C’est sur les instances de M. le chevalier Trelawney,
du docteur Livesey et de tous ces messieurs en général,
que je me suis décidé à mettre par écrit tout ce que je
sais concernant l’île au trésor, depuis A jusqu’à Z, sans
rien excepter que la position de l’île, et cela uniquement
parce qu’il s’y trouve toujours une partie du trésor. Je
prends donc la plume en cet an de grâce 17..., et
commence mon récit à l’époque où mon père tenait
l’auberge de l’Amiral Benbow, en ce jour où le vieux
marin, au visage basané et balafré d’un coup de sabre,
vint prendre gîte sous notre toit.
Je me le rappelle, comme si c’était d’hier. Il arriva
d’un pas lourd à la porte de l’auberge, suivi de sa
cantine charriée sur une brouette. C’était un grand
gaillard solide, aux cheveux très bruns tordus en une
queue poisseuse qui retombait sur le collet d’un habit
bleu malpropre ; il avait les mains couturées de
cicatrices, les ongles noirs et déchiquetés, et la balafre
du coup de sabre, d’un blanc sale et livide, s’étalait en
7travers de sa joue. Tout en sifflotant, il parcourut la
crique du regard, puis de sa vieille voix stridente et
chevrotante qu’avaient rythmée et cassée les
manœuvres du cabestan, il entonna cette antique
rengaine de matelot qu’il devait nous chanter si souvent
par la suite :
Nous étions quinze sur le coffre du mort...
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
Après quoi, de son bâton, une sorte d’anspect, il
heurta contre la porte et, à mon père qui s’empressait,
commanda brutalement un verre de rhum. Aussitôt
servi, il le but posément et le dégusta en connaisseur,
sans cesser d’examiner tour à tour les falaises et notre
enseigne.
– Voilà une crique commode, dit-il à la fin, et un
cabaret agréablement situé. Beaucoup de clientèle,
camarade ?
Mon père lui répondit négativement : très peu de
clientèle ; si peu que c’en était désolant.
– Eh bien ! alors, reprit-il, je n’ai plus qu’à jeter
l’ancre... Hé ! l’ami, cria-t-il à l’homme qui poussait la
brouette, accostez ici et aidez à monter mon coffre... Je
8resterai ici quelque temps, continua-t-il. Je ne suis pas
difficile : du rhum et des œufs au lard, il ne m’en faut
pas plus, et cette pointe là-haut pour regarder passer les
bateaux. Comment vous pourriez m’appeler ? Vous
pourriez m’appeler capitaine... Ah ! je vois ce qui vous
inquiète... Tenez ! (Et il jeta sur le comptoir trois ou
quatre pièces d’or.) Vous me direz quand j’aurai tout
dépensé, fit-il, l’air hautain comme un capitaine de
vaisseau.
Et à la vérité, en dépit de ses piètres effets et de son
rude langage, il n’avait pas du tout l’air d’un homme
qui a navigué à l’avant : on l’eût pris plutôt pour un
second ou pour un capitaine qui ne souffre pas la
désobéissance. L’homme à la brouette nous raconta que
la malle-poste l’avait déposé la veille au Royal George,
et qu’il s’était informé des auberges qu’on trouvait le
long de la côte. On lui avait dit du bien de la nôtre, je
suppose, et pour son isolement il l’avait choisie comme
gîte. Et ce fut là tout ce que nous apprîmes de notre
hôte.
Il était ordinairement très taciturne. Tout le jour il
rôdait alentour de la baie, ou sur les falaises, muni
d’une lunette d’approche en cuivre ; toute la soirée il
restait dans un coin de la salle, auprès du feu, à boire
des grogs au rhum très forts. La plupart du temps, il ne
répondait pas quand on s’adressait à lui, mais vous
9regardait brusquement d’un air féroce, en soufflant par
le nez telle une corne d’alarme ; aussi, tout comme ceux
qui fréquentaient notre maison, nous apprîmes vite à le
laisser tranquille. Chaque jour, quand il rentrait de sa
promenade, il s’informait s’il était passé des gens de
mer quelconques sur la route. Au début, nous crûmes
qu’il nous posait cette question parce que la société de
ses pareils lui manquait ; mais à la longue, nous nous
aperçûmes qu’il préférait les éviter. Quand un marin
s’arrêtait à l’Amiral Benbow – comme faisaient parfois
ceux qui gagnaient Bristol par la route de la côte – il
l’examinait à travers le rideau de la porte avant de
pénétrer dans la salle et, tant que le marin était là, il ne
manquait jamais de rester muet comme une carpe. Mais
pour moi il n’y avait pas de mystère dans cette
conduite, car je participais en quelque sorte à ses
craintes. Un jour, me prenant à part, il m’avait promis
une pièce de dix sous à chaque premier de mois, si je
voulais « veiller au grain » et le prévenir dès l’instant
où paraîtrait « un homme de mer à une jambe ». Le plus
souvent, lorsque venait le premier du mois et que je
réclamais mon salaire au capitaine, il se contentait de
souffler par le nez et de me foudroyer du regard ; mais
la semaine n’était pas écoulée qu’il se ravisait et me
remettait ponctuellement mes dix sous, en me réitérant
l’ordre de veiller à « l’homme de mer à une jambe ».
Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de
10le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la
maison par les quatre coins tandis que le ressac
mugissait dans la crique et contre les falaises, il
m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille
physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait
depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois
c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une
seule jambe, située au milieu de son corps. Le pire de
mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et
me poursuivre à travers champs. Et, somme toute, ces
abominables imaginations me faisaient payer bien cher
mes dix sous mensuels.
Mais, en dépit de la terreur que m’inspirait l’homme
de mer à une jambe, j’avais beaucoup moins peur du
capitaine en personne que tous les autres qui le
connaissaient. À certains soirs, il buvait du grog
beaucoup plus qu’il n’en pouvait supporter ; et ces
jours-là il s’attardait parfois à chanter ses sinistres et
farouches vieilles complaintes de matelot, sans souci de
personne. Mais, d’autres fois, il commandait une
tournée générale, et obligeait l’assistance intimidée à
ouïr des récits ou à reprendre en chœur ses refrains.
Souvent j’ai entendu la maison retentir du « Yo-ho-ho !
et une bouteille de rhum ! », alors que tous ses voisins
l’accompagnaient à qui mieux mieux pour éviter ses
observations. Car c’était, durant ces accès, l’homme le
plus tyrannique du monde : il claquait de la main sur la
11table pour exiger le silence, il se mettait en fureur à
cause d’une question, ou voire même si l’on n’en posait
point, car il jugeait par là que l’on ne suivait pas son
récit. Et il n’admettait point que personne quittât
l’auberge avant que lui-même, ivre mort, se fût traîné
jusqu’à son lit.
Ce qui effrayait surtout le monde, c’étaient ses
histoires. Histoires épouvantables, où il n’était question
que d’hommes pendus ou jetés à l’eau, de tempêtes en
mer, et des îles de la Tortue, et d’affreux exploits aux
pays de l’Amérique espagnole. De son propre aveu, il
devait avoir vécu parmi les pires sacripants auxquels
Dieu permît jamais de naviguer. Et le langage qu’il
employait dans ses récits scandalisait nos braves
paysans presque à l’égal des forfaits qu’il narrait. Mon
père ne cessait de dire qu’il causerait la ruine de
l’auberge, car les gens refuseraient bientôt de venir s’y
faire tyranniser et humilier, pour aller ensuite trembler
dans leurs lits ; mais je croirais plus volontiers que son
séjour nous était profitable. Sur le moment, les gens
avaient peur, mais à la réflexion ils ne s’en plaignaient
pas, car c’était une fameuse distraction dans la morne
routine villageoise. Il y eut même une coterie de jeunes
gens qui affectèrent de l’admirer, l’appelant « un vrai
loup de mer », « un authentique vieux flambart », et
autres noms semblables, ajoutant que c’étaient les
hommes de cette trempe qui font l’Angleterre
12redoutable sur mer.
Dans un sens, à la vérité, il nous acheminait vers la
ruine, car il ne s’en allait toujours pas : des semaines
s’écoulèrent, puis des mois, et l’acompte était depuis
longtemps épuisé, sans que mon père trouvât jamais le
courage de lui réclamer le complément. Lorsqu’il y
faisait la moindre allusion, le capitaine soufflait par le
nez, avec un bruit tel qu’on eût dit un rugissement, et
foudroyait du regard mon pauvre père, qui s’empressait
de quitter la salle. Je l’ai vu se tordre les mains après
l’une de ces rebuffades, et je ne doute pas que le souci
et l’effroi où il vivait hâtèrent de beaucoup sa fin
malheureuse et anticipée.
De tout le temps qu’il logea chez nous, à part
quelques paires de bas qu’il acheta d’un colporteur, le
capitaine ne renouvela en rien sa toilette. L’un des coins
de son tricorne s’étant cassé, il le laissa pendre depuis
lors, bien que ce lui fût d’une grande gêne par temps
venteux. Je revois l’aspect de son habit, qu’il rafistolait
lui-même dans sa chambre de l’étage et qui, dès avant
la fin, n’était plus que pièces. Jamais il n’écrivit ni ne
reçut une lettre, et il ne parlait jamais à personne qu’aux
gens du voisinage, et cela même presque uniquement
lorsqu’il était ivre de rhum. Son grand coffre de marin,
nul d’entre nous ne l’avait jamais vu ouvert.
On ne lui résista qu’une seule fois, et ce fut dans les
13derniers temps, alors que mon pauvre père était déjà
gravement atteint de la phtisie qui devait l’emporter. Le
docteur Livesey, venu vers la fin de l’après-midi pour
visiter son patient, accepta que ma mère lui servît un
morceau à manger, puis, en attendant que son cheval fût
ramené du hameau – car nous n’avions pas d’écurie au
vieux Benbow – il s’en alla fumer une pipe dans la
salle. Je l’y suivis, et je me rappelle encore le contraste
frappant que faisait le docteur, bien mis et allègre, à la
perruque poudrée à blanc, aux yeux noirs et vifs, au
maintien distingué, avec les paysans rustauds, et surtout
avec notre sale et blême épouvantail de pirate, avachi
dans l’ivresse et les coudes sur la table. Soudain, il se
mit – je parle du capitaine – à entonner son sempiternel
refrain :
Nous étions quinze sur le coffre du mort...
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
La boisson et le diable ont expédié les autres,
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
Au début, j’avais cru que « le coffre du mort » était
sa grande cantine de là-haut dans la chambre de devant,
et cette imagination s’était amalgamée dans mes
cauchemars avec celle de l’homme de mer à une jambe.
14Mais à cette époque nous avions depuis longtemps
cessé de faire aucune attention au refrain ; il n’était
nouveau, ce soir-là, que pour le seul docteur Livesey, et
je m’aperçus qu’il produisait sur lui un effet rien moins
qu’agréable, car le docteur leva un instant les yeux avec
une véritable irritation avant de continuer à entretenir le
vieux Taylor, le jardinier, d’un nouveau traitement pour
ses rhumatismes. Cependant, le capitaine s’excitait peu
à peu à sa propre musique, et il finit par claquer de la
main sur sa table, d’une manière que nous connaissions
tous et qui exigeait le silence. Aussitôt, chacun se tut,
sauf le docteur Livesey qui poursuivit comme devant,
d’une voix claire et courtoise, en tirant une forte
bouffée de sa pipe tous les deux ou trois mots. Le
capitaine le dévisagea un instant avec courroux, fit
claquer de nouveau sa main, puis le toisa d’un air
farouche, et enfin lança avec un vil et grossier juron :
– Silence, là-bas dans l’entrepont !
– Est-ce à moi que ce discours s’adresse, monsieur ?
fit le docteur.
Et quand le butor lui eut déclaré, avec un nouveau
juron, qu’il en était ainsi :
– Je n’ai qu’une chose à vous dire, monsieur,
répliqua le docteur, c’est que si vous continuez à boire
du rhum de la sorte, le monde sera vite débarrassé d’un
très ignoble gredin !
15La fureur du vieux drôle fut terrible. Il se dressa
d’un bond, tira un coutelas de marin qu’il ouvrit, et le
balançant sur la main ouverte, s’apprêta à clouer au mur
le docteur.
Celui-ci ne broncha point. Il continua de lui parler
comme précédemment, par-dessus l’épaule, et du même
ton, un peu plus élevé peut-être, pour que toute la salle
entendît, mais parfaitement calme et posé :
– Si vous ne remettez à l’instant ce couteau dans
votre poche, je vous jure sur mon honneur que vous
serez pendu aux prochaines assises.
Ils se mesurèrent du regard ; mais le capitaine céda
bientôt, remisa son arme, et se rassit, en grondant
comme un chien battu.
– Et maintenant, monsieur, continua le docteur,
sachant désormais qu’il y a un tel personnage dans ma
circonscription, vous pouvez compter que j’aurai l’œil
sur vous nuit et jour. Je ne suis pas seulement médecin,
je suis aussi magistrat ; et s’il m’arrive la moindre
plainte contre vous, fût-ce pour un esclandre comme
celui de ce soir, je prendrai les mesures efficaces pour
vous faire arrêter et expulser du pays. Vous voilà
prévenu.
16Peu après on amenait à la porte le cheval du docteur
Livesey, et celui-ci s’en alla ; mais le capitaine se tint
tranquille pour cette soirée-là et nombre de suivantes.
17II
Où Chien-Noir fait une brève apparition
Ce fut peu de temps après cette algarade que
commença la série des mystérieux événements qui
devaient nous délivrer enfin du capitaine, mais non,
comme on le verra, des suites de sa présence. Cet hiverlà fut très froid et marqué par des gelées fortes et
prolongées ainsi que par de rudes tempêtes ; et, dès son
début, nous comprîmes que mon pauvre père avait peu
de chances de voir le printemps. Il baissait chaque jour,
et comme nous avions, ma mère et moi, tout le travail
de l’auberge sur les bras, nous étions trop occupés pour
accorder grande attention à notre fâcheux pensionnaire.
C’était par un jour de janvier, de bon matin. Il faisait
un froid glacial. Le givre blanchissait toute la crique, le
flot clapotait doucement sur les galets, le soleil encore
bas illuminait à peine la crête des collines et luisait au
loin sur la mer. Le capitaine, levé plus tôt que de
coutume, était parti sur la grève, son coutelas ballant
sous les larges basques de son vieil habit bleu, sa
lunette de cuivre sous le bras, son tricorne rejeté sur la
18nuque. Je vois encore son haleine flotter derrière lui
comme une fumée, tandis qu’il s’éloignait à grands pas.
Le dernier son que je perçus de lui, comme il
disparaissait derrière le gros rocher, fut un violent
reniflement de colère, à faire croire qu’il pensait
toujours au docteur Livesey.
Or, ma mère était montée auprès de mon père, et, en
attendant le retour du capitaine, je dressais la table pour
son déjeuner, lorsque la porte de la salle s’ouvrit, et un
homme entra, que je n’avais jamais vu. Son teint avait
une pâleur de cire ; il lui manquait deux doigts de la
main gauche et, bien qu’il fût armé d’un coutelas, il
semblait peu combatif. Je ne cessais de guetter les
hommes de mer, à une jambe ou à deux, mais je me
souviens que celui-là m’embarrassa. Il n’avait rien d’un
matelot, et néanmoins il s’exhalait de son aspect
comme un relent maritime.
Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service, et
il me commanda un rhum. Je m’apprêtais à sortir de la
salle pour l’aller chercher, lorsque mon client s’assit sur
une table et me fit signe d’approcher. Je m’arrêtai sur
place, ma serviette à la main.
– Viens ici, fiston, reprit-il. Plus près.
Je m’avançai d’un pas.
– Est-ce que cette table est pour mon camarade
19Bill ? interrogea-t-il, en ébauchant un clin d’œil.
Je lui répondis que je ne connaissais pas son
camarade Bill, et que la table était pour une personne
qui logeait chez nous, et que nous appelions le
capitaine.
– Au fait, dit-il, je ne vois pas pourquoi ton
capitaine ne serait pas mon camarade Bill. Il a une
balafre sur la joue, mon camarade Bill, et des manières
tout à fait gracieuses, en particulier lorsqu’il a bu.
Mettons, pour voir, que ton capitaine a une balafre sur
la joue, et mettons, si tu le veux bien, que c’est sur la
joue droite. Hein ! qu’est-ce que je te disais ! Et
maintenant, je répète : mon camarade Bill est-il dans la
maison ?
Je lui répondis qu’il était parti en promenade.
– Par où, fiston ? Par où est-il allé ?
Je désignai le rocher, et affirmai que le capitaine ne
tarderait sans doute pas à rentrer ; puis, quand j’eus
répondu à quelques autres questions :
– Oh ! dit-il, ça lui fera autant de plaisir que de boire
un coup, à mon camarade Bill.
Il prononça ces mots d’un air dénué de toute
bienveillance. Mais après tout ce n’était pas mon
affaire, et d’ailleurs je ne savais quel parti prendre.
L’étranger demeurait posté tout contre la porte de
20l’auberge, et surveillait le tournant comme un chat qui
guette une souris.
À un moment, je me hasardai sur la route, mais il
me rappela aussitôt, et comme je n’obéissais pas assez
vite à son gré, sa face cireuse prit une expression
menaçante, et avec un blasphème qui me fit sursauter, il
m’ordonna de revenir. Dès que je lui eus obéi, il revint
à ses allures premières, mi-caressantes, mi-railleuses,
me tapota l’épaule, me déclara que j’étais un brave
garçon, et que je lui inspirais la plus vive sympathie.
– J’ai moi-même un fils, ajouta-t-il, qui te ressemble
comme deux gouttes d’eau, et il fait toute la joie de
mon cœur. Mais le grand point pour les enfants est
l’obéissance, fiston... l’obéissance. Or, si tu avais
navigué avec Bill, tu n’aurais pas attendu que je te
rappelle deux fois... certes non. Ce n’était pas
l’habitude de Bill, ni de ceux qui naviguaient avec lui.
Mais voilà, en vérité, mon camarade Bill, avec sa
lunette d’approche sous le bras, Dieu le bénisse, ma
foi ! Tu vas te reculer avec moi dans la salle, fiston, et
te mettre derrière la porte : nous allons faire à Bill une
petite surprise... Que Dieu le bénisse ! je le répète !
Ce disant, l’inconnu m’attira dans la salle et me
plaça derrière lui dans un coin où la porte ouverte nous
cachait tous les deux. J’étais fort ennuyé et inquiet,
comme bien on pense, et mes craintes s’augmentaient
21encore de voir l’étranger, lui aussi, visiblement effrayé.
Il dégagea la poignée de son coutelas, et en fit jouer la
lame dans sa gaine ; et tout le temps que dura notre
attente, il ne cessa de ravaler sa salive, comme s’il avait
eu, comme on dit, un crapaud dans la gorge.
À la fin, le capitaine entra, fit claquer la porte
derrière lui sans regarder ni à droite ni à gauche, et
traversant la pièce, alla droit vers la table où l’attendait
son déjeuner.
– Bill ! lança l’étranger, d’une voix qu’il s’efforçait,
me parut-il, de rendre forte et assurée.
Le capitaine pivota sur ses talons, et nous fit face :
tout hâle avait disparu de son visage, qui était blême
jusqu’au bout du nez ; on eût dit, à son air, qu’il venait
de voir apparaître un fantôme, ou le diable, ou pis
encore, s’il se peut ; et j’avoue que je le pris en pitié, à
le voir tout à coup si vieilli et si défait.
– Allons, Bill, tu me reconnais ; tu reconnais un
vieux camarade de bord, pas vrai, Bill ?
Le capitaine eut un soupir spasmodique :
– Chien-Noir ! fit-il.
– Et qui serait-ce d’autre ? reprit l’étranger avec plus
d’assurance. Chien-Noir plus que jamais, venu voir son
vieux camarade de bord, Bill, à l’auberge de l’Amiral
Benbow... Ah ! Bill, Bill, nous en avons vu des choses,
tous les deux, depuis que j’ai perdu ces deux doigts,
ajouta-t-il, en élevant sa main mutilée.
– Eh bien, voyons, fit le capitaine, vous m’avez
retrouvé : me voici. Parlez donc. Qu’y a-t-il ?
– C’est bien toi, Bill, répliqua Chien-Noir. Il n’y a
pas d’erreur, Billy. Je vais me faire servir un verre de
rhum par ce cher enfant-ci, qui m’inspire tant de
sympathie, et nous allons nous asseoir, s’il te plaît, et
causer franc comme deux vieux copains.
Quand je revins avec le rhum, ils étaient déjà
installés de chaque côté de la table servie pour le
déjeuner du capitaine : Chien-Noir auprès de la porte, et
assis de biais comme pour surveiller d’un œil son vieux
copain, et de l’autre, à mon idée, sa ligne de retraite.
Il m’enjoignit de sortir en laissant la porte grande
ouverte.
– On ne me la fait pas avec les trous de serrure,
fiston, ajouta-t-il.
Je les laissai donc ensemble et me réfugiai dans
l’estaminet.
J’eus beau prêter l’oreille, comme de juste, il se
passa un bon moment où je ne saisis rien de leur
bavardage, car ils parlaient à voix basse ; mais peu à
peu ils élevèrent le ton, et je discernai quelques mots,
principalement des jurons, lancés par le capitaine.
– Non, non, non, et mille fois non ! et en voilà
assez ! cria-t-il une fois.
Et une autre :
– Si cela finit par la potence, tous seront pendus, je
vous dis !
Et tout à coup il y eut une effroyable explosion de
blasphèmes : chaises et table culbutèrent à la fois ; un
cliquetis d’acier retentit, puis un hurlement de douleur,
et une seconde plus tard je vis Chien-Noir fuir éperdu,
serré de près par le capitaine, tous deux coutelas au
poing, et le premier saignant abondamment de l’épaule
gauche. Arrivé à la porte, le capitaine assena au fuyard
un dernier coup formidable qui lui aurait sûrement
fendu le crâne, si ce coup n’eût été arrêté par notre
massive enseigne de l’Amiral Benbow. On voit encore
aujourd’hui la brèche sur la partie inférieure du tableau.
Ce coup mit fin au combat. Aussitôt sur la route,
Chien-Noir, en dépit de sa blessure, prit ses jambes à
son cou, et avec une agilité merveilleuse, disparut en
une demi-minute derrière la crête de la colline. Pour le
capitaine, il restait à béer devant l’enseigne, comme
sidéré. Après quoi, il se passa la main sur les yeux à
plusieurs reprises, et finalement rentra dans la maison.
