe. 
Une fois pris ainsi, neuf  ou dix pouces du poignard 
teinté de sang mettraient fin à mes aventures de ce côté-
ci de l’éternité. J’appliquai mes paumes contre le grand 
mât, qui était de bonne grosseur, et attendis, tous les
nerfs en suspens. 
Voyant que je m’apprêtais à me dérober, il s’arrêta
lui aussi, et une minute ou deux se passèrent en feintes 
de sa part, et en mouvements correspondants de la 
mienne. C’était là un jeu de cache-cache auquel je 
m’étais maintes fois amusé durant mon enfance, parmi 
les rochers de la crique du Mont-Noir ; mais je n’y 
avais encore jamais joué, on peut le croire, d’une façon 
aussi âprement palpitante que cette fois-ci. Pourtant, je
le répète, c’était un jeu d’enfant, et je me croyais
258capable de surpasser en agilité un marin d’un certain 
âge, et blessé à la cuisse. En somme, mon courage 
s’accrut tellement que je me permis quelques furtives 
réflexions sur l’issue de l’affaire. Mais tout en 
constatant que je pouvais la  retarder longtemps, je ne 
voyais nul espoir de salut définitif. 
Les choses en étaient là, quand soudain l’Hispaniola
toucha, hésita, racla un instant le sable de sa quille, 
puis, prompte comme un coup de poing, chavira sur
bâbord, de telle sorte que le pont resta incliné sous un 
angle de quarante-cinq degrés, et que la valeur d’une 
demi-tonne d’eau jaillit par les ouvertures des dalots et 
s’étala en une flaque entre le pont et le bastingage. 
Nous fûmes tous deux renversés en même temps, et 
roulâmes presque ensemble dans les dalots, où le
cadavre roidi de Bonnet-Rouge, les bras toujours en 
croix, vint s’affaler après nous. Nous étions si proches, 
en vérité, que ma tête donna contre le pied du quartiermaître, avec un heurt qui fit s’entrechoquer mes dents. 
En dépit du coup, je fus le premier relevé, car Hands 
s’était empêtré dans le cadavre. La soudaine inclinaison 
du navire avait rendu le pont impropre à la course : il 
me fallait trouver un nouveau moyen d’échapper à mon 
ennemi, et cela sur-le-champ, car il allait m’atteindre. 
Prompt comme la pensée, je bondis dans les haubans
d’artimon, escaladai les enfléchures l’une après l’autre

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