– Jim, me dit-il, du rhum !
Et comme il parlait, il tituba légèrement et s’appuya
d’une main contre le mur.
– Êtes-vous blessé ? m’écriai-je.
– Du rhum ! répéta-t-il. Il faut que je m’en aille
d’ici. Du rhum ! du rhum !
Je courus lui en chercher ; mais, tout bouleversé par
ce qui venait d’arriver, je cassai un verre et faussai le
robinet, si bien que j’étais toujours occupé de mon côté
lorsque j’entendis dans la salle le bruit d’une lourde
chute. Je me précipitai et vis le capitaine étalé de tout
son long sur le carreau. À la même minute, ma mère,
alarmée par les cris et la bagarre, descendait quatre à
quatre pour venir à mon aide. À nous deux, nous lui
relevâmes la tête. Il respirait bruyamment et avec peine,
mais il avait les yeux fermés et le visage d’une teinte
hideuse.
– Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria ma mère, quel
malheur pour notre maison ! Et ton pauvre père qui est
malade !
Cependant nous n’avions aucune idée de ce qu’il
convenait de faire pour secourir le capitaine, et nous
restions persuadés qu’il avait reçu un coup mortel dans
sa lutte avec l’étranger. À tout hasard, je pris le verre de
rhum et tentai de lui en introduire un peu dans le
gosier ; mais il avait les dents étroitement serrées et les
mâchoires contractées comme un étau. Ce fut pour nous
une vraie délivrance de voir la porte s’ouvrir et livrer
passage au docteur Livesey, venu pour visiter mon père.
– Oh ! docteur ! criâmes-nous, que faire ? Où est-il
blessé ?
– Lui, blessé ? Taratata ! fit le docteur. Pas plus
blessé que vous ni moi. Cet homme vient d’avoir une
attaque d’apoplexie, comme je le lui avais prédit.
Allons, madame Hawkins, remontez vite auprès de
votre mari, et autant que possible ne lui parlez de rien.
De mon côté, je dois faire de mon mieux pour sauver la
vie trois fois indigne de ce misérable, et pour cela Jim
ici présent va m’apporter une cuvette.
Quand je rentrai avec la cuvette, le docteur avait
déjà retroussé la manche du capitaine et mis à nu son
gros bras musculeux. Il était couvert de tatouages :
« Bon vent » et « Billy Bones s’en fiche » se lisaient
fort nettement sur l’avant-bras ; et plus haut vers
l’épaule on voyait le dessin d’une potence avec son
pendu – dessin exécuté à mon sens avec beaucoup de
verve.
– Prophétique ! fit le docteur, en touchant du doigt
ce croquis. Et maintenant, maître Billy Bones, si c’est
bien là votre nom, nous allons voir un peu la couleur de
votre sang... Jim, avez-vous peur du sang ?
– Non, monsieur.
26– Bon. Alors, tenez la cuvette.
Et là-dessus il prit sa lancette et ouvrit la veine.
Il fallut tirer beaucoup de sang au capitaine avant
qu’il soulevât les paupières et promenât autour de lui un
regard vague. D’abord il fronça le sourcil en
reconnaissant le médecin ; puis son regard s’arrêta sur
moi, et il sembla rassuré. Mais soudain il changea de
couleur et s’efforça de se lever, en criant :
– Où est Chien-Noir ?
– Il n’y a de chien noir ici que dans votre
imagination, répliqua le docteur. Vous avez bu du
rhum ; vous avez eu une attaque, tout comme je vous le
prédisais, et je viens, fort à regret, de vous arracher à la
tombe où vous piquiez une tête. Et maintenant, maître
Bones...
– Ce n’est pas mon nom, interrompit-il.
– Peu importe ! C’est celui d’un flibustier de ma
connaissance, et je vous appelle ainsi pour abréger. Ce
que j’ai à vous dire, le voici : un verre de rhum ne vous
tuera pas, mais si vous en prenez un, vous en prendrez
un second, et un troisième, et je gagerais ma perruque
que, si vous ne cessez pas net, vous mourrez...
entendez-vous bien ?... vous mourrez, et vous irez à
votre vraie place, comme il est dit dans la Bible. Allons,
voyons, faites un effort. Je vous aiderai à vous mettre
27au lit, pour cette fois.
À nous deux, et non sans peine, nous arrivâmes à le
porter en haut et à le déposer sur son lit. Sa tête retomba
sur l’oreiller, comme s’il allait s’évanouir.
– Maintenant, dit le docteur, rappelez-vous bien ce
que je vous déclare en conscience : le rhum pour vous
est un arrêt de mort.
Et là-dessus il me prit par le bras et m’entraîna vers
la chambre de mon père.
– Ce ne sera rien, me dit-il, sitôt la porte refermée.
Je lui ai tiré assez de sang pour qu’il se tienne un
moment tranquille. Le mieux pour vous et pour lui
serait qu’il restât au lit une huitaine ; mais une nouvelle
attaque l’emporterait.
28III
La tache noire
Vers midi, chargé de boissons rafraîchissantes et de
médicaments, je pénétrai chez le capitaine. Il se trouvait
à peu près dans le même état, quoique un peu ranimé, et
il me parut à la fois faible et agité.
– Jim, me dit-il, tu es le seul ici qui vaille quelque
chose. Tu le sais, j’ai toujours été bon pour toi : pas un
mois ne s’est passé où tu n’aies reçu tes dix sous. Et
maintenant, camarade, tu vois comme je suis aplati et
abandonné de tous. Dis, Jim, tu vas m’apporter un petit
verre de rhum, tout de suite, n’est-ce pas, camarade ?
– Le docteur... commençai-je.
Mais il éclata en malédictions contre le docteur,
d’une voix lasse quoique passionnée.
– Les docteurs sont tous des sagouins, fit-il ; et
celui-là, hein, qu’est-ce qu’il y connaît, aux gens de
mer ? J’ai été dans des endroits chauds comme braise,
où les copains tombaient l’un après l’autre, de la fièvre
jaune, où les sacrés tremblements de terre faisaient
29onduler le sol comme une mer !... Qu’est-ce qu’il y
connaît, ton docteur, à des pays comme ça ?... et je ne
vivais que de rhum, je te dis. C’était ma boisson et ma
nourriture, nous étions comme mari et femme. Si je n’ai
pas tout de suite mon rhum, je ne suis plus qu’une
pauvre vieille carcasse échouée, et mon sang retombera
sur toi, Jim, et sur ce sagouin de docteur. (Il se remit à
sacrer.) Vois, Jim, comme mes doigts s’agitent,
continua-t-il d’un ton plaintif. Je ne peux pas les arrêter,
je t’assure. Je n’ai pas bu une goutte de toute cette
maudite journée. Ce docteur est un idiot, je te dis. Si je
ne bois pas un coup de rhum, Jim, je vais avoir des
visions : j’en ai déjà. Je vois le vieux Flint dans ce coinlà, derrière toi ; je le vois aussi net qu’en peinture. Et si
j’attrape des visions, comme ma vie a été orageuse, ce
sera épouvantable. Ton docteur lui-même a dit qu’un
verre ne me ferait pas de mal. Jim, je te paierai une
guinée d’or pour une topette.
Son agitation croissait toujours, et cela m’inquiétait
pour mon père, qui, étant au plus bas ce jour-là, avait
besoin de repos. D’ailleurs, si la tentative de corruption
m’offensait un peu, j’étais rassuré par les paroles du
docteur que me rappelait le capitaine.
– Je ne veux pas de votre argent, lui dis-je, sauf
celui que vous devez à mon père. Vous aurez un verre,
pas plus.
30Quand je le lui apportai, il le saisit avidement et
l’absorba d’un trait.
– Ah ! oui, fit-il, ça va un peu mieux, pour sûr. Et
maintenant, camarade, ce docteur a-t-il dit combien de
temps je resterais cloué ici sur cette vieille paillasse ?
– Au moins une huitaine.
– Tonnerre ! Une huitaine ! Ce n’est pas possible !
D’ici là ils m’auront flanqué la tache noire. En ce
moment même, ces ganaches sont en train de prendre le
vent sur moi : des fainéants incapables de conserver ce
qu’ils ont reçu, et qui veulent flibuster la part d’autrui.
Est-ce là une conduite digne d’un marin, je te le
demande ? Mais je suis économe dans l’âme, moi.
Jamais je n’ai gaspillé, ni perdu mon bon argent, et je
leur ferai encore la nique. Je n’ai pas peur d’eux. Je vais
larguer un ris, camarade, et les distancer à nouveau.
Tout en parlant ainsi, il s’était levé de sa couche, à
grand-peine, en se tenant à mon épaule, qu’il serrait
quasi à me faire crier, et mouvant ses jambes comme
des masses inertes. La véhémence de ses paroles, quant
à leur signification, contrastait amèrement avec la
faiblesse de la voix qui les proférait. Une fois assis au
bord du lit, il s’immobilisa.
– Ce docteur m’a tué, balbutia-t-il. Mes oreilles
tintent. Recouche-moi.
31Je n’eus pas le temps de l’assister, il retomba dans
sa position première et resta silencieux une minute.
– Jim, dit-il enfin, tu as vu ce marin de tantôt ?
– Chien-Noir ?
– Oui ! Chien-Noir !... C’en est un mauvais, mais
ceux qui l’ont envoyé sont pires. Voilà. Si je ne
parviens pas à m’en aller, et qu’ils me flanquent la
tache noire, rappelle-toi qu’ils en veulent à mon vieux
coffre de mer. Tu montes à cheval... tu sais monter,
hein ? Bon. Donc, tu montes à cheval, et tu vas chez...
eh bien oui, tant pis pour eux !... chez ce sempiternel
sagouin de docteur, lui dire de rassembler tout son
monde... Magistrats et le reste... et il leur mettra le
grappin dessus à l’Amiral Benbow... tout l’équipage du
vieux Flint, petits et grands, tout ce qu’il en reste.
J’étais premier officier, moi, premier officier du vieux
Flint, et je suis le seul qui connaisse l’endroit. Il m’a
livré le secret à Savannah, sur son lit de mort, à peu
près comme je pourrais faire à présent, vois-tu. Mais il
ne te faut les livrer que s’ils me flanquent la tache noire,
ou si tu vois encore ce Chien-Noir, ou bien un homme
de mer à une jambe, Jim... celui-là surtout.
– Mais qu’est-ce que cette tache noire, capitaine ?
– C’est un avertissement, camarade. Je t’expliquerai,
s’ils en viennent là. Mais continue à ouvrir l’œil, Jim, et
32je partagerai avec toi à égalité, parole d’honneur !
Il divagua encore un peu, d’une voix qui
s’affaiblissait ; mais je lui donnai sa potion ; il la prit,
docile comme un enfant, et fit la remarque que « si
jamais un marin avait eu besoin de drogues, c’était bien
lui » ; après quoi il tomba dans un sommeil profond
comme une syncope, où je le laissai.
Qu’aurais-je fait si tout s’était normalement passé ?
Je l’ignore. Il est probable que j’aurais tout raconté au
docteur, car je craignais terriblement que le capitaine se
repentît de ses aveux et se débarrassât de moi. Mais il
advint que mon pauvre père mourut cette nuit-là, fort à
l’improviste, ce qui me fit négliger tout autre souci.
Notre légitime désolation, les visites des voisins, les
apprêts des funérailles et tout le travail de l’auberge à
soutenir entre-temps, m’accaparèrent si bien que j’eus à
peine le loisir de songer au capitaine, et moins encore
d’avoir peur de lui.
Il descendit le lendemain matin, à vrai dire, et prit
ses repas comme d’habitude ; il mangea peu, mais but
du rhum, je le crains, plus qu’à l’ordinaire, car il se
servit lui-même au comptoir, l’air farouche et soufflant
par le nez, sans que personne osât s’y opposer. Le soir
qui précéda l’enterrement, il était plus ivre que jamais,
et cela scandalisait, dans cette maison en deuil, de l’ouïr
chanter son sinistre vieux refrain de mer. Mais, en dépit
33de sa faiblesse, il nous inspirait à tous une crainte
mortelle, et le docteur, appelé subitement auprès d’un
malade qui habitait à plusieurs milles, resta éloigné de
chez nous après le décès de mon père. Je viens de dire
que le capitaine était faible ; en réalité, il paraissait
s’affaiblir au lieu de reprendre des forces. Il grimpait et
descendait l’escalier, allait et venait de la salle à
l’estaminet et réciproquement, et parfois mettait le nez
au-dehors pour humer l’air salin, mais il marchait en se
tenant aux murs, et respirait vite et avec force, comme
on fait en escaladant une montagne. Pas une fois il ne
me parla en particulier, et je suis persuadé qu’il avait
quasi oublié ses confidences. Mais son humeur était
plus instable, et en dépit de sa faiblesse corporelle, plus
agressive que jamais. Lorsqu’il avait bu, il prenait la
manie inquiétante de tirer son coutelas et de garder la
lame à sa portée sur sa table. Mais tout compte fait, il se
souciait moins des gens et avait l’air plongé dans ses
pensées et à demi absent. Une fois, par exemple, à notre
grande surprise, il entonna un air nouveau, une sorte de
rustique chanson d’amour qu’il avait dû connaître tout
jeune avant de naviguer.
Ainsi allèrent les choses jusqu’au lendemain de
l’enterrement. Vers les trois heures, par un après-midi
âpre, de brume glacée, je m’étais mis sur le seuil une
minute, songeant tristement à mon père, lorsque je vis
sur la route un individu qui s’approchait avec lenteur. Il
34était à coup sûr aveugle, car il tapotait devant lui avec
son bâton et portait sur les yeux et le nez une grande
visière verte ; il était courbé par les ans ou par la
fatigue, et son vaste caban de marin, tout loqueteux, le
faisait paraître vraiment difforme. De ma vie je n’ai vu
plus sinistre personnage. Un peu avant l’auberge, il fit
halte et, élevant la voix sur un ton de mélopée bizarre,
interpella le vide devant lui :
– Un ami compatissant voudrait-il indiquer à un
pauvre aveugle... qui a perdu le don précieux de la vue
en défendant son cher pays natal, l’Angleterre, et le roi
George, que Dieu bénisse... où et en quel lieu de ce
pays il peut bien se trouver présentement ?
– Vous êtes à l’Amiral Benbow, crique du MontNoir, mon brave homme, lui répondis-je.
– J’entends une voix, reprit-il, une voix jeune.
Voudriez-vous me donner la main, mon aimable jeune
ami, et me faire entrer ?
Je lui tendis la main, et le hideux aveugle aux
paroles mielleuses l’agrippa sur-le-champ comme dans
des tenailles. Tout effrayé, je voulus me dégager, mais
l’aveugle, d’un simple effort, m’attira tout contre lui :
– Maintenant, petit, mène-moi auprès du capitaine.
– Monsieur, répliquai-je, sur ma parole je vous jure
que je n’ose pas.
35– Ah ! ricana-t-il, c’est comme ça ! Mène-moi tout
de suite à l’intérieur, ou sinon je te casse le bras.
Et tout en parlant il me le tordit, si fort que je
poussai un cri.
– Monsieur, repris-je, c’est pour vous ce que j’en
dis. Le capitaine n’est pas comme d’habitude. Il a
toujours le coutelas tiré. Un autre monsieur...
– Allons, voyons, marche ! interrompit-il.
Jamais je n’ouïs voix plus froidement cruelle et
odieuse que celle de cet aveugle. Elle m’intimida plus
que la douleur, et je me mis aussitôt en devoir de lui
obéir. Je franchis le seuil et me dirigeai droit vers la
salle où se tenait, abruti de rhum, notre vieux forban
malade. L’aveugle, me serrant dans sa poigne de fer,
m’attachait à lui et s’appuyait sur moi presque à me
faire succomber.
– Mène-moi directement à lui, et dès que je serai en
sa présence, crie : « Bill ! voici un ami pour vous. » Si
tu ne fais pas ça, moi je te ferai ceci...
Et il m’infligea une saccade dont je pensai
m’évanouir. Dans cette alternative, mon absolue terreur
du mendiant aveugle me fit oublier ma peur du
capitaine ; j’ouvris la porte de la salle et criai d’une
voix tremblante la phrase qui m’était dictée.
Le pauvre capitaine leva les yeux. En un clin d’œil
36son ivresse disparut, et il resta béant, dégrisé. Son
visage exprimait, plus que l’effroi, un horrible dégoût.
Il alla pour se lever, mais je crois qu’il n’en aurait plus
eu la force.
– Non, Bill, dit le mendiant, reste assis là. Je n’y
vois point, mais j’entends remuer un doigt. Les affaires
sont les affaires. Tends-moi ta main gauche. Petit,
prends sa main gauche par le poignet et approche-la de
ma droite.
Nous lui obéîmes tous deux exactement, et je le vis
faire passer quelque chose du creux de la main qui
tenait son bâton, entre les doigts du capitaine, qui se
refermèrent dessus instantanément.
– Voilà qui est fait, dit l’aveugle.
À ces mots, il me lâcha soudain et, avec une
dextérité et une prestesse incroyables, il déguerpit de la
salle et gagna la route. Figé sur place, j’entendis
décroître au loin le tapotement de son bâton.
Il nous fallut plusieurs minutes, au capitaine et à
moi, pour recouvrer nos esprits. À la fin, et presque
simultanément, je laissai aller son poignet que je tenais
toujours et il retira la main pour jeter un bref coup d’œil
dans sa paume.
– À dix heures ! s’écria-t-il. Cela me donne six
heures. Nous pouvons encore les flibuster.
37Il se leva d’un bond. Mais au même instant, pris de
vertige, il porta la main à sa gorge, vacilla une minute,
puis, avec un râle étrange, s’abattit de son haut, la face
contre terre.
Je courus à lui, tout en appelant ma mère. Mais
notre empressement fut vain. Frappé d’apoplexie
foudroyante, le capitaine avait succombé. Chose
singulière à dire, bien que sur la fin il éveillât ma pitié,
jamais certes je ne l’avais aimé ; pourtant, dès que je le
vis mort, j’éclatai en sanglots. C’était le second décès
que je voyais, et le chagrin dû au premier était encore
tout frais dans mon cœur.
IV
Le coffre de mer
Sans perdre un instant, je racontai alors à ma mère
tout ce que je savais, comme j’aurais peut-être dû le
faire depuis longtemps. Nous vîmes d’emblée le péril et
la difficulté de notre situation. L’argent du capitaine
(s’il en avait) nous était bien dû en partie ; mais quelle
apparence y avait-il que les complices de notre homme,
et surtout les deux échantillons que j’en connaissais,
Chien-Noir et le mendiant aveugle, fussent disposés à
lâcher leur butin pour régler les dettes du défunt ? Or, si
je suivais les instructions du capitaine et allais aussitôt
prévenir le docteur Livesey, je laissais ma mère seule et
sans défense : je n’y pouvais donc songer. D’ailleurs,
nous nous sentions tous deux incapables de rester
beaucoup plus longtemps dans la maison. Les charbons
qui s’éboulaient dans le fourneau de la cuisine, et
jusqu’au tic-tac de l’horloge, nous pénétraient de
crainte. Le voisinage s’emplissait pour nous de bruits
de pas imaginaires ; et placé entre le cadavre du
capitaine gisant sur le carreau de la salle, et la pensée de
39l’infâme mendiant aveugle rôdant aux environs et prêt à
reparaître, il y avait des moments où, comme on dit, je
tremblais dans mes culottes, de terreur. Il nous fallait
prendre une décision immédiate. Finalement, l’idée
nous vint de partir tous les deux chercher du secours au
hameau voisin. Aussitôt dit, aussitôt fait. Sans même
nous couvrir la tête, nous nous élançâmes dans le soir
tombant et le brouillard glacé.
Le hameau n’était qu’à quelque cent toises, mais
caché à la vue, de l’autre côté de la crique voisine ; et,
ce qui me rassurait beaucoup, il se trouvait dans la
direction opposée à celle par où l’aveugle avait fait son
apparition et par où il s’en était apparemment retourné.
Le trajet nous prit peu de minutes, et cependant nous
nous arrêtâmes plusieurs fois pour prêter l’oreille. Mais
on n’entendait aucun bruit suspect : rien que le léger
clapotis du ressac et le croassement des corbeaux dans
le bois.
Les chandelles s’allumaient quand nous atteignîmes
le hameau, et jamais je n’oublierai mon soulagement à
voir leur jaune clarté aux portes et aux fenêtres. Mais ce
fut là, tout compte fait, le meilleur de l’assistance que
nous obtînmes de ce côté. Car, soit dit à la honte de ces
gens, personne ne consentit à nous accompagner
jusqu’à l’Amiral Benbow. Plus nous leur disions nos
ennuis, plus ils se cramponnaient – hommes, femmes et
40enfants – à l’abri de leurs maisons. Le nom du capitaine
Flint, inconnu de moi, mais familier à beaucoup d’entre
eux, répandait la terreur. Des hommes qui avaient
travaillé aux champs, plus loin que l’Amiral Benbow, se
souvenaient aussi d’avoir vu sur la route plusieurs
étrangers dont ils s’étaient écartés, les prenant pour des
contrebandiers, et l’un ou l’autre avait vu un petit
chasse-marée à l’abri dans ce que nous appelions la cale
de Kitt. C’est pourquoi il suffisait d’être une relation du
capitaine pour leur causer une frayeur mortelle. Tant et
si bien que, si nous en trouvâmes plusieurs disposés à
se rendre à cheval jusque chez le docteur Livesey, qui
habitait dans une autre direction, pas un ne voulut nous
aider à défendre l’auberge.
La lâcheté, dit-on, est contagieuse ; mais la
discussion, au contraire, donne du courage. Aussi,
quand chacun eut parlé, ma mère leur dit leur fait à
tous. Elle ne voulait pas, déclara-t-elle, perdre de
l’argent qui appartenait à son fils orphelin. Elle
conclut :
– Si aucun d’entre vous n’ose venir, Jim et moi nous
oserons. Nous allons retourner d’où nous sommes
venus, et sans vous dire merci, tas de gros gaillards
pires que des poules mouillées. Nous ouvrirons ce
coffre, dût-il nous en coûter la vie. Et je vous emprunte
ce sac, madame Crossley, pour emporter notre dû.
41Comme de juste, je me déclarai prêt à accompagner
ma mère, et, comme de juste aussi, tous se récrièrent
devant notre témérité ; mais même alors, pas un homme
ne s’offrit à nous escorter. Tout ce qu’ils firent, ce fut
de me donner un pistolet chargé, pour le cas où l’on
nous attaquerait, et de nous promettre qu’ils tiendraient
des chevaux tout sellés, pour le cas où l’on nous
poursuivrait lors de notre retour ; cependant qu’un
garçon s’apprêtait à galoper jusque chez le docteur afin
d’obtenir le secours de la force armée.
Mon cœur battait fort quand, par la nuit glacée, nous
nous engageâmes dans cette périlleuse aventure. La
pleine lune, rougeâtre et déjà haute, transparaissait vers
la limite supérieure du brouillard. Notre hâte s’en
accrut, car il ferait évidemment aussi clair qu’en plein
jour avant que nous pussions quitter la maison, et notre
départ serait exposé à tous les yeux. Nous nous
faufilâmes au long des haies, prompts et silencieux,
sans rien voir ni entendre qui augmentât nos
inquiétudes. Enfin, à notre grand soulagement, la porte
de l’Amiral Benbow se referma sur nous.
Je poussai bien vite le verrou, et nous restâmes une
minute dans le noir, tout pantelants, seuls sous ce toit
avec le cadavre du capitaine. Puis ma mère prit une
chandelle dans l’estaminet, et, nous tenant par la main,
nous pénétrâmes dans la salle. Le corps gisait toujours
42dans la même position, les yeux béants et un bras
étendu.
– Baisse le store, Jim, chuchota ma mère ; s’ils
arrivaient ils nous verraient du dehors... Là... Et
maintenant, il nous faut trouver la clef sur ce cadavre :
je voudrais bien savoir qui de nous va y toucher !
Et elle eut une sorte de sanglot.
Je m’agenouillai à côté du mort. Près de sa main, sur
le parquet, je vis un petit rond de papier noirci sur une
face. C’était évidemment la tache noire. Je pris le
papier et le retournai. Au verso, correctement tracé
d’une main ferme, je lus ce court message : « Tu as
jusqu’à dix heures du soir. »
– Mère, dis-je, il avait jusqu’à dix heures.
À cet instant précis, notre vieille horloge se mit à
sonner. Ce fracas inattendu nous fît une peur affreuse ;
mais tout allait bien : il n’était que six heures.
– Allons, Jim, reprit ma mère, cette clef.
J’explorai les poches, l’une après l’autre. Quelque
menue monnaie, un dé, du fil et de grosses aiguilles, un
rôle de tabac mordu par le bout, le couteau à manche
courbe, une boussole portative et un briquet, formaient
tout leur contenu. Je commençai à désespérer.
– Elle est peut-être à son cou, hasarda ma mère.
43Surmontant une vive répugnance, j’arrachai au col
la chemise du cadavre, et la clef nous apparut, enfilée à
un bout de corde goudronnée, que je tranchai à l’aide de
son propre couteau. Ce succès nous remplit d’espoir, et
nous grimpâmes en toute hâte à la petite chambre où le
capitaine avait couché si longtemps, et d’où sa malle
n’avait pas bougé depuis le jour de son arrivée.
C’était, d’apparence, un coffre de marin comme tous
les autres, aux angles détériorés par les heurts d’un
service prolongé. Sur le couvercle se lisait l’initiale
« B », imprimée au fer chaud.
– Passe-moi la clef, me dit ma mère.
Bien que la serrure fût très dure, elle l’ouvrit en un
clin d’œil et souleva le couvercle.
Un fort relent de tabac et de goudron s’échappa du
coffre, mais on n’y voyait rien, au premier abord, qu’un
très bon habit complet, soigneusement brossé et plié. Il
n’avait jamais servi, au dire de ma mère. Dessous, le
pêle-mêle commençait : un quart de cercle, un gobelet
de fer-blanc, plusieurs rouleaux de tabac, deux paires de
très beaux pistolets, un lingot d’argent, une vieille
montre espagnole et quelques autres bibelots de peu de
valeur, presque tous d’origine étrangère, un compas de
mathématiques à branches de cuivre et cinq ou six
curieux coquillages des Indes occidentales. Je me suis
demandé souvent, par la suite, pourquoi il transportait
44avec lui ces coquillages, dans sa vie errante de criminel
pourchassé.
Jusqu’ici, le lingot d’argent et les bibelots avaient
seuls quelque prix, mais cela ne faisait pas notre affaire.
Par-dessous, il y avait un vieux suroît blanchi aux
embruns de bien des môles. Ma mère le retira
impatiemment, et le dernier contenu de la malle nous
apparut : un paquet enveloppé de toile cirée, qui
semblait renfermer des papiers, et un sac de toile qui
émit sous nos doigts le tintement de l’or.
– Je ferai voir à ces bandits que je suis une honnête
femme, dit ma mère. Je prendrai mon dû, et pas un
rouge liard de plus. Donne-moi le sac de M
me
Crossley.
Et elle se mit en devoir de faire passer, du sac de
matelot dans celui que je tenais, le montant de la dette
du capitaine.
La tâche était longue et ardue, car il y avait là,
entassées au hasard, des pièces de tous pays et de tous
modules : doublons, louis d’or, guinées, pièces de huit
et d’autres que j’ignore. Les guinées, du reste, se
trouvaient en minorité, et celles-là seules permettaient à
ma mère de s’y retrouver dans son compte.
Soudain, comme nous étions presque à moitié de
l’opération, je posai ma main sur son bras. Dans l’air
silencieux et glacé je venais de percevoir un bruit qui fit
45cesser mon cœur de battre : c’était le tapotement du
bâton de l’aveugle sur la route gelée. Le bruit se
rapprochait. Nous retenions notre souffle. Un coup
violent heurta la porte de l’auberge ; nous entendîmes
qu’on tournait la poignée, et le verrou cliqueta sous les
efforts du misérable. Puis il y eut un long intervalle de
silence, dedans comme dehors. À la fin le tapotement
reprit et, à notre joie indicible, s’affaiblit peu à peu dans
le lointain et s’évanouit tout à fait.
– Mère, dis-je, prends le tout et allons-nous-en.
J’étais certain, en effet, que la porte verrouillée avait
paru suspecte, et que cela nous attirerait bientôt tout le
guêpier aux oreilles. Pourtant je me félicitais de l’avoir
verrouillée, et cela à un point difficilement croyable
pour qui n’a jamais rencontré ce terrifiant vieil aveugle.
Mais, en dépit de sa frayeur, ma mère se refusait à
prendre rien au-delà de son dû, et ne voulait absolument
pas se contenter de moins. Il n’était pas encore sept
heures, disait-elle, et de loin ; elle connaissait son droit
et voulait en user. Elle discutait encore avec moi,
lorsqu’un bref et léger coup de sifflet retentit au loin sur
la hauteur. C’en fut assez, et plus qu’assez, pour elle et
pour moi.
– J’emporte toujours ce que j’ai, fit-elle en se
relevant.
46– Et j’emporte ceci pour arrondir le compte,
ajoutais-je, empoignant le paquet de toile cirée.
Un instant de plus, et laissant la lumière auprès du
coffre vide, nous descendions l’escalier à tâtons ; un
autre encore, et, la porte ouverte, notre exode
commençait. Il n’était que temps de déguerpir. Le
brouillard se dissipait rapidement ; déjà la lune brillait,
tout à fait dégagée, sur les hauteurs voisines, et c’était
uniquement au creux du ravin et devant la porte de
l’auberge, qu’un mince voile de brume flottait encore,
pour cacher les premiers pas de notre fuite. Bien avant
la mi-chemin du hameau, très peu au-delà du pied de la
hauteur, nous arriverions en plein clair de lune. Et ce
n’était pas tout, car déjà nous percevions le bruit de pas
nombreux qui accouraient. Nous tournâmes la tête dans
leur direction : une lumière balancée de droite et de
gauche, et qui se rapprochait rapidement, nous montra
que l’un des arrivants portait une lanterne.
– Mon petit, me dit soudain ma mère, prends
l’argent et fuis. Je vais m’évanouir.
C’était, je le compris, la fin irrémissible pour tous
deux. Combien je maudissais la lâcheté de nos voisins !
Combien j’en voulais à ma pauvre mère pour son
honnêteté et son avidité, pour sa témérité passée et sa
faiblesse présente !
Par bonheur, nous étions précisément au petit pont,
47et je guidai ses pas chancelants jusqu’au talus de la
berge, où elle poussa un soupir et retomba sur mon
épaule. Je ne sais comment j’en eus la force, et je crains
bien d’avoir agi brutalement, mais je réussis à la traîner
le long de la berge et jusqu’à l’entrée de la voûte. La
pousser plus loin me fut impossible, car le pont était
trop bas, et ce fut à plat ventre et non sans peine que je
m’introduisis dessous. Il nous fallut donc rester là, ma
mère presque entièrement visible, et tous deux à portée
d’ouïe de l’auberge.
48V
La fin de l’aveugle
Ma curiosité, du reste, l’emporta sur ma peur. Je me
sentis incapable de rester dans ma cachette, et, rampant
à reculons, regagnai la berge. De là, dissimulé derrière
une touffe de genêt, j’avais vue sur la route jusque
devant notre porte. À peine étais-je installé, que mes
ennemis arrivèrent au nombre de sept ou huit, en une
course rapide et désordonnée. L’homme à la lanterne
les précédait de quelques pas. Trois couraient de front,
se tenant par la main, et au milieu de ce trio je devinai,
malgré le brouillard, le mendiant aveugle. Un instant
plus tard, sa voix me prouvait que je ne me trompais
pas.
– Enfoncez la porte ! cria-t-il.
– On y va, monsieur ! répondirent deux ou trois des
sacripants qui s’élancèrent vers l’Amiral Benbow, suivis
du porteur de lanterne.
Je les vis alors faire halte et les entendis converser à
mi-voix, comme s’ils étaient surpris de trouver la porte
49ouverte. Mais la halte fut brève, car l’aveugle se remit à
lancer des ordres. Il élevait et grossissait le ton, brûlant
d’impatience et de rage.
– Entrez ! entrez donc ! cria-t-il, en les injuriant
pour leur lenteur.
Quatre ou cinq d’entre eux obéirent, tandis que deux
autres restaient sur la route avec le redoutable
mendiant. Il y eut un silence, puis un cri de surprise, et
une exclamation jaillit de l’intérieur :
– Bill est mort !
Mais l’aveugle maudit à nouveau leur lenteur. Il
hurla :
– Que l’un de vous le fouille, tas de fainéants, et que
les autres montent chercher le coffre !
Je les entendis se ruer dans notre vieil escalier, avec
une violence à ébranler toute la maison. Presque
aussitôt de nouveaux cris d’étonnement s’élevèrent ; la
fenêtre de la chambre du capitaine s’ouvrit avec fracas
dans un cliquetis de carreaux cassés, et un homme
apparut dans le clair de lune, la tête penchée, et d’en
haut interpella l’aveugle sur la route :
– Pew, cria-t-il, on nous a devancés ! Quelqu’un a
retourné le coffre de fond en comble.
– Est-ce que la chose y est ? rugit Pew.
50– Oui, l’argent y est !
Mais l’aveugle envoya l’argent au diable.
– Le paquet de Flint, je veux dire !
– Nous ne le trouvons nulle part, répliqua l’individu.
– Hé ! ceux d’en bas, est-il sur Bill ? cria de
nouveau l’aveugle.
Là-dessus, un autre personnage, probablement celui
qui était resté en bas à fouiller le cadavre du capitaine,
parut sur le seuil de l’auberge :
– Bill a déjà été fouillé : ses poches sont vides.
– Ce sont ces gens de l’auberge, c’est ce gamin...
Que ne lui ai-je arraché les yeux ! cria l’aveugle. Ils
étaient ici il n’y a qu’un instant : la porte était
verrouillée quand j’ai essayé d’entrer. Cherchez partout,
garçons, et trouvez-les-moi.
– C’est juste, à preuve qu’ils ont laissé leur
camoufle ici, cria l’homme de la fenêtre.
– Grouillez donc ! Chambardez la maison, mais
trouvez-les-moi ! réitéra Pew, en battant la route de sa
canne.
Alors, du haut en bas de notre vieille auberge, il se
fit un grand tohu-bohu de lourdes semelles courant çà et
là, de meubles renversés et de portes enfoncées, à
réveiller tous les échos du voisinage ; puis nos
51individus reparurent l’un après l’autre sur la route,
déclarant que nous étions introuvables. Mais à cet
instant le même sifflet qui nous avait inquiétés, ma
mère et moi, alors que nous étions à compter l’argent
du défunt capitaine, retentit dans la nuit, répété par
deux fois. J’avais cru d’abord que c’était là un signal de
l’aveugle pour lancer ses troupes à l’assaut ; mais je
compris cette fois que le son provenait de la hauteur
vers le hameau, et, à en juger par son effet sur les
flibustiers, il les avertissait de l’approche du péril.
– C’est encore Dirk, dit l’un. Deux coups, les gars !
Il s’agit de décaniller !
– De décaniller, capon ! s’écria Pew. Dirk n’a
jamais été qu’un lâche imbécile, ne vous occupez pas
de lui... Ils doivent être tout près. Impossible qu’ils
soient loin. Vous les avez à portée de la main. Grouillez
et cherchez après, tas de salauds ! Le diable ait mon
âme ! Ah ! si j’y voyais !
Cette harangue ne resta pas sans effet ; deux des
coquins se mirent à chercher çà et là parmi le saccage,
mais plutôt à contrecœur et sans cesser de penser à la
menace de danger. Les autres restèrent sur la route,
irrésolus.
– Vous avez sous la main des mille et des mille, tas
d’idiots, et vous hésitez ! Vous serez riches comme des
rois si vous trouvez l’objet. Vous savez qu’il est ici, et
52vous tirez au flanc ! Pas un de vous n’eût osé affronter
Bill, et je l’ai affronté, moi un aveugle ! Et je perdrais
ma chance à cause de vous ! Je ne serais qu’un pauvre
abject, mendiant un verre de rhum, alors que je pourrais
rouler carrosse ! Si vous aviez seulement le courage
d’un cancrelat qui ronge un biscuit, vous les auriez déjà
empoignés.
– Au diable, Pew ! grommela l’un. Nous tenons les
doublons !
– Ils auront caché ce sacré machin, dit un autre.
Prends les georges
1
, Pew, et ne reste pas ici à beugler.
C’était le cas de le dire, tant la colère de Pew
s’exaltait devant ces objections. À la fin, la rage le
domina tout à fait ; il se mit à taper dans le tas au
hasard, et son bâton résonna sur plusieurs crânes. De
leur côté, les malandrins, sans pouvoir réussir à
s’emparer de l’arme et à la lui arracher, agonisaient leur
tyran d’injures et d’atroces menaces.
Cette rixe fut notre salut. Elle durait toujours,
lorsqu’un autre bruit se fit entendre, qui provenait de la
hauteur du côté du hameau – un bruit de chevaux lancés
au galop. Presque en même temps, l’éclair et la
détonation d’un coup de pistolet jaillirent d’une haie.
C’était là, évidemment, le signal du sauve-qui-peut, car
1
Les livres sterling, à l’effigie du roi George.
53les flibustiers prirent la fuite aussitôt et s’encoururent
chacun de son côté, si bien qu’en une demi-minute ils
avaient tous disparu, sauf Pew. L’avaient-ils abandonné
dans l’émoi de leur panique ou bien pour se venger de
ses injures et de ses coups ? Je l’ignore. Le fait est qu’il
demeura seul, affolé, tapotant au hasard sur la route,
cherchant et appelant ses camarades. Finalement il prit
la mauvaise direction et courut vers le hameau. Il me
dépassa de quelques pas, tout en appelant :
– Johnny, Chien-Noir, Dirk (et d’autres noms), vous
n’allez pas abandonner votre vieux Pew, camarades...
pas votre vieux Pew !
À cet instant, la cavalcade débouchait sur la hauteur,
et l’on vit au clair de la lune quatre ou cinq cavaliers
dévaler la pente au triple galop.
Pew comprit son erreur. Avec un grand cri, il se
détourna et courut droit au fossé, dans lequel il s’abattit.
Il se remit sur pied en une seconde et s’élança de
nouveau, totalement affolé, en plein sous les sabots du
cheval le plus proche.
Le cavalier tenta de l’éviter, mais ce fut en vain.
Avec un hurlement qui résonna dans la nuit, Pew
tomba, et les quatre fers le heurtèrent et le martelèrent
au passage. Il roula de côté, puis s’affaissa mollement,
la face contre terre, et ne bougea plus.
54Je bondis, en hélant les cavaliers. Ils s’étaient arrêtés
au plus vite, horrifiés de l’accident. Je les reconnus
bientôt. L’un, qui suivait les autres à distance, était ce
gars du hameau qui avait couru chez le docteur
Livesey ; les autres étaient des officiers de la douane
qu’il avait rencontrés sur son chemin et qu’il avait eu le
bon esprit de ramener aussitôt. Les bruits concernant le
chasse-marée de la cale de Kitt étaient parvenus aux
oreilles de l’inspecteur Dance, et l’avaient amené ce
soir-là de notre côté. C’est à ce hasard que ma mère et
moi nous dûmes d’échapper au trépas.
Pew était mort, et bien mort. Quant à ma mère, une
fois transportée au hameau, quelques gouttes d’eau
froide et des sels eurent vite fait de la ranimer.
Cependant, l’inspecteur galopait à toute vitesse jusqu’à
la cale de Kitt ; mais ses hommes durent mettre pied à
terre et descendre le ravin à tâtons, en menant leurs
chevaux et parfois les soutenant, le tout dans la crainte
d’une surprise. Aussi, quand ils atteignirent la cale, le
chasse-marée avait déjà pris la mer. Comme il était
encore tout proche, l’inspecteur le héla. Une voix lui
répondit qu’il eût à se garer du clair de lune, s’il ne
voulait recevoir du plomb. En même temps, une balle
siffla, lui éraflant le bras. Peu après, le chasse-marée
doubla la pointe et disparut. M. Dance resta là, selon
son expression, « comme un poisson hors de l’eau », et
il dut se contenter de dépêcher un homme à B... pour
55avertir le cotre de la douane. Il ajouta : « C’est
d’ailleurs bien inutile. Ils ont filé pour de bon, et la
chose est réglée. À part cela, je me félicite d’avoir
marché sur les cors à M. Pew. » Car à ce moment il
avait ouï mon récit.
Je m’en retournai avec lui à l’Amiral Benbow. On ne
peut imaginer l’état de saccage où se trouvait la maison.
Dans leur chasse frénétique, ces gredins avaient jeté bas
jusqu’à l’horloge, et bien qu’ils n’eussent rien emporté
que la bourse du capitaine et la monnaie du comptoir, je
vis d’un coup d’œil que nous étions ruinés. M. Dance,
lui, ne comprenait rien au spectacle.
– Ils ont trouvé l’argent, dites-vous, Hawkins ?
Alors, que diantre cherchaient-ils ? D’autre argent, je
suppose...
– Non, monsieur, je ne le pense pas, répliquai-je. Au
fait, monsieur, je crois avoir l’objet dans ma poche, et, à
vrai dire, j’aimerais le mettre en sûreté.
– Bien entendu, mon petit, c’est trop juste. Je vais le
prendre, si vous voulez.
– Je songeais que peut-être le docteur Livesey...
commençai-je.
– Parfaitement juste, approuva-t-il. Parfaitement.
C’est un galant homme et un magistrat. Et maintenant
que j’y pense, je ferais bien d’aller de ce côté, moi
56aussi, pour rendre compte, à lui ou au chevalier. Maître
Pew est mort, après tout ; non pas que je le regrette,
mais il est mort, voyez-vous, et les gens ne
demanderaient pas mieux que de se servir de cela
contre un officier des douanes de Sa Majesté. Or donc,
Hawkins, si vous voulez, je vous emmène.
Je le remerciai cordialement de son offre, et nous
regagnâmes le hameau, où se trouvaient les chevaux. Le
temps d’aviser ma mère, et toute la troupe était en selle.
– Dogger, dit M. Dance à l’un de ses compagnons,
vous avez un bon cheval ; prenez ce garçon en croupe.
Dès que je fus installé, me tenant au ceinturon de
Dogger, l’inspecteur donna le signal du départ, et l’on
se mit en route au grand trot vers la demeure du docteur
Livesey.
57VI
Les papiers du capitaine
Nous allâmes bon train jusqu’à la porte du docteur
Livesey, où l’on fit halte. La façade de la maison était
plongée dans l’obscurité.
M. Dance m’ordonna de sauter à bas et d’aller
frapper, et Dogger me prêta son étrier pour descendre.
La porte s’ouvrit aussitôt et une servante parut.
– Est-ce que le docteur Livesey est chez lui ?
demandai-je.
Elle me répondit négativement. Il était rentré dans
l’après-midi, mais était ressorti pour dîner au château et
passer la soirée avec le chevalier.
– Eh bien, garçons, allons-y, dit M. Dance.
Cette fois, comme la distance était brève, je restai à
pied et courus auprès de Dogger, en me tenant à la
courroie de son étrier. On passa la grille et on remonta
l’avenue aux arbres dépouillés, entre de vastes et
vénérables jardins dont le château, tout blanc sous le
58clair de lune, fermait la perspective. Arrivé là M. Dance
mit pied à terre, et fut au premier mot introduit dans la
maison, où je l’accompagnai.
Nous suivîmes le valet au long d’un corridor tapissé
de nattes, et pénétrâmes enfin dans une bibliothèque
spacieuse aux multiples rayons chargés de livres et
surmontés de bustes, où le chevalier et le docteur
Livesey fumaient leur pipe, assis aux deux côtés d’un
feu ronflant.
Je n’avais jamais vu le chevalier d’aussi près.
C’était un homme de haute taille, dépassant six pieds, et
de carrure proportionnée, à la mine fière et brusque, au
visage tanné, couperosé et ridé par ses longues
pérégrinations. Ses sourcils très noirs et très mobiles lui
donnaient un air non pas méchant à vrai dire, mais
plutôt vif et hautain.
– Entrez, monsieur Dance, dit-il avec une majesté
familière.
– Bonsoir, Dance, fit le docteur avec un signe de
tête. Et bonsoir aussi, ami Jim. Quel bon vent vous
amène ?
L’inspecteur, dans une attitude militaire, débita son
histoire comme une leçon ; et il fallait voir les deux
messieurs avancer la tête et s’entreregarder, si surpris et
attentifs qu’ils en oubliaient de fumer. Lorsque le
59narrateur leur conta le retour de ma mère à l’auberge, le
docteur Livesey se donna une claque sur la cuisse, et le
chevalier cria : « Bravo ! » en cassant sa longue pipe
contre la grille du foyer. Bien avant la fin du récit, M.
Trelawney (tel était, on s’en souviendra, le nom du
chevalier) s’était levé de sa chaise et arpentait la pièce.
Le docteur, comme pour mieux entendre, avait retiré sa
perruque poudrée, ce qui lui donnait, avec son crâne
aux cheveux noirs et tondus ras, l’aspect le plus
singulier.
Son récit terminé, M. Dance se tut.
– Monsieur Dance, lui dit le chevalier, vous êtes un
très digne compagnon. Pour le fait d’avoir passé sur le
corps de ce sinistre et infâme gredin, c’est à mon sens
une œuvre pie, monsieur, comme c’en est une d’écraser
un cafard. Notre petit Hawkins est un brave, à ce que je
vois. Hawkins, voulez-vous sonner ? M. Dance boira
bien un verre de bière.
– Ainsi donc, Jim, interrogea le docteur, vous avez
l’objet qu’ils cherchaient, n’est-ce pas ?
– Le voici, monsieur.
Et je lui remis le paquet de toile cirée.
Le docteur l’examina en tous sens. Visiblement les
doigts lui démangeaient de l’ouvrir ; mais il s’en
abstint, et le glissa tranquillement dans la poche de son
60habit.
– Chevalier, dit-il, quand Dance aura bu sa bière il
va, comme de juste, reprendre le service de Sa Majesté ;
mais j’ai l’intention de garder Jim Hawkins : il passera
la nuit chez moi. En attendant, il faut qu’il soupe, et
avec votre permission, je propose de lui faire monter un
peu de pâté froid.
– Bien volontiers, Livesey, répliqua le chevalier ;
mais Hawkins a mérité mieux que du pâté froid.
En conséquence, un copieux ragoût de pigeon me
fut servi sur une petite table, et je mangeai avec appétit,
car j’avais une faim de loup. M. Dance, comblé de
nouvelles félicitations, se retira enfin.
– Et maintenant, chevalier... dit le docteur.
– Et maintenant, Livesey... dit le chevalier, juste en
même temps.
– Chacun son tour ! pas tous à la fois ! plaisanta le
docteur Livesey. Vous avez entendu parler de ce Flint,
je suppose ?
– Si j’ai entendu parler de lui ! s’exclama le
chevalier. Vous osez le demander ! C’était le plus
atroce forban qui eût jamais navigué. Comparé à Flint,
Barbe-Bleue n’était qu’un enfant. Les Espagnols
avaient de lui une peur si excessive que, je vous le
déclare, monsieur, il m’arrivait parfois d’être fier qu’il
61fût anglais. J’ai vu de mes yeux paraître ses huniers, au
large de l’île Trinité, et le lâche fils d’ivrognesse qui
commandait notre navire s’est enfui... oui, monsieur,
s’est enfui et réfugié dans Port-d’Espagne.
– Eh bien, moi aussi j’ai entendu parler de lui, en
Angleterre, reprit le docteur. Mais ce n’est pas la
question. Dites-moi : possédait-il de l’argent ?
– S’il possédait de l’argent ! Mais n’avez-vous donc
pas écouté l’histoire ? Que cherchaient ces canailles,
sinon de l’argent ? De quoi s’inquiètent-ils, sinon
d’argent ? Pourquoi risqueraient-ils leurs peaux
infâmes, sinon pour de l’argent ?
– C’est ce que nous allons voir, repartit le docteur.
Mais vous prenez feu d’une façon déconcertante, et
avec vos exclamations, je n’arrive pas à placer un mot.
Laissez-moi vous interroger. En admettant que j’aie ici
dans ma poche un indice capable de nous guider vers le
lieu où Flint a enterré son trésor, croyez-vous que ce
trésor serait considérable ?
– S’il serait considérable, monsieur ! Il le serait
tellement que, si nous possédions l’indice dont vous
parlez, je nolise un bâtiment dans le port de Bristol, je
vous emmène avec Hawkins, et j’aurai ce trésor, dût sa
recherche me prendre un an.
– Parfait ! Alors donc, si Jim y consent, nous
62ouvrirons le paquet.
Et il le déposa devant lui sur la table.
Le paquet était cousu, ce qui força le docteur à
prendre dans sa trousse ses ciseaux chirurgicaux pour
faire sauter les points et dégager son contenu, à savoir :
un cahier et un pli scellé.
– Voyons d’abord le cahier, dit le docteur.
Celui-ci m’avait appelé auprès de lui, mon repas
terminé, pour me faire participer au plaisir des
recherches. Nous nous penchâmes donc, le chevalier et
moi, par-dessus son épaule tandis qu’il ouvrait le
document. On ne voyait sur sa première page que
quelques spécimens d’écriture, comme on en trace la
plume à la main, par désœuvrement ou pour s’exercer.
J’y retrouvai le texte du tatouage : « Billy Bones s’en
fiche » ; et aussi : « M. W. Bones, premier officier »,
« Il l’a eu au large de Palm Key », et d’autres bribes,
principalement des mots isolés et dépourvus de
signification. Je me demandai qui l’avait « eu », et ce
qu’il avait « eu ». Un coup de poignard dans le dos,
apparemment.
– Cela ne nous apprend pas grand-chose, dit le
docteur Livesey, en tournant le feuillet.
Les dix ou douze pages suivantes étaient remplies
par une singulière liste de recettes. Une date figurait à
63un bout de la ligne, et à l’autre bout la mention d’une
somme d’argent, comme dans tous les livres de
comptabilité ; mais entre les deux mentions il n’y avait,
en guise de texte explicatif, que des croix, en nombre
variable. Ainsi, le 12 juin 1745, une somme de
soixante-dix livres était nettement portée au crédit de
quelqu’un, et six croix remplaçaient la désignation du
motif. Par endroits un nom de lieu s’y ajoutait, comme :
« Au large de Caracas », ou bien une simple citation de
latitude et longitude, par exemple : « 62° 17’ 20" – 19°
2’ 40". »
Les relevés s’étendaient sur une vingtaine d’années ;
les chiffres des recettes successives s’accroissaient à
mesure que le temps s’écoulait, et à la fin, après cinq ou
six additions fautives, on avait fait le total général, avec
ces mots en regard : « Pour Bones, sa pelote. »
– Je n’y comprends rien : cela n’a ni queue ni tête,
dit le docteur.
– C’est pourtant clair comme le jour, s’écria le
chevalier. Nous avons ici le livre de comptes de ce noir
scélérat. Ces croix représentent des vaisseaux coulés ou
des villes pillées. Les sommes sont la part du bandit, et
pour éviter toute équivoque, il ajoutait au besoin
quelque chose de plus précis. Tenez : « Au large de
Caracas... » Il s’agit d’un infortuné navire, capturé dans
ces parages. Dieu ait pitié des pauvres gens qui le
64montaient... ils sont réduits en corail depuis longtemps !
– Exact ! s’écria le docteur. Voilà ce que c’est d’être
un voyageur. Exact ! Et tenez, plus il monte en grade,
plus les sommes s’élèvent.
En dehors de cela, le cahier ne contenait plus guère
que les positions de quelques lieux, notées sur les pages
libres de la fin, et une table d’équivalences pour les
monnaies françaises, anglaises et espagnoles.
– Quel homme soigneux ! s’écria le docteur. Ce
n’est pas lui qu’on aurait roulé !
– Et maintenant, reprit le chevalier, à l’autre !
Le papier avait été scellé en divers endroits avec un
dé en guise de cachet ; le dé même, qui sait, trouvé par
moi dans la poche du capitaine. Le docteur brisa avec
précaution les sceaux de l’enveloppe, et il s’en échappa
la carte d’une île, où figuraient latitude et longitude,
profondeurs, noms des montagnes, baies et passes, bref,
tous les détails nécessaires à un navigateur pour trouver
sur ses côtes un mouillage sûr. D’environ neuf milles de
long sur cinq de large, et figurant à peu près un lourd
dragon dressé, elle offrait deux havres bien abrités, et,
vers son centre, un mont dénommé la Longue-Vue. Il y
avait quelques annotations d’une date postérieure, en
particulier trois croix à l’encre rouge, dont deux sur la
partie nord de l’île, et une au sud-ouest, plus, à côté de
65cette dernière, de la même encre rouge et d’une petite
écriture soignée sans nul rapport avec les caractères
hésitants du capitaine, ces mots : « Ici le principal du
trésor. »
Au verso, la même main avait tracé ces instructions
complémentaires :
Grand arbre, contrefort de la Longue-Vue ; point de
direction N.-N.-E. quart N.
Île du Squelette, E.-S.-E. quart E.
Dix pieds.
Les lingots d’argent sont dans la cache nord. Elle se
trouve dans la direction du mamelon est, à dix brasses
au sud du rocher noir qui lui fait face.
On trouvera sans peine les armes, dans la dune de
sable, à l’extrémité N. du cap de la baie nord, direction
E. quart N.
J. F.
Rien d’autre ; mais tout laconique qu’il était, et pour
moi incompréhensible, ce document remplit de joie le
chevalier et le docteur Livesey.
– Livesey, dit le chevalier, vous allez nous lâcher
66tout de suite votre stupide clientèle. Demain je pars
pour Bristol. En trois semaines... que dis-je, trois
semaines ! quinze jours, huit jours... nous aurons,
monsieur, le meilleur bateau d’Angleterre et la fleur des
équipages. Hawkins nous accompagnera comme garçon
de cabine. Vous ferez un excellent garçon de cabine,
Hawkins. Vous, Livesey, vous êtes le médecin du bord.
Moi, je suis l’amiral. Nous emmènerons Redruth, Joyce
et Hunter. Nous aurons de bons vents, une traversée
rapide, pas la moindre difficulté à trouver l’endroit, et
de l’argent à gogo... à remuer à la pelle... à faire des
ricochets avec, pour le restant de nos jours.
– Trelawney, répliqua le docteur, j’irai avec vous, et
je vous garantis que Jim en fera autant et ne rechignera
pas à la besogne. Il n’y a qu’un seul homme qui
m’inspire des craintes.
– Qui donc, monsieur ? Nommez-moi ce coquin.
– C’est vous, riposta le docteur, car vous ne savez
pas vous taire. Nous ne sommes pas les seuls à
connaître l’existence de ce document. Ces individus qui
ont attaqué l’auberge cette nuit, des gredins audacieux
et sans scrupules, et leurs compagnons restés à bord du
chasse-marée, et d’autres encore, je suppose, pas bien
loin d’ici, du premier au dernier sont décidés à tout
pour obtenir cet argent. Aucun de nous ne doit
demeurer seul jusqu’au moment de l’appareillage. En
67attendant, Jim et moi nous restons ensemble, et vous
emmenez Joyce et Hunter pour aller à Bristol. Mais
avant et par-dessus tout, pas un mot ne doit transpirer
de notre découverte.
– Livesey, vous êtes la raison même. Je serai muet
comme la tombe.
68Deuxième partie
Le maître coq
69VII
Je me rends à Bristol
Les préparatifs de notre appareillage furent plus
longs que ne l’avait prévu le chevalier, et pas un de nos
projets primitifs – pas même celui du docteur Livesey,
de me garder avec lui – ne se réalisa selon nos
intentions. Le docteur fut obligé d’aller à Londres pour
trouver un médecin à qui confier sa clientèle, le
chevalier était fort occupé à Bristol, et je restais au
château, sous la surveillance du vieux Redruth, le
garde-chasse. J’étais quasi prisonnier, mais la mer
hantait mes songes, avec les plus séduisantes
perspectives d’aventures en des îles inconnues. Des
heures entières, je rêvais à la carte, dont je me rappelais
nettement tous les détails. Assis au coin du feu dans la
chambre de l’intendant, j’abordais cette île, en
imagination, par tous les côtés possible ; je l’explorais
dans toute sa superficie ; j’escaladais à mille reprises la
montagne dite Longue-Vue, et découvrais de son
sommet des paysages aussi merveilleux que divers.
Tantôt l’île était peuplée de sauvages qu’il nous fallait
70combattre, tantôt pleine d’animaux féroces qui nous
pourchassaient ; mais aucune de mes aventures
imaginaires ne fut aussi étrange et dramatique que
devait l’être pour nous la réalité.
Plusieurs semaines s’écoulèrent de la sorte. Un beau
jour arriva une lettre adressée au docteur Livesey, avec
cette mention : « À son défaut, Tom Redruth ou le
jeune Hawkins en prendront connaissance. » Suivant
cet avis, nous lûmes – ou plutôt je lus, car le gardechasse n’était guère familiarisé qu’avec l’imprimé – les
importantes nouvelles qui suivent :
Auberge de la Vieille Ancre,
Bristol, ce 1
er
mars 17...
Mon cher Livesey,
Ignorant si vous êtes de retour au château ou encore
à Londres, je vous écris de part et d’autre en double
expédition.
J’ai acheté et équipé le navire. Il est à l’ancre, prêt
à appareiller. Vous ne pouvez imaginer goélette plus
exquise... un enfant la manœuvrerait... deux cents
tonneaux ; nom : Hispaniola.
Je l’ai eue par l’intermédiaire de mon vieil ami
Blandly, qui s’est conduit là comme le plus étonnant
71des bons bougres. Ce merveilleux gars s’est dévoué
littéralement à mon service, et je dois dire que tout le
monde dans Bristol en a fait autant, dès qu’on a eu vent
du port vers lequel nous cinglons... c’est-à-dire le
trésor.
– Redruth, dis-je, interrompant ma lecture, voilà qui
ne plaira guère au docteur Livesey. M. le chevalier a
parlé, pour finir.
– Hé mais ! n’en a-t-il pas bien le droit ? grommela
le garde-chasse. Ce serait un peu fort que M. le
chevalier doive se taire à cause du docteur Livesey, il
me semble.
Sur quoi je renonçai à tout commentaire, et lus sans
plus m’interrompre :
C’est lui, Blandly, qui dénicha l’Hispaniola, et il
manœuvra si admirablement qu’il réussit à l’avoir pour
un morceau de pain. Il y a dans Bristol une catégorie
de gens excessivement prévenus contre Blandly. Ils vont
jusqu’à déclarer que cette honnête créature ferait
n’importe quoi pour de l’argent, que l’Hispaniola lui
appartenait et qu’il me l’a vendue ridiculement cher...
calomnies trop évidentes. Nul, d’ailleurs, n’ose
contester les mérites du navire.
72Jusque-là, pas une anicroche. Les ouvriers, gréeurs
et autres, étaient, il est vrai, d’une lenteur
assommante ; mais le temps y a porté remède. Mon vrai
souci concernait l’équipage.
Je voulais une bonne vingtaine d’hommes en cas de
rencontre avec des indigènes, des forbans ou ces
maudits Français, et j’avais eu une peine du diable à en
recruter une pauvre demi-douzaine, lorsqu’un coup de
chance des plus remarquables me mit en présence de
l’homme qu’il me fallait.
Je liai conversation avec lui par un pur hasard,
comme je me trouvais sur le quai. J’appris que c’était
un vieux marin qui tenait un cabaret, et connaissait
tous les navigateurs de Bristol. Il en devenait malade,
de rester à terre, et n’attendait qu’un bon engagement
de maître coq pour reprendre la mer. C’était, me contat-il, pour aspirer un peu l’air salin qu’il s’était traîné
jusque-là ce matin.
Je fus excessivement touché (vous l’auriez été vousmême) et, par pure compassion, je l’enrôlai sur-lechamp comme maître coq du navire. Il s’appelle Long
John Silver et il lui manque une jambe ; mais c’est à
mes yeux un mérite, car il l’a perdue en défendant son
pays sous les ordres de l’immortel Hawke. Et il n’a pas
de pension, Livesey ! Songez en quelle abominable
époque nous vivons !
73Eh bien, monsieur, je croyais avoir simplement
trouvé un cuisinier, mais c’est tout un équipage que
j’avais rencontré. À nous deux, Silver et moi, nous
recrutâmes en peu de jours une troupe des plus solides
vieux loups de mer qu’on puisse imaginer... pas jolis,
jolis, mais, à en juger par leur mine, des gars d’un
courage à toute épreuve. Je vous garantis que nous
pourrions résister à une frégate.
Même, Long John se débarrassa de deux hommes
sur les six ou sept que j’avais déjà retenus. Il me
démontra sans peine que c’étaient là de ces marins
d’eau douce qu’il nous fallait précisément craindre
dans une sérieuse occurrence.
Je suis d’une humeur et d’une santé admirables ; je
mange comme un ogre, je dors comme une souche, et
malgré cela je n’aurai pas un moment de répit avant de
voir mes vieux mathurins virer au cabestan. Au large !
Qu’importe le trésor ! C’est la splendeur de la mer qui
m’a tourné la tête. Ainsi donc, Livesey, faites diligence,
et venez sans perdre une heure si vous êtes mon ami.
Que le jeune Hawkins aille tout de suite voir sa
mère, sous la garde de Redruth, et puis que tous deux
gagnent Bristol au plus vite.
John Trelawney.
74Post-scriptum. – J’oubliais. Blandly (entre
parenthèses, si nous ne sommes pas rentrés à la fin
d’août, il doit envoyer une conserve à notre recherche)
Blandly, dis-je, nous a trouvé un chef navigateur
excellent... un type dur, ce que je regrette, mais sous
tous autres rapports une vraie perle. Long John Silver a
déniché comme second un homme très capable, un
nommé Arrow. J’ai un maître d’équipage qui sait jouer
du sifflet ; ainsi, Livesey, tout ira comme sur un
vaisseau de guerre à bord de notre excellente
Hispaniola.
Encore un détail. Silver est un personnage
d’importance ; je sais de source certaine qu’il a un
compte en banque et qu’il n’a jamais dépassé son
crédit ; il laisse son cabaret aux soins de sa femme, et
celle-ci étant une négresse, deux vieux célibataires
comme vous et moi sont autorisés à croire que c’est à
cause de sa femme et non seulement pour sa santé qu’il
désire à nouveau courir le monde.
J. T.
P.-P.-S. – Hawkins peut passer vingt-quatre heures
chez sa mère.
J. T.
75On peut imaginer l’enthousiasme où me jeta cette
lettre. Je ne me connaissais plus de joie ; je voyais avec
un mépris souverain le vieux Tom Redruth, qui ne
savait que geindre et récriminer. Tous les gardes-chasse
en second, sans exception, auraient volontiers pris sa
place ; mais tel n’était pas le bon plaisir du chevalier,
lequel bon plaisir faisait la loi parmi eux. Même, nul
autre que le vieux Redruth ne se fût hasardé à
murmurer.
Le lendemain matin, nous fîmes la route à pied, lui
et moi, jusqu’à l’Amiral Benbow, où je trouvai ma mère
bien portante et gaie. Le capitaine, qui nous avait tant et
si longtemps persécutés, s’en était allé là où les
méchants ne peuvent plus nuire. Le chevalier avait tout
fait réparer dans l’auberge, et repeindre l’enseigne et le
débit, où il avait ajouté quelques meubles... entre autres
un bon fauteuil pour ma mère à son comptoir. Il lui
avait aussi trouvé un gamin comme apprenti, si bien
qu’elle ne resterait pas seule durant mon absence.
C’est à la vue de ce garçon que je commençai à
comprendre ma situation. Jusque-là j’avais pensé
uniquement aux aventures qui m’attendaient, et non à la
demeure que je quittais ; aussi, en voyant ce gauche
étranger destiné à tenir ma place auprès de ma mère,
j’eus ma première crise de larmes. J’ai bien peur
d’avoir fait une vie de chien à ce garçon, car, étant neuf
76au travail, il m’offrit mille occasions de le réprimander
et de l’humilier, et je ne manquai pas d’en profiter.
La nuit passa, et le lendemain, après dîner, Redruth
et moi nous remîmes en route. Je dis adieu à ma mère, à
la crique où j’avais vécu depuis ma naissance, et au
cher vieil Amiral Benbow... un peu moins cher toutefois
depuis qu’il était repeint. L’une de mes dernières
pensées fut pour le capitaine, qui avait si souvent rôdé
sur la grève avec son tricorne, sa balafre et sa vieille
lunette de cuivre. Un instant plus tard, nous prenions le
tournant, et ma demeure disparaissait à mes yeux.
Vers le soir, la malle-poste nous prit au Royal
George, sur la lande. J’y fus encaqué entre Redruth et
un gros vieux monsieur, mais en dépit de notre course
rapide et du froid de la nuit, je ne tardai point à
m’assoupir, et dormis comme une souche par monts et
par vaux et de relais en relais. Une bourrade dans les
côtes me réveilla enfin, et je m’aperçus en ouvrant les
yeux qu’il faisait grand jour et que nous étions arrêtés
en face d’un grand bâtiment, dans une rue de ville.
– Où sommes-nous ? demandai-je.
– À Bristol, répondit Tom. Descendez.
M. Trelawney avait pris pension à une auberge
située au bout des bassins, pour mieux surveiller le
travail à bord de la goélette. Il nous fallut marcher
77jusque-là, et j’eus le grand plaisir de longer les quais où
s’alignaient une multitude de bateaux de toutes tailles,
formes et nationalités. Sur l’un, des matelots
accompagnaient leur besogne en chantant ; sur un autre,
il y avait des hommes en l’air, très haut, suspendus à
des cordages minces en apparence comme des fils
d’araignée. Bien que j’eusse passé toute ma vie sur la
côte, il me semblait n’avoir jamais connu la mer jusqu’à
présent. L’odeur du goudron et du sel était pour moi
une nouveauté. Je vis des figures de proue étonnantes,
qui avaient toutes parcouru les océans lointains. Je vis
aussi beaucoup de vieux marins avec des anneaux aux
oreilles, des favoris bouclés, des catogans goudronneux,
et à la démarche lourde et importante. J’aurais eu moins
de plaisir à voir autant de rois et d’archevêques.
Et j’allais moi aussi naviguer ; naviguer sur une
goélette, avec un maître d’équipage qui jouerait du
sifflet, et des marins à catogans, qui chanteraient ;
naviguer vers une île inconnue, à la recherche de trésors
enfouis !
J’étais encore plongé dans ce songe, lorsque nous
nous trouvâmes soudain en face d’une grande auberge,
et nous en vîmes sortir M. le chevalier Trelawney, vêtu
comme un officier de marine, en habit gros bleu, qui
vint à notre rencontre d’un air épanoui et imitant à la
perfection l’allure d’un marin.
78– Vous voici, s’écria-t-il, et le docteur est arrivé de
Londres hier soir. Bravo ! l’équipage est au complet.
– Oh ! monsieur, m’exclamai-je, quand partonsnous ?
– Quand nous partons ?... Nous partons demain !
79VIII
À l’enseigne de la Longue-Vue
Après m’avoir laissé déjeuner, le chevalier me remit
un billet adressé à John Silver, à l’enseigne de la
Longue-Vue. Pour la trouver, il me suffisait de longer
les bassins et de faire attention ; je verrais une petite
taverne ayant pour enseigne un grand télescope de
cuivre. C’était là. Je me mis en route, ravi de cette
occasion de mieux voir navires et matelots, et me
faufilant parmi une foule épaisse de gens, de camions et
de ballots – car l’affairement battait son plein sur le
quai – je trouvai la taverne en question.
C’était un petit débit d’allure assez prospère.
L’enseigne était peinte de frais, on voyait aux fenêtres
de jolis rideaux rouges, et le carreau était proprement
sablé. Situé entre deux rues, il avait sur chacune d’elles
une porte ouverte, ce qui donnait assez de jour dans la
salle grande et basse, malgré des nuages de fumée de
tabac.
La plupart des clients étaient des navigateurs, et ils
80parlaient si fort que je m’arrêtai sur le seuil, intimidé.
Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce
intérieure, et un coup d’œil suffit à me persuader que
c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au
niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche
une béquille, dont il usait avec une merveilleuse
prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était
très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un
jambon – une vilaine figure blême, mais spirituelle et
souriante. Il semblait même fort en gaieté, sifflait tout
en circulant parmi les tables et distribuait des
plaisanteries ou des tapes sur l’épaule à ses clients
favoris.
À vrai dire, dès la première nouvelle de Long John
contenue dans la lettre du chevalier Trelawney, j’avais
appréhendé que ce ne fût lui le matelot à une jambe que
j’avais si longtemps guetté au vieux Benbow. Mais un
regard suffit à me renseigner sur l’homme que j’avais
devant moi. Connaissant le capitaine, Chien-Noir et
Pew l’aveugle, je croyais savoir ce qu’était un
flibustier : un individu tout autre, à mon sens, que ce
tavernier de bonne mine et d’humeur affable.
Je repris courage aussitôt, franchis le seuil et
marchai droit à notre homme, qui, étayé sur sa béquille,
causait avec un consommateur.
– Monsieur Silver, n’est-ce pas, monsieur ? fis-je, en
81lui tendant le pli.
– Oui, mon garçon, c’est bien moi, répliqua-t-il. Et
toi-même, qui es-tu ?
Mais en voyant la lettre du chevalier, il réprima un
haut-le-corps.
– Ah ! reprit-il, en élevant la voix, je comprends, tu
es notre nouveau garçon de cabine. Charmé de faire ta
connaissance.
Et il m’étreignit la main dans sa vaste poigne.
Tout aussitôt, à l’autre bout de la salle, un
consommateur se leva brusquement et prit la porte. Il en
était proche, et un instant lui suffit à gagner la rue. Mais
sa hâte avait attiré mon attention, et je le reconnus d’un
coup d’œil. C’était l’homme au visage de cire et privé
de deux doigts qui était venu le premier à l’Amiral
Benbow.
– Ah ! m’écriai-je, arrêtez-le ! C’est Chien-Noir !
– Je ne donnerais pas deux liards pour savoir qui
c’est, proclama Silver ; mais il part sans payer. Harry,
cours après et ramène-le.
Harry, qui était tout voisin de la porte, bondit à la
poursuite du fugitif.
– Quand ce serait l’amiral Hawke en personne, il
paiera son écot ! reprit Silver.
82Puis, lâchant ma main :
– Qui disais-tu que c’était ? Noir quoi ?
– Chien-Noir, monsieur, répondis-je. M. Trelawney
a dû vous parler des flibustiers ? C’en est un.
– Hein ? Dans ma maison ! Ben, cours prêter mainforte à Harry. Lui, un de ces sagouins ?... Morgan, c’est
vous qui buviez avec lui ? Venez ici.
Le nommé Morgan – un vieux matelot à cheveux
gris et au teint d’acajou – s’avança tout piteux, en
roulant sa chique.
– Dites, Morgan, interrogea très sévèrement Long
John, vous n’avez jamais rencontré ce Chien-Noir
auparavant, hein ?
– Non, monsieur, répondit Morgan, avec un salut.
– Vous ne saviez pas son nom, dites ?
– Non, monsieur.
– Par tous les diables, Tom Morgan, cela vaut mieux
pour vous ! s’exclama le patron. Si vous aviez été en
rapport avec des gens comme ça, vous n’auriez plus
jamais remis le pied chez moi, je vous le garantis. Et
qu’est-ce qu’il vous racontait ?
– Je ne sais pas au juste, monsieur.
– Crédié ! C’est donc une tête de mouton que vous
83avez sur les épaules ? Vous ne savez pas au juste ! Vous
ne saviez peut-être pas que vous parliez à quelqu’un,
hein ? Allons, vite, de quoi jasait-il ?... de voyages, de
capitaines, de bateaux ? Accouchez ! qu’est-ce que
c’était ?
– Nous parlions de carénage, répondit Morgan.
– De carénage, vraiment ? C’est un sujet très
édifiant, il n’y a pas de doute. Allez vous rasseoir,
marin d’eau douce.
Et tandis que Morgan regagnait sa place, Silver me
dit tout bas, sur un ton confidentiel, très flatteur à mon
avis :
– C’est un très brave homme, ce Tom Morgan,
quoique bête. Mais, voyons, continua-t-il tout haut...
Chien-Noir ? Non, je ne connais pas ce nom-là. Et
pourtant, j’ai comme une idée... oui, j’ai déjà vu le
sagouin. Il venait parfois ici accompagné d’un mendiant
aveugle, oui, parfois.
– Vous pouvez en être sûr, dis-je. Et j’ai connu aussi
cet aveugle. Il se nommait Pew.
– C’est ça, s’écria Silver, maintenant très excité.
Pew ! pas de doute, c’était bien son nom. Et quelle tête
de canaille il avait ! Si nous attrapons ce Chien-Noir,
c’est le capitaine Trelawney qui sera heureux de
l’apprendre ! Ben est bon à la course ; peu de marins
84courent comme lui. Il doit le rattraper haut la main, par
tous les diables !... Il parlait de carénage, pas vrai ? Je
vais te le caréner, moi !
Tout en lançant ces phrases, il béquillait de long en
large parmi la taverne, claquant de la main sur les
tables, et affectant une telle chaleur qu’il eût convaincu
un juge de cour d’assises ou un limier de la police. Mes
soupçons s’étaient réveillés en trouvant Chien-Noir à la
Longue-Vue, et j’observais attentivement le maître coq.
Mais il était trop fort, trop prompt et trop rusé pour moi.
Quand les deux hommes rentrèrent tout hors d’haleine,
avouant qu’ils avaient perdu la piste dans la foule, et
qu’on les avait pris pour des voleurs et houspillés, je me
serais porté garant de l’innocence de Long John.
– Dis donc, Hawkins, fit-il, voilà une chose
fichtrement désagréable pour un homme comme moi,
hein ! Le capitaine Trelawney, que va-t-il penser ?
Voici que j’ai ce maudit fils de Hollandais installé dans
ma maison, à boire mon rhum ; voici que tu arrives et
me dis son fait, et voici, crénom ! que je le laisse nous
jouer la fille de l’air, sous mes yeux ! Dis, Hawkins, tu
me justifieras auprès du capitaine ? Tu es un gamin, pas
vrai, mais tu es sage comme une image. Je l’ai vu dès
ton entrée. Eh bien, réponds, que pouvais-je faire, moi,
clopinant sur cette vieille bûche ? Quand j’étais maître
marinier de première classe, je l’aurais rejoint haut la
85main et empoigné en deux temps trois mouvements ;
mais à cette heure...
Soudain, il s’interrompit, et resta bouche bée,
comme s’il se rappelait quelque chose.
– L’écot ! lança-t-il. Trois tournées de rhum ! Mort
de mes os, j’avais oublié l’écot !
Et s’affalant sur un escabeau, il se mit à rire,
littéralement aux larmes. Je ne pus m’empêcher de
l’imiter, et les éclats réitérés de nos rires associés firent
retentir la taverne.
– Vrai ! il faut que je sois un fameux veau marin !
fit-il à la fin en s’essuyant le visage. Nous faisons bien
la paire, Hawkins, car on pourrait, ma foi, me
cataloguer moussaillon. Mais maintenant, allons, pare à
virer. Ce n’est pas tout ça. Le devoir avant tout,
camarade. Je mets mon vieux tricorne et file avec toi
chez le capitaine Trelawney, lui conter l’affaire. Car,
note bien, jeune Hawkins, c’est grave, cette histoire, et
j’oserai dire que ni toi ni moi n’en sortons guère à notre
avantage. Non, ni toi non plus, dis ; nous n’avons pas
été fins, pas plus l’un que l’autre. Mais, mort de mes os,
c’est une bonne blague, celle de l’écot !
Et il se remit à rire, de si bon cœur que, tout en ne
voyant pas la plaisanterie comme lui, je fus à nouveau
contraint de partager son hilarité.
86Durant notre courte promenade au long des quais,
mon compagnon m’intéressa fort en me parlant des
navires que nous passions en revue, de leurs différents
types, de leur tonnage, de leur nationalité ; il
m’expliquait la besogne qui s’y faisait : on déchargeait
la cargaison de l’un, on embarquait celle de l’autre ; un
troisième allait appareiller ; et à tout propos il me sortait
de petites anecdotes sur les navires ou les marins et me
serinait des expressions nautiques pour me le faire bien
entrer dans la tête. Je le voyais de plus en plus, ce serait
là pour moi un compagnon de bord inestimable.
En arrivant à l’auberge, nous trouvâmes le chevalier
et le docteur Livesey attablés devant une pinte de bière
et des rôties ; ils s’apprêtaient à aller faire une tournée
d’inspection sur la goélette.
Long John raconta l’histoire depuis A jusqu’à Z,
avec beaucoup de verve et la plus exacte franchise.
– C’est bien ça, n’est-ce pas, Hawkins ? disait-il de
temps à autre.
Et chaque fois je ne pouvais que confirmer son récit.
Les deux messieurs regrettèrent que Chien-Noir eût
échappé ; mais nous convînmes tous qu’il n’y avait rien
à faire, et après avoir reçu des félicitations, Long John
reprit sa béquille et se retira.
– Tout le monde à bord pour cet après-midi à quatre
87heures ! lui cria de loin le chevalier.
– Bien, monsieur, répondit le coq, du corridor.
– Ma foi, chevalier, dit le docteur Livesey, je n’ai en
général pas grande confiance dans vos trouvailles, mais
j’avouerai quand même que ce John Silver me botte.
– C’est un parfait brave homme, déclara le
chevalier.
– Et maintenant, conclut le docteur, Jim va venir à
bord avec nous, n’est-ce pas ?
– Bien entendu. Mettez votre chapeau, Hawkins, et
allons visiter le navire.
88IX
La poudre et les armes
Comme l’Hispaniola n’était pas à quai, il nous
fallut, pour nous y rendre, passer sous les figures de
proue et devant les arrières de plusieurs autres navires
dont les amarres tantôt raclaient la quille de notre canot
et tantôt se balançaient au-dessus de nos têtes. À la fin,
cependant, nous accostâmes et prîmes pied à bord.
Nous fûmes reçus et salués par le second, M. Arrow, un
vieux marin basané, à boucles d’oreilles et qui louchait.
Le chevalier semblait au mieux avec lui. Je
m’aperçus vite que M. Trelawney s’entendait moins
bien avec le capitaine.
Ce dernier était un homme à l’air sévère, qu’on eût
dit mécontent de toute chose à bord. Et il ne tarda pas à
nous en dire la raison, car à peine étions-nous
descendus dans la cabine, qu’un matelot nous y
rejoignit et annonça :
– Le capitaine Smollett, monsieur, qui demande à
vous parler.
89– Je suis toujours aux ordres du capitaine, répondit
le chevalier. Introduisez-le.
Le capitaine, qui suivait de près son messager, entra
aussitôt et ferma la porte derrière lui.
– Eh bien, capitaine Smollett, quelle nouvelle ? Tout
va bien, j’espère ; tout est en bon ordre de navigation ?
– Eh bien, monsieur, répondit le capitaine, mieux
vaut, je crois, parler franc, même au risque de vous
déplaire. Je n’aime pas cette croisière, je n’aime pas
l’équipage et je n’aime pas mon second. Voilà qui est
clair et net.
– Et peut-être, monsieur, n’aimez-vous pas le
navire ? interrogea le chevalier, très irrité à ce que je
pus voir.
– Quant à lui, monsieur, je ne puis rien en dire avant
de l’avoir vu à l’œuvre. Il m’a l’air d’un fin bâtiment ;
c’est tout ce que j’en sais.
– Peut-être encore, monsieur, n’aimez-vous pas non
plus votre armateur ?
Mais le docteur Livesey intervint :
– Un instant ! un instant ! Des questions de ce genre
ne sont bonnes qu’à provoquer des malentendus. Le
capitaine en a dit trop, ou trop peu, et je dois dire que
j’exige une explication de ses paroles. Vous n’aimez
90pas, dites-vous, cette croisière. Pourquoi ?
– Je me suis engagé, monsieur, suivant le système
dit des instructions scellées, à mener le navire où
m’ordonnera ce monsieur. C’est parfait. Tout va bien
jusque-là. Mais je constate que chacun des simples
matelots en sait plus que moi. Trouvez-vous cela bien,
voyons, dites ?
– Non, fit le docteur Livesey, ce n’est pas bien, je
l’admets.
– Ensuite j’apprends que nous allons à la recherche
d’un trésor... c’est mon équipage qui me l’apprend,
remarquez. Or, les trésors, c’est de la besogne délicate ;
je n’aime pas du tout les voyages au trésor ; et je les
aime encore moins quand ils sont secrets et que (sauf
votre respect, monsieur Trelawney) le secret a été
raconté au perroquet.
– Quel perroquet ? demanda le chevalier. Celui de
Silver ?
– Façon de parler. Quand il a été divulgué, je veux
dire. Je crois bien qu’aucun de vous deux, messieurs, ne
sait ce qui l’attend ; mais je vais vous dire ce que j’en
pense : c’est une question de vie ou de mort, et où il
faut jouer serré.
– Voilà qui est bien clair et, je dois le dire, assez
juste, répliqua le docteur Livesey. Nous acceptons le
91risque ; mais nous ne sommes pas aussi naïfs que vous
croyez... En second lieu, dites-vous, vous n’aimez pas
l’équipage. N’avons-nous pas de bons marins ?
– Je ne les aime pas, monsieur, repartit le capitaine
Smollett. Et puisque vous en parlez, j’estime qu’on
aurait dû me laisser choisir mon équipage moi-même.
– Possible, reprit le docteur, mon ami eût peut-être
dû vous consulter ; mais s’il l’a négligé, c’est sans
mauvaise intention. Et vous n’aimez pas non plus M.
Arrow ?
– Non, monsieur, je ne l’aime pas. Je le crois bon
marin ; mais il est trop familier avec l’équipage pour
faire un bon officier. Un second doit rester sur son
quant-à-soi et ne pas trinquer avec les hommes de
l’avant.
– Voulez-vous dire qu’il s’enivre ? lança le
chevalier.
– Non, monsieur : simplement qu’il est trop
familier.
– Et maintenant, le résumé de tout cela, capitaine ?
émit le docteur. Exposez votre désir.
– Messieurs, êtes-vous résolus à poursuivre cette
croisière ?
– Dur comme fer, affirma le chevalier.
92– Très bien, reprit le capitaine. Alors, puisque vous
m’avez écouté fort patiemment vous dire des choses
que je ne puis prouver, écoutez quelques mots de plus.
On est en train de loger la poudre et les armes dans la
cale avant. Or, vous avez sous la cabine une place
excellente : pourquoi pas là ?... premier point. Puis,
vous emmenez avec vous quatre de vos gens, et il paraît
que plusieurs d’entre eux vont coucher à l’avant.
Pourquoi ne pas leur donner ces cadres-là, à côté de la
cabine ?... second point.
– C’est tout ? demanda M. Trelawney.
– Encore ceci : on n’a déjà que trop bavardé.
– Beaucoup trop, acquiesça le docteur.
– Je vais vous répéter ce que j’ai entendu moimême, poursuivit le capitaine Smollett. On dit que vous
avez une carte de l’île, qu’il y a sur cette carte trois
croix pour désigner l’emplacement du trésor, et que
cette île est située par...
Et il énonça la longitude et la latitude exactes.
– Je n’ai jamais dit cela, se récria le chevalier,
jamais, à personne !
– Les matelots le savent pourtant, monsieur, riposta
le capitaine.
– Livesey, s’écria le chevalier, ce ne peut être que
93vous ou Hawkins.
– Peu importe de savoir qui, répliqua le docteur.
Pas plus que le capitaine, je le voyais bien, il ne
tenait grand compte des protestations de M. Trelawney.
Moi non plus, du reste, car le chevalier était un bavard
incorrigible ; mais en l’espèce je crois qu’il disait vrai,
et que personne n’avait révélé la position de l’île.
– Eh bien, messieurs, reprit le capitaine, je ne sais
pas qui de vous détient cette carte ; mais je pose en
principe qu’on me le laissera ignorer, aussi bien qu’à
M. Arrow. Sinon je me verrais forcé de vous présenter
ma démission.
– Je vois, dit le docteur. Il faut, à votre avis, nous
tenir sur la défensive, et faire de la partie arrière du
navire une citadelle équipée avec les serviteurs
personnels de mon ami et pourvue de toutes les armes
et munitions du bord. En d’autres termes, vous redoutez
une mutinerie.
– Monsieur, riposta le capitaine Smollett, sans
vouloir vous chercher noise, je vous conteste le droit de
m’attribuer indûment ces paroles. Nul capitaine,
monsieur, ne serait excusable même d’appareiller, s’il
avait un motif suffisant de les prononcer. Quant à M.
Arrow, il est, je le crois, foncièrement honnête ;
quelques-uns des hommes aussi ; tous peut-être, je ne
94sais. Mais je suis responsable de la sécurité du navire et
de l’existence de tous ceux qu’il porte. Je vois que les
choses ne vont pas tout à fait droit, à mon idée. Et je
désire que vous preniez certaines précautions, ou que
vous me laissiez démissionner. Voilà tout.
– Capitaine Smollett, commença le docteur avec un
sourire, connaissez-vous la fable de la montagne qui
accouche d’une souris ? Vous m’excuserez, j’espère,
mais vous m’en faites souvenir. Quand vous êtes entré
ici, j’aurais gagé ma perruque que vous attendiez de
nous autre chose que cela.
– Docteur, vous voyez clair. Quand je suis entré ici,
je m’attendais à recevoir mon congé. Je ne pensais pas
que M. Trelawney m’écouterait au-delà du premier
mot.
– Et je n’en écouterai pas davantage, s’écria le
chevalier. Sans Livesey, je vous aurais envoyé au
diable. N’importe, grâce à lui, je vous ai écouté. J’agirai
selon votre désir ; mais j’ai de vous la plus triste
opinion.
– Comme il vous plaira, monsieur, dit le capitaine.
Vous reconnaîtrez que je fais mon devoir.
Et là-dessus il prit congé de nous.
– Trelawney, émit le docteur, contrairement à toutes
mes idées, je crois que vous avez réussi à nous amener
95à bord deux honnêtes gens : cet homme-là et John
Silver.
– Silver, soit ; mais quant à ce fumiste
insupportable, sachez que j’estime sa conduite indigne
d’un homme, d’un marin et plus encore d’un Anglais.
– Bien, dit le docteur, nous verrons.
Quand nous montâmes sur le pont, les hommes
étaient déjà occupés au transfert des armes et de la
poudre, et travaillaient en cadence, sous la direction du
capitaine et de M. Arrow.
J’approuvai tout à fait le nouvel arrangement qui
modifiait tout sur la goélette. Nous avions à l’arrière six
cabines, prises sur la partie postérieure de la grande
cale, et cette série de chambrettes ne communiquait
avec le gaillard d’avant que par une étroite coursive à
bâbord, donnant sur la cuisine. Suivant les dispositions
primitives, le capitaine, M. Arrow, Hunter, Joyce, le
docteur et le chevalier, devaient occuper ces six pièces.
À présent, deux étaient destinées à Redruth et à moi,
tandis que M. Arrow et le capitaine logeraient sur le
pont, dans le capot qu’on avait élargi des deux côtés, en
sorte qu’il méritait presque le nom de dunette. C’était
toujours, bien entendu, fort bas de plafond, mais il y
avait place pour suspendre deux hamacs, et le second
lui-même parut satisfait de cet arrangement. Il se
méfiait peut-être aussi de l’équipage ; mais ce n’est là
96qu’une supposition, car, comme on va le voir, il n’eut
guère le loisir de nous donner son avis.
Nous étions en pleine activité, transportant
munitions et couchettes, quand un ou deux
retardataires, accompagnés de Long John, arrivèrent
dans un canot du port.
Le cuisinier, agile comme un singe, escalada le
bord, et vit aussitôt de quoi il s’agissait. Il s’écria :
– Holà, camarades ! qu’est-ce que vous faites ?
– Nous déménageons la poudre, répondit l’un.
– Mais, par tous les diables ! lança Long John, si on
fait ça, on va manquer la marée du matin !
– Mes ordres, dit sèchement le capitaine. Vous
pouvez aller à vos fourneaux, mon garçon. L’équipage
va réclamer son souper.
– Bien, monsieur, répondit le coq en saluant.
Et il se dirigea vers sa cuisine.
– Voilà un brave homme, capitaine, dit le docteur.
– C’en a tout l’air, monsieur... répliqua le capitaine.
Doucement avec ça, les hommes, doucement, continuat-il, en s’adressant aux gars qui maniaient la poudre.
Puis soudain, me surprenant à examiner la caronade
que portait le bateau par son milieu, une longue pièce
97de neuf, en bronze :
– Dites donc, le mousse, cria-t-il, filez-moi de là.
Allez demander au cuisinier qu’il vous donne de
l’ouvrage.
Je m’esquivai au plus vite, mais je l’entendis qui
disait au docteur, très haut :
– Je ne veux pas de privilégiés sur mon navire.
Je vous garantis que j’étais bien de l’avis du
chevalier, et que je détestais cordialement le capitaine.
X
Le voyage
Toute la nuit se passa dans un grand affairement, à
mettre les choses en place, et à recevoir des canots
remplis d’amis du chevalier, et entre autres M. Blandly,
qui vinrent lui souhaiter bon voyage et prompt retour. Il
n’y eut jamais de nuit, à l’Amiral Benbow, où je
travaillai moitié autant, et lorsque, un peu avant le jour,
le sifflet du maître d’équipage retentit et que l’équipage
se disposa aux barres de cabestan, j’étais exténué. Mais
même deux fois plus las, je n’aurais pas quitté le pont.
Tout y était trop nouveau pour ma curiosité : les
brefs commandements, le son aigu du sifflet, les
hommes courant à leurs postes dans la faible clarté des
falots du bord.
– Allons, Cochon-Rôti, donne-nous un refrain, lança
quelqu’un.
– Celui de jadis, cria un autre.
– Bien, camarades, répondit Long John, qui se tenait
auprès d’eux, reposant sur sa béquille.
99Et aussitôt il attaqua l’air et les paroles que je
connaissais trop :
Nous étions quinze sur le coffre du mort...
Et tout l’équipage reprit en chœur :
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
et au troisième ho ! tous poussèrent avec ensemble sur
les barres de cabestan.
Malgré la minute palpitante, je fus reporté sur
l’instant à l’Amiral Benbow, et je crus entendre se mêler
au chœur la voix du capitaine. Mais coup sur coup
l’ancre sortit de l’eau, ruisselante, et s’accrocha aux
bossoirs ; puis les voiles prirent le vent, la terre et les
navires défilèrent à droite et à gauche. Avant que je me
fusse couché pour prendre une heure de repos, le
voyage de l’Hispaniola était commencé, et elle voguait
vers l’île au trésor.
Je ne relaterai pas en détail ce voyage. Il fut des plus
favorisés. Le navire se montra excellent, les gens de
l’équipage étaient de bons matelots, et le capitaine
connaissait à fond son métier. Toutefois, avant
100d’atteindre l’île au trésor, il se produisit deux ou trois
incidents que je dois rapporter.
Pour commencer, M. Arrow se révéla pire encore
que ne le craignait le capitaine. Il n’avait pas d’autorité
sur les hommes, et avec lui on ne se gênait pas. Mais ce
n’était pas le plus grave ; car, après deux ou trois jours
de navigation, il ne monta plus sur le pont qu’avec des
yeux troubles, des joues enflammées, une langue
balbutiante ; bref, avec tous les symptômes d’ivresse. À
plusieurs reprises, il fut mis aux arrêts. Parfois il
tombait et se blessait, ou bien il passait toute la journée
étendu dans son hamac de la dunette ; d’autres fois,
pour un jour ou deux, il était presque de sang-froid et
remplissait à peu près ses fonctions.
Cependant, nous n’arrivions pas à découvrir d’où il
tenait son alcool. C’était l’énigme du bord. Malgré
toutes nos recherches, nous ne pûmes la résoudre.
L’interrogeait-on directement, il vous riait au nez quand
il était ivre, et s’il était de sang-froid, il jurait ses grands
dieux qu’il ne prenait jamais autre chose que de l’eau.
Non seulement il était mauvais officier et d’un
fâcheux exemple pour les hommes, mais de ce train il
allait directement à la mort. On fut peu surpris, et guère
plus chagriné, quand par une nuit noire, où la mer était
forte et le vent debout, il disparut définitivement.
– Un homme à la mer ! prononça le capitaine. Ma
101foi, messieurs, cela nous épargne l’ennui de le mettre
aux fers.
Mais cela nous laissait dépourvus de second ; il
fallut donc donner de l’avancement à l’un des hommes.
Job Anderson, le maître d’équipage, était à bord le plus
qualifié, et tout en gardant son ancien titre, il joua le
rôle de second. M. Trelawney avait navigué, et ses
connaissances nous servirent beaucoup, car il lui
arrivait de prendre lui aussi son quart, par temps
maniable. Et le quartier-maître, Israël Hands, était un
vieux marin d’expérience, prudent et avisé, en qui on
pouvait avoir pleine confiance en cas de nécessité.
C’était le grand confident de Long John Silver ; et
puisque je viens de le nommer, je parlerai de notre
maître coq, Cochon-Rôti, comme l’appelait l’équipage.
À bord, pour avoir les deux mains le plus libres
possible, il portait sa béquille suspendue à une courroie
passée autour du cou. C’était plaisir de le voir caler
contre une cloison le pied de cette béquille et, arc-bouté
dessus, suivant toutes les oscillations du navire, faire sa
cuisine comme sur le plancher des vaches. Il était
encore plus curieux de le voir circuler sur le pont au
plus fort d’une bourrasque. Pour l’aider à franchir les
intervalles trop larges, on avait disposé quelques bouts
de ligne, qu’on appelait les boucles d’oreilles de Long
John ; et il se transportait d’un lieu à l’autre, soit en
102usant de sa béquille, soit en la traînant par la courroie,
aussi vite que n’importe qui. Mais ceux des hommes
qui avaient jadis navigué avec lui s’apitoyaient de l’en
voir réduit là.
– Ce n’est pas un homme ordinaire, Cochon-Rôti,
me disait le quartier-maître. Il a reçu de l’instruction
dans sa jeunesse, et quand ça lui chante il parle comme
un livre. Et d’une bravoure !... un lion n’est rien
comparé à Long John ! Je l’ai vu, seul et sans armes,
empoigner quatre adversaires et fracasser leurs têtes les
unes contre les autres !
Tout l’équipage l’aimait, et voire lui obéissait. Il
avait la manière de leur parler à tous et de rendre
service à chacun. Envers moi, il était d’une obligeance
inlassable, et toujours heureux de m’accueillir dans sa
cuisine, qu’il tenait propre comme un sou neuf, et où
l’on voyait des casseroles reluisantes pendues au mur,
et dans un coin une cage avec son perroquet.
– Allons, Hawkins, me disait-il, viens faire la
causette avec John. Tu es le bienvenu entre tous, mon
fils. Assieds-toi pour entendre les nouvelles. Voici
capitaine Flint (j’appelle mon perroquet ainsi, en
souvenir du fameux flibustier), voici capitaine Flint qui
prédit la réussite à notre voyage. Pas vrai, capitaine ?
Et le perroquet de prononcer avec volubilité :
« Pièces de huit ! pièces de huit ! pièces de huit ! »
103jusqu’au moment où John couvrait la cage de son
mouchoir.
– Vois-tu, Hawkins, me disait-il, cet oiseau est peut-
être âgé de deux cents ans. Ils vivent parfois plus que
cela, et le diable seul a vu plus de crimes que lui. Il a
navigué avec England, le grand capitaine England, le
pirate. Il a été à Madagascar, au Malabar, à Surinam, à
Providence, à Portobello. Il assistait au repêchage des
galions de la Plata. C’est là qu’il apprit : « Pièces de
huit » ; et rien d’étonnant, il y en avait trois cent
cinquante mille, Hawkins ! Il se trouvait à l’abordage
du Vice-roi-des-Indes, au large de Goa, oui, lui-même.
À le voir on croirait un innocent ; mais tu as flairé la
poudre, hein, capitaine ?
– Garde à vous ! pare à virer ! glapissait le
perroquet.
– Ah ! c’est un fin matois, disait le coq en lui
donnant du sucre tiré de sa poche. (Et l’oiseau
becquetait aux barreaux et lançait une bordée de
blasphèmes d’une abomination à faire frémir.) C’est
ainsi, mon gars ! ajoutait John, tel qui touche à la poix
s’embarbouille. Témoin ce pauvre vieil innocent
d’oiseau, qui jure feu et flammes, et n’en sait rien, bien
sûr. Il jurerait tout pareil, si j’ose dire, devant un curé.
Et John portait la main à son front avec une gravité
particulière que je jugeais des plus édifiantes.
104Cependant, le chevalier et le capitaine Smollett se
tenaient toujours sur une défensive réciproque. Le
chevalier n’y allait pas par quatre chemins : il détestait
le capitaine. Le capitaine, de son côté, ne parlait que
pour répondre aux questions, et encore, de façon nette,
brève et sèche, sans un mot de trop. Il reconnaissait,
une fois mis au pied du mur, qu’il s’était apparemment
trompé sur le compte des hommes, que certains étaient
actifs à souhait, et que tous s’étaient fort bien comporté
jusqu’ici. Quant au navire, il avait conçu pour lui un
goût extrême.
– Il navigue au plus près, mieux qu’on n’est en droit
de l’attendre de sa propre épouse, monsieur... Mais,
ajoutait-il, tout ce que je puis dire est que nous ne
sommes pas encore rentrés chez nous, et que je n’aime
pas cette croisière.
Le chevalier, là-dessus, se détournait et arpentait le
tillac d’un bout à l’autre, le menton relevé.
– Cet homme m’exaspère, disait-il ; pour un rien
j’éclaterais.
Nous rencontrâmes un peu de gros temps, et
l’Hispaniola n’en montra que mieux ses qualités. Tout
le monde à bord paraissait enchanté, et il n’en pouvait
guère aller autrement, car jamais équipage ne fut plus
gâté, je crois, depuis que Noé mit son arche à la mer. Le
double grog circulait sous le moindre prétexte ; on
105servait de la tarte aux prunes en dehors des fêtes, par
exemple si le chevalier apprenait que c’était
l’anniversaire de quelqu’un de l’équipage ; et il y avait
en permanence sur le pont une barrique de pommes où
puisait qui voulait.
– Ces manières-là, disait le capitaine au docteur
Livesey, n’ont jamais profité à personne, que je sache.
Gâtez les matelots, vous en faites des diables. Voilà ma
conviction.
Mais la barrique de pommes nous profita, comme on
va le lire, car sans elle rien ne nous eût avertis, et nous
périssions tous par trahison.
Voici comment la chose arriva.
Nous avions remonté les alizés pour aller chercher
le vent de l’île que nous voulions atteindre, – je ne suis
pas autorisé à être plus précis – et nous courions vers
elle, en faisant bonne veille jour et nuit. C’était à peu
près le dernier jour de notre voyage d’aller. Dans la
nuit, ou au plus tard le lendemain dans la matinée, l’île
au trésor serait en vue. Nous avions le cap au S.-S.-O.,
avec une brise bien établie par le travers et une mer
belle. L’Hispaniola se balançait régulièrement, et son
beaupré soulevait par intervalles une gerbe d’embruns.
Toutes les voiles portaient, hautes et basses ; et comme
la première partie de notre expédition tirait à sa fin,
chacun manifestait la plus vaillante humeur. Le soleil
106venait de se coucher. J’avais terminé ma besogne, et je
regagnais mon hamac, lorsque je m’avisai de manger
une pomme. Je courus sur le pont. Les gens de quart
étaient tous à l’avant, à guetter l’apparition de l’île.
L’homme de barre surveillait le lof de la voilure et
sifflait tranquillement un air. À part ce son, on
n’entendait que le bruissement des flots contre le taillemer et les flancs du navire.
J’entrai tout entier dans la barrique de pommes, qui
était presque vide, et m’y accroupis dans le noir. Le
bruit des vagues et le bercement du navire étaient sur le
point de m’assoupir, lorsqu’un homme s’assit
bruyamment tout contre. La barrique oscilla sous le
choc de son dos, et je m’apprêtais à sauter dehors,
quand l’homme se mit à parler. Je reconnus la voix de
Silver, et il n’avait pas prononcé dix mots, que je ne me
serais plus montré pour tout au monde. Je restai là,
tremblant et aux écoutes, dévoré de peur et de
curiosité : par ces dix mots je devenais désormais
responsable de l’existence de tous les honnêtes gens du
bord.
107XI
Ce que j’entendis dans la barrique de pommes
– Non pas, dit Silver. Flint était capitaine ; moi,
quartier-maître, à cause de ma jambe de bois. J’ai perdu
ma jambe dans la même bordée qui a coûté la vue à ce
vieux Pew. Celui qui m’amputa était docteur en
chirurgie... avec tous ses grades universitaires... du latin
à revendre et je ne sais quoi encore ; mais n’empêche
qu’il fut pendu comme un chien et sécha au soleil avec
les autres, à Corso Castle. C’étaient des hommes de
Roberts, ceux-là, et tout leur malheur vint de ce qu’ils
avaient changé les noms de leurs navires... la Royal
Fortune, et cætera. Or, quand un navire est baptisé
d’une façon, je dis qu’il doit rester de même. C’est ainsi
qu’on a fait avec la Cassandra, qui nous ramena tous
sains et saufs du Malabar, après qu’England eut capturé
le Vice-roi-des-Indes ; de même pour le vieux Walrus,
le navire de Flint, que j’ai vu ruisselant de carnage et
chargé d’or à couler.
– Ah ! s’écria une autre voix (celle du plus jeune
marin du bord, évidemment plein d’admiration), c’était
108la fleur du troupeau, que Flint !
– Davis aussi était un gaillard, sous tous rapports,
reprit Silver. Mais je n’ai jamais navigué avec lui :
d’abord avec England, puis avec Flint, voilà tout ; et
cette fois-ci pour mon propre compte, en quelque sorte.
Du temps d’England, j’ai mis de côté neuf cents livres,
et deux mille après Flint. Ce n’est pas mal pour un
homme de l’avant. Le tout déposé en banque. Gagner
n’est rien ; c’est conserver qui importe, croyez-moi.
Que sont devenus tous les hommes d’England, à
présent ? Je l’ignore. Et ceux de Flint ? Hé ! hé ! la
plupart ici à bord, et bien aises d’avoir de la tarte...
avant cela, ils mendiaient, certains. Le vieux Pew, après
avoir perdu la vue, n’eut pas honte de dépenser douze
cents livres en un an, comme un grand seigneur. Où estil maintenant ? Eh bien, maintenant il est mort, et à
fond de cale ; mais les deux années précédentes,
misère ! il crevait la faim. Il mendiait, il volait, il
égorgeait, et avec ça il crevait la faim, par tous les
diables !
– Ça ne vaut vraiment pas le coup, en somme, dit le
jeune matelot.
– Pour les imbéciles, non, ça ne vaut pas le coup, ni
ça ni autre chose ! s’écria Silver. Mais tiens, écoute : tu
es jeune, c’est vrai, mais tu es sage comme une image.
J’ai vu cela du premier coup d’œil, et je te parle comme
109à un homme.
On peut se figurer ce que j’éprouvai en entendant
cet infâme vieux fourbe employer avec un autre les
mêmes termes flatteurs dont il avait usé avec moi. Si
j’en avais eu le pouvoir, je l’aurais volontiers tué à
travers la barrique. Cependant, il poursuivit, sans guère
soupçonner que je l’écoutais :
– Tel est le sort des gentilshommes de fortune. Ils
ont la vie dure et risquent la corde, mais ils mangent et
boivent comme des coqs en pâte, et quand vient la fin
d’une croisière, ce sont des centaines de livres qu’ils
ont en poche, au lieu de centaines de liards. Alors,
presque tous se mettent à boire et à se donner du bon
temps, et on reprend la mer avec sa chemise sur le dos.
Mais moi, ce n’est pas mon genre. Je place tout, un peu
ici, un peu là, et nulle part de trop, crainte des
soupçons. J’ai cinquante ans, remarque ; une fois de
retour de cette croisière, je m’établis rentier pour de
bon. Et ce n’est pas trop tôt, diras-tu. Oui, mais j’ai
vécu à l’aise dans l’intervalle ; jamais je ne me suis rien
refusé, j’ai dormi sur la plume et mangé du bon, tout le
temps, sauf en mer. Et comment ai-je commencé ? À
l’avant, comme toi.
– Soit, dit l’autre ; mais tout l’argent que tu avais est
perdu maintenant, pas vrai ? Tu n’oseras plus te
montrer dans Bristol après ce coup-ci.
110– Ah bah ! où penses-tu donc qu’il est ? demanda
Silver, ironique.
– À Bristol, dans les banques et ailleurs, répondit
son compagnon.
– Il y était, il y était encore quand nous avons levé
l’ancre. Mais ma vieille bourgeoise a le tout, à présent.
La Longue-Vue est vendue, bail, clientèle et mobilier, et
la brave fille est partie m’attendre. Je te dirais bien où,
car j’ai confiance en toi, mais cela ferait de la jalousie
parmi les copains.
– Et tu te fies à ta bourgeoise ?
– Les gentilshommes de fortune se fient
généralement peu les uns aux autres, et ils ont raison,
sois-en sûr. Mais j’ai ma méthode à moi. Quand un
camarade me joue un pied de cochon – quelqu’un qui
me connaît, je veux dire – il ne reste pas longtemps
dans le même monde que le vieux John. Certains
avaient peur de Pew, d’autres de Flint ; mais Flint luimême avait peur de moi. Il avait peur, malgré son
arrogance. Ah ! ce n’était pas un équipage commode,
que celui de Flint ; le diable lui-même aurait hésité à
s’embarquer avec eux. Eh bien, tiens, je te le dis, je ne
suis pas vantard, mais quand j’étais quartier-maître, ils
n’avaient rien de l’agneau, les vieux flibustiers de Flint.
Oh ! tu peux être sûr de ton affaire sur le navire du
vieux John.
111– Eh bien, maintenant je peux te l’avouer, reprit le
gars, la combinaison ne me plaisait pas à la moitié du
quart ; mais maintenant que j’ai causé avec toi, John,
j’en suis. Tope là !
– Tu es un brave garçon, et fin, avec ça, répliqua
Silver, en lui secouant la main si chaleureusement que
la barrique en trembla. Je n’ai jamais vu personne
mieux désigné pour faire un gentilhomme de fortune.
Je commençais à saisir le sens de leurs expressions.
Un « gentilhomme de fortune », pour eux, ce n’était ni
plus ni moins qu’un vulgaire pirate, et le dialogue que
je venais de surprendre parachevait la corruption de
l’un des matelots restés honnêtes – peut-être le dernier
qui fût à bord. Mais sur ce point je devais être bientôt
fixé. Silver lança un léger coup de sifflet, et un
troisième individu survint, qui s’assit auprès des deux
autres.
– Dick marche, lui dit Silver.
– Oh ! je savais bien que Dick marcherait, prononça
la voix du quartier-maître, Israël Hands. Ce n’est pas un
imbécile que Dick... (Il roula sa chique et cracha.) Mais
dis, Cochon-Rôti, je voudrais bien savoir combien de
temps nous allons rester à bouliner comme un bateau à
provisions ? Crénom ! j’en ai plein le dos du capitaine
Smollett. Il y a assez longtemps qu’il m’embête.
Tonnerre ! Je veux aller dans la cabine, moi aussi. Je
112veux leurs cornichons, et leurs vins, et le reste.
– Israël, dit Silver, tu n’as pas beaucoup de jugeotte,
et ce n’est pas du nouveau. Mais tu es capable
d’écouter, je pense ; du moins, tes oreilles sont assez
grandes. Or, voici ce que je dis : vous coucherez à
l’avant, et vous aurez la vie dure, et vous filerez doux,
et vous resterez sobres, jusqu’à ce que je donne l’ordre
d’agir ; et tu peux m’en croire, mon gars.
– Eh ! est-ce que je te dis le contraire ? grommela le
quartier-maître. Je demande seulement : pour quand estce ? Voilà tout ce que je dis.
– Pour quand ? par tous les diables ! s’écria Silver.
Eh bien donc, si tu veux le savoir, je vais te le dire, pour
quand. Pour le plus tard qu’il me sera possible, voilà !
Nous avons un navigateur de première classe, le
capitaine Smollett, qui dirige pour nous ce sacré navire.
Il y a ce chevalier et ce docteur qui ont une carte et le
reste... Je ne sais pas où elle est, cette carte, moi. Toi
non plus, n’est-ce pas ? Alors donc, je veux que ce
chevalier et ce docteur trouvent la marchandise et nous
aident à l’embarquer, par tous les diables ! Alors nous
verrons. Si j’étais sûr de vous tous, doubles fils de
Hollandais, j’attendrais pour faire le coup que le
capitaine Smollett nous ait ramenés à moitié chemin.
– Mais quoi, nous sommes tous des navigateurs ici à
bord, je pense, répliqua le jeune Dick.
113– Dis plutôt que nous sommes tous des matelots de
gaillard d’avant, trancha Silver. Nous pouvons tenir une
route donnée, mais qui saura l’établir ? Vous en seriez
bien empêchés, tous tant que vous êtes, vous les
gentilshommes de fortune. Si on me laissait faire,
j’attendrais que le capitaine Smollett nous ait ramenés
jusque dans les alizés, au moins ; comme ça, ni sacrés
faux calculs, ni rationnement à une cuillerée d’eau par
jour. Mais je vous connais. J’en finirai avec eux sur l’île
même, sitôt la marchandise à bord, et c’est un vrai
malheur. Mais vous n’êtes jamais contents qu’après
avoir bu. Mort de mes os ! ça dégoûte de naviguer avec
des types comme vous !
– Tout doux, Long John, protesta Israël. Qui donc te
contredit ?
– Hein, songez combien de grands navires j’ai vu
amariner comme prises, et combien de vaillants gars
sécher au soleil sur le quai des Potences ! et tout ça
pour avoir été aussi pressés, pressés, pressés. Vous
m’entendez ? J’ai vu quelques petites choses, en mer,
moi. Si vous vouliez simplement tenir votre route, et au
plus près du vent, bientôt vous rouleriez carrosse, oui !
Mais à d’autres ! Je vous connais. Soit ! vous aurez
votre lampée de rhum demain, et allez vous faire
pendre !
– Tu prêches comme un curé, John, c’est connu,
114rétorqua Israël ; mais d’autres ont su manœuvrer et
gouverner aussi bien que toi. Ils admettaient la
plaisanterie, eux. En tout cas, ils étaient moins hautains
et moins cassants. Ils acceptaient les observations en
gais compagnons, tous ceux-là.
– Ouais ! reprit Silver. Et où sont-ils maintenant ?
Pew était de ce calibre, et il a fini mendiant. Flint aussi,
et il est mort, tué par le rhum, à Savannah. Ah !
c’étaient des types à la coule, eux ! Seulement, où sontils ?
– Mais, intervint Dick, quand nous les aurons à
notre merci, qu’est-ce que nous ferons d’eux, pour
finir ?
– Voilà un garçon qui me botte ! s’écria le cuisinier,
avec admiration. Ça s’appelle être pratique. Eh bien,
votre avis ? Les abandonner à terre ? C’eût été la
manière d’England. Ou bien les égorger comme porcs ?
C’est ce qu’auraient fait Flint ou Billy Bones.
– Billy était homme à ça, convint Israël. Les morts
ne mordent pas, qu’il disait. Bah, il est mort lui-même,
à présent ; il est renseigné là-dessus tout au long ; et si
jamais rude marin entra au port, ce fut Billy.
– Tu dis bien, reprit Silver. Rude et prompt.
Remarquez : je suis un homme doux... je suis tout à fait
galant homme, pas vrai ? mais cette fois, c’est sérieux.
115Les affaires avant tout, camarades. Je vote : la mort.
Quand je serai au Parlement et roulant dans mon
carrosse, je ne veux pas qu’un de ces « avocats de
mer » de la cabine s’amène au pays, à l’improviste,
comme le diable à la prière. Mon principe est
d’attendre, mais l’occasion venue, d’y aller ferme !
– John, s’écria le quartier-maître, tu es un homme.
– Tu le diras, Israël, quand tu auras vu... Je ne
réclame qu’une chose : Trelawney. De ces mains-ci, je
lui dévisserai du corps sa tête de veau... Dick, en gentil
garçon, lève-toi et donne-moi une pomme, pour
m’humecter un peu le gosier.
Imaginez ma terreur. J’aurais sauté dehors et pris la
fuite, si j’en avais trouvé la force ; mais le cœur me
manquait, aussi bien que les muscles. Au bruit, je
compris que Dick se levait ; mais quelqu’un l’arrêta.
Et j’entendis la voix de Hands :
– Bah ! laisse donc ce fond de tonneau, John.
Buvons un coup de rhum, ça vaudra mieux !
– Dick, acquiesça Silver, je me fie à toi. Il y a une
mesure sur le baril. Voici la clef : tu empliras une
topette et tu nous l’apporteras.
Ce devait être ainsi, j’y songeai malgré ma terreur,
que M. Arrow se procurait les spiritueux qui l’avaient
tué.
116Dick parti, Israël profita de son absence pour parler
à l’oreille du coq. Je ne pus saisir que peu de mots, mais
parmi eux, ceux-ci, qui étaient d’importance : « Pas un
seul des autres ne se joindra à nous. » Donc, il y avait
encore des hommes fidèles à bord.
Dick revenu, la topette passa de main en main. Tous
trois burent. L’un dit :
– À notre réussite !
L’autre :
– À la santé du vieux Flint.
Et Silver prononça, sur un ton de mélopée :
– Je bois à nous, et tenez le plus près, beaucoup de
butin et beaucoup de galette...
À ce moment, une vague clarté m’atteignit au fond
de ma barrique. Je levai les yeux, et vis que la lune
s’était levée, argentant la hune d’artimon et brillant sur
la blancheur de la misaine. Presque en même temps, la
vigie lança ce cri :
– Terre !
117XII
Conseil de guerre
Des pas précipités se ruèrent sur le pont : l’on sortait
en toute hâte de la cabine et du gaillard d’avant. Me
glissant à la seconde hors de ma barrique, je me faufilai
par-derrière la misaine, fis un crochet vers la poupe, et
débouchai sur le pont supérieur, juste à temps pour
rejoindre Hunter et le docteur Livesey qui couraient
vers le bossoir au vent.
Tout l’équipage s’y trouvait déjà rassemblé. Le
brouillard qui nous entourait s’était levé peu après
l’apparition de la lune. Là-bas, dans le sud-ouest, on
voyait deux montagnes basses, distantes de deux milles
environ ; derrière l’une d’elles en apparaissait une
troisième, plus élevée, dont le sommet était encore
engagé dans la brume. Toutes trois semblaient abruptes
et de forme conique.
Je vis tout cela comme dans un rêve, car je n’étais
pas encore remis de ma peur atroce de quelques
minutes plus tôt. Puis j’entendis la voix du capitaine
118Smollett qui lançait des ordres. L’Hispaniola fut
orientée de deux quarts plus près du vent, et mit le cap
de façon à éviter l’île par son côté est.
– Et maintenant, garçons, dit le capitaine quand la
voilure fut bordée, quelqu’un de vous a-t-il jamais vu
cette terre-là ?
– Moi, monsieur, répondit Silver. Nous y avons fait
de l’eau avec un navire marchand sur lequel j’étais
cuisinier.
– Le mouillage est au sud, derrière un îlot, je
suppose ? interrogea le capitaine.
– Oui, monsieur ; on l’appelle l’îlot du Squelette.
Cette île était autrefois un refuge de pirates, et nous
avions à bord un matelot qui en savait tous les noms.
Cette montagne au nord, ils l’appelaient le mont de
Misaine ; il y a trois sommets alignés du nord au sud,
monsieur : misaine, grand mât et artimon. Mais le grand
mât – c’est-à-dire le plus haut, avec un nuage dessus –
ils l’appelaient d’ordinaire la Longue-Vue, à cause
d’une vigie qu’ils y postaient lorsqu’ils venaient se
réparer au mouillage ; car c’est là qu’ils réparaient leurs
navires, monsieur, sauf votre respect.
– J’ai ici une carte, dit le capitaine Smollett. Voyez
si c’est bien l’endroit.
Les yeux de Long John flamboyèrent quand il prit la
119carte ; mais à l’aspect neuf du papier, je compris qu’il
serait déçu. Ce n’était pas la carte trouvée dans le coffre
de Billy Bones, mais une copie exacte, complète en
tous points – noms, altitudes et profondeurs – à la seule
exception des croix rouges et des notes manuscrites. Si
vif que fût son désappointement, Silver eut la force de
le dissimuler.
– Oui, monsieur, dit-il, c’est bien l’endroit, pour sûr,
et très joliment dessiné. Qui peut avoir fait cela, je me
le demande. Les pirates étaient trop ignorants, je
suppose... Oui, voici : « Mouillage du capitaine Kidd. »
Juste le nom que lui donnait mon camarade de bord. Il y
a un fort courant qui longe la côte sud, puis remonte
vers le nord sur la côte ouest. Vous avez bien fait,
monsieur, de courir au plus près et de vous tenir au vent
de l’île. Du moins si votre intention est d’atterrir pour
vous caréner, il n’y a pas de meilleur endroit dans ces
parages.
– Merci, lui dit le capitaine Smollett. Je vous
demanderai plus tard de nous donner un coup de main.
Vous pouvez aller.
J’étais surpris du cynisme avec lequel John avouait
sa connaissance de l’île, et ce ne fut pas sans quelque
appréhension que je le vis s’approcher de moi.
Évidemment il ne savait pas que, dissimulé dans ma
barrique de pommes, j’avais surpris son conciliabule,
120mais j’avais à ce moment conçu une telle horreur de sa
cruauté, de sa duplicité et de sa tyrannie, que j’eus
peine à réprimer un frisson quand il posa la main sur
mon bras.
– Hé ! hé ! me dit-il, c’est un gentil endroit, cette
île... un gentil endroit pour un garçon qui veut aller à
terre. Tu te baigneras, tu grimperas aux arbres, tu feras
la chasse aux chèvres, et tu gambaderas sur ces
montagnes comme une chèvre toi aussi. Vrai ! cela me
rajeunit. J’allais en oublier ma jambe de bois. C’est une
chose agréable, sois-en sûr, que d’être jeune et d’avoir
ses dix orteils... Quand l’envie te prendra de faire une
petite exploration, tu n’auras qu’à prévenir le vieux
John, et il te préparera un en-cas, à emporter avec toi.
Et m’ayant tapé sur l’épaule de la façon la plus
affectueuse, il s’en alla clopinant et disparut dans le
poste.
Le capitaine Smollett, le chevalier et le docteur
Livesey s’entretenaient sur le tillac, et pour impatient
que je fusse de leur conter mon histoire, je n’osais les
interrompre ouvertement. J’en étais toujours à chercher
un prétexte plausible, quand le docteur Livesey
m’appela auprès de lui. Il avait laissé sa pipe en bas, et,
fumeur enragé, il voulait m’envoyer la quérir ; mais dès
que je fus assez près de lui pour parler sans risque
d’être entendu, je lâchai tout à trac :
121– Docteur, laissez-moi dire. Emmenez le capitaine et
le chevalier en bas, dans la cabine, et trouvez un
prétexte pour m’y faire mander. J’ai de terribles
nouvelles à vous apprendre.
Le docteur changea un peu de visage, mais un
instant lui suffit pour se dominer.
– Merci, Jim, dit-il très haut, comme s’il m’eût posé
une question. C’est tout ce que je voulais savoir.
Sur quoi il tourna les talons et rejoignit ses deux
interlocuteurs. Ils conversèrent un instant, et, bien
qu’aucun d’eux n’eût tressailli, ni même élevé la voix,
il était clair que le docteur Livesey leur avait transmis
ma requête, car au bout d’une minute j’entendis le
capitaine donner à Job Anderson l’ordre de rassembler
tout le monde sur le pont.
– Mes gars, prononça le capitaine Smollett, j’ai un
mot à vous dire. Cette terre que vous voyez est le but de
notre voyage. M. Trelawney, qui est un gentilhomme
très généreux, comme nous le savons tous, vient de me
poser quelques questions sur vous, et comme j’ai pu lui
affirmer que tout le monde à bord a fait son devoir, du
premier au dernier, et à ma pleine satisfaction, eh bien !
lui et moi, avec le docteur, nous allons descendre dans
la cabine pour boire à votre santé et à votre succès à
vous, tandis qu’on vous servira le grog dehors et que
vous boirez à notre santé et à notre succès à nous. Je
122vous le déclare, cela me paraît noble et généreux. Et si
vous êtes du même avis, vous allez pousser un bon
vivat marin en l’honneur du gentilhomme qui vous
abreuve.
Le vivat retentit, ce qui allait de soi ; mais il s’éleva
si nourri et chaleureux que, je l’avoue, j’avais peine à
croire que ces mêmes hommes étaient en train de
comploter notre mort.
– Encore un vivat pour le capitaine Smollett ! cria
Long John, quand le premier se fut apaisé.
Et celui-là aussi fut poussé avec ensemble.
Là-dessus les trois messieurs descendirent, et peu
après on vint dire à l’avant que Jim Hawkins était
demandé dans la cabine.
Je les trouvai tous trois attablés devant une bouteille
de vin d’Espagne et une assiette de raisins secs. Sa
perruque sur les genoux, ce qui était chez lui un signe
d’agitation, le docteur fumait. La fenêtre de poupe était
ouverte sur la nuit chaude, et on voyait la lune se jouer
dans le sillage du navire.
– Allons, Hawkins, prononça le chevalier, vous avez
quelque chose à dire. Parlez.
Je m’exécutai, et, aussi brièvement que possible, je
rapportai dans tous ses détails le conciliabule de Silver.
On me laissa aller jusqu’au bout sans m’interrompre, et
123mes trois auditeurs, complètement immobiles, ne
quittèrent pas des yeux mon visage, du commencement
à la fin.
– Jim, dit le docteur Livesey, prenez un siège.
Et ils me firent asseoir à leur table, me versèrent un
verre de vin, emplirent mes mains de raisins, et tous
trois, l’un après l’autre, et chacun avec un salut, burent
à ma santé, me félicitant sur ma chance et mon courage.
– Capitaine, dit le chevalier, vous aviez raison, et
j’avais tort. Je ne suis qu’un sot, je l’avoue, et j’attends
vos instructions.
– Pas plus un sot que moi, monsieur, répondit le
capitaine. Je n’ai jamais ouï parler d’un équipage qui,
ayant l’intention de se mutiner, n’en manifeste au
préalable quelques signes, permettant à quiconque a des
yeux, de prévoir le coup et de prendre ses mesures en
conséquence.
– Capitaine, dit le docteur, c’est le fait de Silver. Un
homme des plus remarquables.
– Il ferait remarquablement bien au bout d’une
grand-vergue, monsieur, riposta le capitaine. Mais nous
bavardons : cela ne mène à rien. Je vois trois ou quatre
points, et avec la permission de M. Trelawney, je vais
les énumérer.
– Vous êtes le capitaine, monsieur, dit avec noblesse
124M. Trelawney. C’est à vous de parler.
– Premier point, commença M. Smollett : il nous
faut aller de l’avant, parce que nous ne pouvons reculer.
Si je donne l’ordre de virer de bord, ils se révolteront
aussitôt. Second point : nous avons du temps devant
nous... au moins jusqu’à la découverte de ce trésor.
Troisième point : il y a des matelots fidèles. Or,
monsieur, comme il faudra en venir aux mains tôt ou
tard, je propose de saisir l’occasion aux cheveux,
comme on dit, et d’attaquer les premiers, le jour où ils
s’y attendront le moins. Nous pouvons compter, je
suppose, sur vos domestiques personnels, monsieur
Trelawney ?
– Comme sur moi-même.
– Cela fait trois. Avec nous, sept, en comptant
Hawkins. Et quant aux matelots honnêtes ?...
– Apparemment les seuls hommes de Trelawney, dit
le docteur ; ceux qu’il a choisis lui-même, avant de s’en
remettre à Silver.
– Non pas, répliqua le chevalier ; Hands était un des
miens.
– Je me serais pourtant fié à lui ! ajouta le capitaine.
– Et dire que ce sont tous des Anglais ! éclata le
chevalier. Pour un peu, monsieur, je ferais sauter le
navire !
125– Eh bien, messieurs, reprit le capitaine, ce que je
puis dire de mieux n’est guère. Il nous faut mettre à la
cape, si vous voulez bien, et faire bonne veille. C’est
irritant, je le sais. Il serait plus agréable d’en venir aux
mains. Mais il n’y a rien à faire tant que nous ne
connaîtrons pas nos hommes. Mettre à la cape, et
attendre le vent, tel est mon avis.
– Jim que voici, dit le docteur, peut nous aider
mieux que personne. Les hommes ne se méfient pas de
lui, et Jim est un garçon observateur.
– Hawkins, ajouta le chevalier, je mets en vous une
confiance énorme.
Mais je percevais trop mon impuissance radicale, et
je me sentis envahir par le désespoir ; et pourtant, grâce
à un concours singulier de circonstances, ce fut en effet
moi qui nous procurai le salut. En attendant, nous
avions beau dire, sur vingt-six hommes, il n’y en avait
que sept sur qui nous pouvions compter ; et de ces sept
l’un était un enfant, si bien que nous étions six hommes
faits d’un côté contre dix-neuf de l’autre.
126Troisième partie
Mon aventure à terre
127XIII
Où commence mon aventure à terre
Quand je montai sur le pont, le lendemain matin,
l’île se présentait sous un aspect tout nouveau. La brise
était complètement tombée, mais nous avions fait
beaucoup de chemin durant la nuit, et à cette heure le
calme plat nous retenait à un demi-mille environ dans le
sud-est de la basse côte orientale. Sur presque toute sa
superficie s’étendaient des bois aux tons grisâtres. Cette
teinte uniforme était interrompue par des bandes de
sable jaune garnissant les creux du terrain, et par
quantité d’arbres élevés, de la famille des pins, qui
dominaient les autres, soit isolément soit par bouquets ;
mais le coloris général était terne et mélancolique. Les
montagnes dressaient par-dessus cette végétation leurs
pitons de roc dénudé. Toutes étaient de forme bizarre,
et la Longue-Vue, de trois ou quatre cents pieds la plus
haute de l’île, offrait également l’aspect le plus bizarre,
s’élançant à pic de tous côtés, et tronquée net au
sommet comme un piédestal qui attend sa statue.
L’Hispaniola roulait bord sur bord dans la houle de
128l’océan. Les poulies grinçaient, le gouvernail battait, et
le navire entier craquait, grondait et frémissait comme
une manufacture. Je devais me tenir ferme au
galhauban, et tout tournait vertigineusement sous mes
yeux, car, si j’étais assez bon marin lorsqu’on faisait
route, rester ainsi à danser sur place comme une
bouteille vide, est une chose que je n’ai jamais pu
supporter sans quelque nausée, en particulier le matin,
et à jeun.
Cela en fut-il cause, ou bien l’aspect mélancolique
de l’île, avec ses bois grisâtres, ses farouches arêtes de
pierre, et le ressac qui devant nous rejaillissait avec un
bruit de tonnerre contre le rivage abrupt ? En tout cas,
malgré le soleil éclatant et chaud, malgré les cris des
oiseaux de mer qui pêchaient alentour de nous, et bien
qu’on dût être fort aise d’aller à terre après une aussi
longue navigation, j’avais, comme on dit, le cœur
retourné, et dès ce premier coup d’œil je pris en grippe
à tout jamais l’île au trésor.
Nous avions en perspective une matinée de travail
ardu, car il n’y avait pas trace de vent, il fallait mettre à
la mer les canots et remorquer le navire l’espace de
trois ou quatre milles, pour doubler la pointe de l’île et
l’amener par un étroit chenal au mouillage situé derrière
l’îlot du Squelette. Je pris passage dans l’une des
embarcations, où je n’avais d’ailleurs rien à faire. La
129chaleur était étouffante et les hommes pestaient
furieusement contre leur besogne. Anderson
commandait mon canot, et au lieu de rappeler à l’ordre
son équipage, il protestait plus fort que les autres.
– Bah ! lança-t-il avec un juron, ce n’est pas pour
toujours.
Je vis là un très mauvais signe ; jusqu’à ce jour, les
hommes avaient accompli leur travail avec entrain et
bonne humeur, mais il avait suffi de la vue de l’île pour
relâcher les liens de la discipline.
Durant tout le trajet, Long John se tint près de la
barre et pilota le navire. Il connaissait la passe comme
sa poche, et bien que le timonier, en sondant, trouvât
partout plus d’eau que n’en indiquait la carte, John
n’hésita pas une seule fois.
– Il y a une chasse violente lors du reflux, dit-il, et
c’est comme si cette passe avait été creusée à la bêche.
Nous mouillâmes juste à l’endroit indiqué sur la
carte, à environ un tiers de mille de chaque rive, la terre
d’un côté et l’îlot du Squelette de l’autre. Le fond était
de sable fin. Le plongeon de notre ancre fit s’élever du
bois une nuée tourbillonnante d’oiseaux criards ; mais
en moins d’une minute ils se posèrent de nouveau et
tout redevint silencieux.
La rade était entièrement abritée par les terres et
130entourée de bois dont les arbres descendaient jusqu’à la
limite des hautes eaux ; les côtes en général étaient
plates, et les cimes des montagnes formaient à la ronde
une sorte d’amphithéâtre lointain. Deux petites rivières,
ou plutôt deux marigots, se déversaient dans ce qu’on
pourrait appeler un étang ; et le feuillage sur cette partie
de la côte avait une sorte d’éclat vénéneux. Du navire,
impossible de voir le fortin ni son enclos, car ils étaient
complètement enfouis dans la verdure ; et sans la carte
étalée sur le capot, nous aurions pu nous croire les
premiers à jeter l’ancre en ce lieu depuis que l’île était
sortie des flots.
Il n’y avait pas un souffle d’air, ni d’autres bruits
que celui du ressac tonnant à un demi-mille de là, le
long des plages et contre les récifs extérieurs. Un relent
caractéristique de végétaux détrempés et de troncs
d’arbres pourrissants stagnait sur le mouillage. Je vis le
docteur renifler longuement, comme on flaire un œuf
gâté.
– Je ne sais rien du trésor, dit-il, mais je gagerais ma
perruque qu’il y a de la fièvre par ici.
Si la conduite des hommes avait été alarmante dans
le canot, elle devint réellement menaçante quand ils
furent remontés à bord. Ils se tenaient groupés sur le
pont, à murmurer entre eux. Les moindres ordres étaient
accueillis par un regard noir, et exécutés à regret et avec
131négligence. Les matelots honnêtes eux-mêmes
semblaient subir la contagion, car il n’y avait pas un
homme à bord qui réprimandât les autres. La mutinerie,
c’était clair, nous menaçait comme une nuée d’orage.
Et nous n’étions pas les seuls, nous autres du parti
de la cabine, à comprendre le danger. Long John
s’évertuait, allant de groupe en groupe, et se répandait
en bons avis. Personne n’eût pu donner meilleur
exemple. Il se surpassait en obligeance et en politesse ;
il prodiguait les sourires à chacun. Donnait-on un ordre,
John arrivait à l’instant sur sa béquille, avec le plus
jovial : « Bien, monsieur ! » et quand il n’y avait rien
d’autre à faire, il entonnait chanson sur chanson,
comme pour dissimuler le mécontentement général.
De tous les fâcheux détails de cette fâcheuse aprèsmidi, l’évidente anxiété de Long John apparaissait le
pire.
On tint conseil dans la cabine.
– Monsieur, dit le capitaine au chevalier, si je risque
encore un ordre, tout l’équipage nous saute dessus, du
coup. Oui, monsieur, nous en sommes là. Supposez
qu’on me réponde grossièrement. Si je relève la chose,
les anspects entrent en danse aussitôt ; si je ne dis rien,
Silver sent qu’il y a quelque chose là-dessous, et la
partie est perdue. Pour maintenant, nous n’avons qu’un
seul homme à qui nous fier.
132– Et qui donc ? interrogea le chevalier.
– Silver, monsieur : il est aussi désireux que vous et
moi d’apaiser les choses. Ceci n’est qu’un accès
d’humeur ; il le leur ferait vite passer s’il en avait
l’occasion, et ce que je propose est de la lui fournir.
Accordons aux hommes une après-midi à terre. S’ils y
vont tous, eh bien ! le navire est à nous. Si personne n’y
va, alors nous tenons la cabine, et Dieu défendra le bon
droit. Si quelques-uns seulement y vont, notez mes
paroles, monsieur, Silver les ramènera à bord doux
comme des agneaux.
Il en fut décidé ainsi ; on distribua des pistolets
chargés à tous les hommes sûrs ; on mit dans la
confidence Humer, Joyce et Redruth, et ils accueillirent
les nouvelles avec moins de surprise et avec plus de
confiance que nous ne l’avions attendu ; après quoi le
capitaine monta sur le pont et harangua l’équipage.
– Garçons, dit-il, la journée a été chaude, et nous
sommes tous fatigués et pas dans notre assiette. Une
promenade à terre ne fera de mal à personne. Les
embarcations sont encore à l’eau : prenez les yoles, et
que tous ceux qui le désirent s’en aillent à terre pour
l’après-midi. Je ferai tirer un coup de canon une demiheure avant le coucher du soleil.
Ces imbéciles se figuraient sans doute qu’ils allaient
se casser le nez sur le trésor aussitôt débarqués. Leur
133maussaderie se dissipa en un instant, et ils poussèrent
un vivat qui réveilla au loin l’écho d’une montagne et
fit de nouveau partir une volée d’oiseaux criards à
l’entour du mouillage.
Le capitaine était trop fin pour rester auprès d’eux.
Laissant à Silver le soin d’arranger l’expédition, il
disparut tout aussitôt, et je crois que cela valait mieux.
Fût-il demeuré sur le pont, il ne pouvait prétendre
davantage ignorer la situation. Elle était claire comme
le jour. Silver était le vrai capitaine, et il avait à lui un
équipage en pleine révolte. Les matelots honnêtes – et
nous acquîmes bientôt la preuve qu’il en restait à bord –
étaient à coup sûr des êtres bien stupides. Ou plutôt,
voici, je crois, la vérité : l’exemple des meneurs avait
démoralisé tous les hommes, mais à des degrés divers,
et quelques-uns, braves gens au fond, refusaient de se
laisser entraîner plus loin. On peut être fainéant et
poltron, mais de là à s’emparer d’un navire et à
massacrer un tas d’innocents, il y a de l’intervalle.
L’expédition, cependant, fut organisée. Six matelots
devaient rester à bord, et les treize autres, y inclus
Silver, commencèrent d’embarquer.
Ce fut alors que me passa par la tête la première des
folles idées qui contribuèrent tellement à nous sauver la
vie. Puisque Silver laissait six hommes, il était clair que
notre parti ne pouvait s’emparer du navire ; et puisqu’il
134n’en restait que six, il était également clair que ceux de
la cabine n’avaient pas un besoin immédiat de ma
présence. Il me prit tout à coup la fantaisie d’aller à
terre. En un clin d’œil, je m’esquivai par-dessus bord et
me blottis à l’avant du canot le plus proche, qui
démarra presque aussitôt.
Personne ne fit attention à moi, sauf l’aviron de
proue, qui me dit :
– C’est toi Jim ? Baisse la tête.
Mais Silver, dans l’autre canot, tourna vivement la
tête et nous héla pour savoir si c’était moi. Dès cet
instant, je commençai à regretter ce que j’avais fait.
Les équipes luttèrent de vitesse pour gagner la côte ;
mais l’embarcation qui me portait, ayant quelque
avance et étant à la fois la plus légère et la mieux
manœuvrée, dépassa de loin sa concurrente. Et l’avant
du canot s’étant enfoncé parmi les arbres du rivage,
j’avais saisi une branche, sauté dehors et plongé dans le
plus proche fourré, que Silver et les autres étaient
encore à cinquante toises en arrière.
– Jim ! Jim ! l’entendis-je appeler.
Mais vous pensez bien que je ne m’en occupai pas.
Sautant, me baissant et me frayant passage, je courus
droit devant moi jusqu’au moment où la fatigue me
contraignit de m’arrêter.
135XIV
Le premier coup
J’étais si content d’avoir planté là Long John, que je
commençai à me divertir et à examiner avec curiosité le
lieu où je me trouvais, sur cette terre étrangère.
J’avais franchi un espace marécageux, encombré de
saules, de joncs et de singuliers arbres paludéens à
l’aspect exotique, et j’étais arrivé sur les limites d’un
terrain découvert, aux ondulations sablonneuses, long
d’un mille environ, parsemé de quelques pins et d’un
grand nombre d’arbustes rabougris, rappelant assez des
chênes par leur aspect, mais d’un feuillage argenté
comme celui des saules. À l’extrémité du découvert
s’élevait l’une des montagnes, dont le soleil éclatant
illuminait les deux sommets, aux escarpements bizarres.
Je connus alors pour la première fois les joies de
l’explorateur. L’île était inhabitée ; mes compagnons, je
les avais laissés en arrière, et rien ne vivait devant moi
que des bêtes. Je rôdais au hasard parmi les arbres. Çà
et là fleurissaient des plantes inconnues de moi ; çà et là
136je vis des serpents, dont l’un darda la tête hors d’une
crevasse de rocher, en sifflant avec un bruit assez
analogue au ronflement d’une toupie. Je ne me doutais
guère que j’avais là devant moi un ennemi mortel, et
que ce bruit était celui de la fameuse « sonnette ».
J’arrivai ensuite à un long fourré de ces espèces de
chênes – des chênes verts, comme j’appris plus tard à
les nommer – qui buissonnaient au ras du sable, telles
des ronces, et entrelaçaient bizarrement leurs ramures,
serrées dru comme un chaume. Le fourré partait du haut
d’un monticule de sable et s’étendait, toujours en
s’élargissant et augmentant de taille, jusqu’à la limite
du vaste marais plein de roseaux, parmi lequel se
traînait la plus proche des petites rivières qui
débouchent dans le mouillage. Sous l’ardeur du soleil,
une exhalaison montait du marais, et les contours de la
Longue-Vue tremblotaient dans la buée.
Tout d’un coup, il se fit entre les joncs une sorte
d’émeute : avec un cri rauque, un canard sauvage
s’envola, puis un autre, et bientôt, sur toute la superficie
du marais, une énorme nuée d’oiseaux criards tournoya
dans l’air. Je jugeai par là que plusieurs de mes
compagnons de bord s’approchaient par les confins du
marigot. Et je ne me trompais pas, car je perçus bientôt
les lointains et faibles accents d’une voix humaine, qui
se renforça et se rapprocha peu à peu, tandis que je
137continuais à prêter l’oreille.
Cela me jeta dans une grande frayeur. Je me glissai
sous le feuillage du chêne vert le plus proche, et m’y
accroupis, aux aguets, sans faire plus de bruit qu’une
souris.
Une autre voix répondit à la première ; puis celle-ci,
que je reconnus pour celle de Silver, reprit et continua
longtemps d’abondance, interrompue par l’autre à deux
ou trois reprises seulement. D’après le ton, les
interlocuteurs causaient avec vivacité et se disputaient
presque ; mais il ne me parvenait aucun mot distinct.
À la fin, les deux hommes firent halte, et
probablement ils s’assirent, car non seulement ils
cessèrent de se rapprocher, mais les oiseaux mêmes
s’apaisèrent peu à peu et retournèrent à leurs places
dans le marais.
Et alors, je m’aperçus que je négligeais mon rôle.
Puisque j’avais eu la folle témérité de venir à terre avec
ces sacripants, le moins que je pusse faire était de les
espionner dans leurs conciliabules, et mon devoir clair
et évident était de m’approcher d’eux autant que
possible, sous le couvert propice des arbustes rampants.
Je pouvais déterminer fort exactement la direction
où se trouvaient les interlocuteurs, non seulement par le
son des voix, mais par la conduite des derniers oiseaux
138qui planaient encore, effarouchés, au-dessus des intrus.
M’avançant à quatre pattes, je me dirigeai vers eux,
sans dévier, mais avec lenteur. Enfin, par une trouée du
feuillage, ma vue plongea dans un petit creux de
verdure, voisin du marais et étroitement entouré
d’arbres, où Long John Silver et un autre membre de
l’équipage s’entretenaient tête à tête.
Le soleil tombait en plein sur eux. Silver avait jeté
son chapeau près de lui sur le sol, et il levait vers son
compagnon, avec l’air de l’exhorter, son grand visage
lisse et blond, tout verni de chaleur.
– Mon gars, disait-il, c’est parce que je t’estime au
poids de l’or... oui, au poids de l’or, sois-en sûr ! Si je
ne tenais pas à toi comme de la glu, crois-tu que je
serais ici occupé à te mettre en garde ? La chose est
réglée : tu ne peux rien faire ni empêcher ; c’est pour
sauver ta tête que je te parle, et si un de ces brutaux le
savait, que deviendrais-je, Tom ?... hein, dis, que
deviendrais-je ?
– Silver, répliqua l’autre (et non seulement il avait le
rouge au visage mais il parlait avec la raucité d’un
corbeau, et sa voix frémissait comme une corde
tendue), Silver, tu es âgé, tu es honnête, ou tu en as du
moins la réputation ; de plus tu possèdes de l’argent, à
l’inverse d’un tas de pauvres marins ; et tu es brave, si
je ne me trompe. Et tu vas venir me raconter que tu t’es
139laissé entraîner par ce ramassis de vils sagouins ? Non !
ce n’est pas possible ! Aussi vrai que Dieu me voit, j’en
mettrais ma main au feu. Quant à moi, si je renie mon
devoir...
Un bruit soudain l’interrompit. Je venais de
découvrir en lui l’un des matelots honnêtes, et voici
qu’en cet instant un autre me révélait son existence. Au
loin sur le marigot avait éclaté un brusque cri de colère,
aussitôt suivi d’un second ; et puis vint un hurlement
affreux et prolongé. Les rochers de la Longue-Vue le
répercutèrent en échos multipliés ; toute la troupe des
oiseaux de marais prit une fois de plus son essor et
assombrit le ciel dans un bruit d’ailes tumultueux ; et ce
cri d’agonie me résonnait toujours dans le crâne, alors
que le silence régnait à nouveau depuis longtemps et
que la rumeur des oiseaux redescendants et le tonnerre
lointain du ressac troublaient seuls la touffeur de
l’après-midi.
Tom avait bondi au bruit, comme un cheval sous
l’éperon ; mais Silver ne sourcilla pas. Il restait en
place, appuyé légèrement sur sa béquille, surveillant
son interlocuteur, comme un reptile prêt à s’élancer.
– John, fit le matelot en avançant la main.
– Bas les pattes ! ordonna Silver, qui sauta d’une
demi-toise en arrière avec l’agilité et la précision d’un
gymnaste exercé.
140– Bas les pattes, si tu veux, John Silver... C’est ta
mauvaise conscience seule qui te fait avoir peur de moi.
Mais au nom du ciel, qu’est-ce que c’était que ça ?
Silver sourit, mais sans se départir de son attention :
dans sa grosse figure, son œil, réduit à une simple tête
d’épingle, étincelait comme un éclat de verre.
– Ça ? répondit-il. Eh ! il me semble que ce devait
être Alan.
À ces mots, l’infortuné Tom se redressa, héroïque :
– Alan ! Alors, que son âme repose en paix : c’était
un vrai marin ! Quant à toi, John Silver, tu as été
longtemps mon copain, mais tu ne l’es plus. Si je meurs
comme un chien, je mourrai quand même dans mon
devoir. Tu as fait tuer Alan, n’est-ce pas ? Tue-moi
donc aussi, si tu en es capable, mais je te mets au défi.
Là-dessus, le brave garçon tourna le dos au coq et se
dirigea vers le rivage. Mais il n’alla pas loin. Avec un
hurlement, John saisit une branche d’un arbre, dégagea
sa béquille de dessous son bras et la lança à toute volée,
la pointe en avant. Ce singulier projectile atteignit Tom
en plein milieu du dos, avec une violence foudroyante.
Le malheureux leva les bras, poussa un cri étouffé et
s’abattit.
Était-il blessé grièvement ou non ? Je crois bien, à
en juger par le bruit, qu’il eut l’épine dorsale brisée du
141coup. Mais Silver ne lui donna pas le loisir de se
relever. Agile comme un singe, même privé de sa
béquille, le coq était déjà sur lui et par deux fois
enfonçait son coutelas jusqu’au manche dans ce corps
sans défense. De ma cachette, je l’entendis ahaner en
frappant.
J’ignore ce qu’est un évanouissement véritable, mais
je sais que pour une minute tout ce qui m’entourait se
perdit à ma vue dans un brumeux tourbillon : Silver, les
oiseaux et la montagne ondulaient en tous sens devant
mes yeux, et un tintamarre confus de cloches et de voix
lointaines m’emplissait les oreilles.
Quand je revins à moi, l’infâme, béquille sous le
bras, chapeau sur la tête, s’était ressaisi. À ses pieds,
Tom gisait inerte sur le gazon ; mais le meurtrier n’en
avait nul souci, et il essuyait à une touffe d’herbe son
couteau sanglant. Rien d’autre n’avait changé, le même
soleil implacable brillait toujours sur le marais
vaporeux et sur les cimes de la montagne. J’avais peine
à me persuader qu’un meurtre venait d’être commis là
et une vie humaine cruellement tranchée un moment
plus tôt, sous mes yeux.
John porta la main à sa poche, et y prit un sifflet
dont il tira des modulations qui se propagèrent au loin
dans l’air chaud. J’ignorais, bien entendu, la
signification de ce signal ; mais il m’angoissa. On allait
142venir. On me découvrirait peut-être. Ils avaient déjà tué
deux matelots fidèles : après Tom et Alan, ne serait-ce
pas mon tour ?
À l’instant j’entrepris de me dégager, et rampai en
arrière vers la partie moins touffue du bois, aussi vite et
silencieusement que possible. J’entendais les appels
qu’échangeaient le vieux flibustier et ses camarades, et
la proximité du danger me donnait des ailes. Sitôt sorti
du fourré, je courus comme je n’avais jamais couru.
Peu m’importait la direction, pourvu que ma fuite
m’éloignât des meurtriers. Et durant cette course la peur
ne cessa de croître en moi jusqu’à m’affoler presque.
Personne, en effet, pouvait-il être plus
irrémédiablement perdu ? Au coup de canon, comment
oserais-je regagner les embarcations, parmi ces bandits
encore sanglants de leur crime ? Le premier qui
m’apercevrait ne me tordrait-il pas le cou comme à un
poulet ? Mon absence à elle seule ne me condamnaitelle pas à leurs yeux ? Tout était fini, pensais-je. Adieu
Hispaniola, adieu chevalier, docteur, capitaine ! Mourir
de faim ou mourir sous les coups des révoltés, je
n’avais pas d’autre choix.
Cependant, comme je l’ai dit, je courais toujours, et,
sans m’en apercevoir, j’étais arrivé au pied de la petite
montagne à deux sommets, dans une partie de l’île où
les chênes verts croissaient moins dru et ressemblaient
143davantage à des arbres forestiers par le port et les
dimensions. Il s’y entremêlait quelques pins solitaires
qui atteignaient en moyenne cinquante pieds et
quelques-uns jusqu’à soixante-dix. L’air, en outre,
semblait plus pur que dans les bas-fonds voisins du
marigot.
Et voici qu’une nouvelle alerte m’arrêta court, le
cœur palpitant.
144XV
L’homme de l’île
Du flanc de la montagne, qui était ici abrupte et
rocheuse, une pluie de cailloux se détacha et tomba en
crépitant et ricochant parmi les arbres. D’instinct, mes
yeux se tournèrent dans cette direction, et j’entrevis une
forme qui, d’un bond rapide, s’abritait par-derrière le
tronc d’un pin. Était-ce un ours, un homme ou un
singe ? il m’était impossible de le conjecturer. L’être
semblait noir et velu : je n’en savais pas davantage.
Mais dans l’effroi de cette nouvelle apparition, je
m’immobilisai.
Je me voyais à cette heure cerné de toutes parts :
derrière moi, les meurtriers ; devant, ce je ne sais quoi
embusqué. Sans un instant d’hésitation, je préférai les
dangers connus aux inconnus. Comparé à cette créature
des bois, Silver lui-même m’apparut moins redoutable.
Je fis donc volte-face, et tout en regardant derrière moi
avec inquiétude, retournai sur mes pas dans la direction
des canots.
145Aussitôt la forme reparut et, faisant un grand détour,
parut s’appliquer à me couper la retraite. J’étais las,
certes, mais eussé-je été aussi frais qu’à mon lever, je
vis bien qu’il m’était impossible de lutter de vitesse
avec un tel adversaire. Passant d’un tronc à l’autre, la
mystérieuse créature filait comme un daim. Elle se
tenait sur deux jambes, à la manière des hommes, mais,
ce que je n’avais jamais vu faire à aucun homme, elle
courait presque pliée en deux. Et malgré cela, je n’en
pouvais plus douter, c’était un homme.
Je me rappelai ce que je savais des cannibales, et fus
sur le point d’appeler au secours. Mais le simple fait
que c’était un homme, même sauvage, suffisait à me
rassurer, et ma crainte de Silver se réveilla en
proportion. Je m’arrêtai donc, cherchant un moyen de
salut, et à la longue, le souvenir de mon pistolet me
revint. Je n’étais donc pas sans défense ; le courage se
ranima dans mon cœur : je fis face à cet homme de l’île
et marchai délibérément vers lui.
Il venait de se dissimuler derrière un tronc d’arbre ;
mais il me surveillait attentivement, car, au premier
geste que je risquai dans sa direction, il reparut et fit un
pas à ma rencontre. Puis il se ravisa, recula, s’avança,
derechef, et enfin, à mon étonnement et à ma confusion,
se jeta à genoux et tendit vers moi des mains
suppliantes.
146Je m’arrêtai de nouveau et lui demandai :
– Qui êtes-vous ?
– Ben Gunn, me répondit-il, d’une voix rauque et
embarrassée comme le grincement d’une serrure
rouillée. Je suis le pauvre Ben Gunn, oui, et depuis trois
ans je n’ai pas parlé à un chrétien.
Je m’aperçus alors que c’était un Blanc comme moi,
et qu’il avait des traits assez agréables. Sa peau, partout
où on la voyait, était brûlée du soleil ; ses lèvres mêmes
étaient noircies, et ses yeux bleus surprenaient tout à
fait, dans un si sombre visage. De tous les mendiants
que j’avais vus ou imaginés, c’était le maître en fait de
haillons. Des lambeaux de vieille toile à voile et de
vieux cirés le vêtaient ; et cette bizarre mosaïque tenait
ensemble par un système d’attaches des plus variées et
des plus incongrues : boutons de métal, liens d’osier,
nœuds de filin goudronné. Autour de sa taille, il portait
un vieux ceinturon de cuir à boucle de cuivre, qui était
la seule partie solide de tout son accoutrement.
– Trois ans ! m’écriai-je. Vous avez fait naufrage ?
– Non, camarade, répondit-il, marronné.
Je connaissais le terme, et savais qu’il désignait un
de ces horribles châtiments usités chez les flibustiers,
qui consiste à déposer le coupable, avec un peu de
poudre et quelques balles, sur une île déserte et
147lointaine.
– Marronné depuis trois ans, continua-t-il, et
pendant ce temps j’ai vécu de chèvres, de fruits et de
coquillages. À mon avis, n’importe où l’on se trouve,
on peut se tirer d’affaire. Mais, camarade, mon cœur
aspire à une nourriture de chrétien. Dis, n’aurais-tu pas
sur toi, par hasard, un morceau de fromage ? Non ?
Ah ! c’est qu’il y a des nuits et des nuits que je rêve de
fromage... grillé, surtout... et puis je me réveille, et je
me retrouve ici.
– Si jamais je peux retourner à bord, répliquai-je,
vous aurez du fromage, au quintal.
Durant tout ce temps, il avait tâté l’étoffe de ma
vareuse, caressé mes mains, examiné mes souliers, et,
bref, manifesté un plaisir d’enfant à voir auprès de lui
un congénère. Mais à mes derniers mots, il leva la tête
avec une sorte d’étonnement sournois.
– Si jamais tu peux retourner à bord, dis-tu ? répétat-il. Mais, voyons, qui est-ce qui t’en empêcherait ?
– Ce n’est pas vous, je le sais.
– Sûrement non ! s’écria-t-il. Mais tiens... Comment
t’appelles-tu, camarade ?
– Jim.
– Jim, Jim..., fit-il avec un plaisir évident. Eh bien,
148tiens, Jim, j’ai mené une vie si brutale que tu aurais
honte de l’entendre conter. Ainsi, par exemple, tu ne
croirais pas que j’ai eu une mère pieuse... à me voir ?
– Ma foi non, pas précisément.
– Tu vois, fit-il. Eh bien, j’en ai eu tout de même
une, remarquablement pieuse. J’étais un garçon poli et
pieux, et je pouvais débiter mon catéchisme si vite
qu’on n’aurait pas distingué un mot de l’autre. Et voici
à quoi cela a abouti, Jim, et cela a commencé en jouant
à la fossette sur les tombes saintes ! C’est ainsi que cela
a commencé, mais ça ne s’est pas arrêté là : et ma mère
m’avait dit et prédit le tout, hélas ! la pieuse femme !
Mais c’est la Providence qui m’a placé ici. J’ai médité à
fond sur tout cela dans cette île solitaire, et je suis
revenu à la piété. On ne m’y prendra plus à boire autant
de rhum : juste plein un dé, en réjouissance,
naturellement, à la première occasion que j’aurai. Je me
suis juré d’être homme de bien, et je sais comment je
ferai. Et puis, Jim...
Il regarda tout autour de lui, et, baissant la voix, me
dit dans un chuchotement :
– Je suis riche.
Je ne doutai plus que le pauvre garçon fût devenu
fou dans son isolement. Il est probable que mon visage
exprima cette pensée, car il répéta son assertion avec
149véhémence :
– Riche ! oui, riche ! te dis-je. Et si tu veux savoir,
je ferai quelqu’un de toi, Jim. Ah ! oui, tu béniras ton
étoile, oui, car c’est toi le premier qui m’as rencontré !
Mais à ces mots une ombre soucieuse envahit tout à
coup ses traits. Il serra plus fort ma main, leva devant
mes yeux un index menaçant, et interrogea :
– Allons, Jim, dis-moi la vérité : ce n’est pas le
navire de Flint ?
J’eus une heureuse inspiration. Je commençais à
croire que j’avais trouvé un allié, et je lui répondis
aussitôt :
– Ce n’est pas le navire de Flint, et Flint est mort ;
mais je vais vous dire la vérité comme vous me la
demandez... nous avons à bord plusieurs matelots de
Flint ; et c’est tant pis pour nous autres.
– Pas un homme... à une... jambe ? haleta-t-il.
– Silver ?
– Oui, Silver, c’était son nom.
– C’est le coq, et c’est aussi le meneur.
Il me tenait toujours par le poignet, et à ces mots, il
me le tordit presque :
– Si tu es envoyé par Long John, je suis cuit, je le
150sais. Mais vous autres, qu’est-ce qui va vous arriver,
croyez-vous ?
Je pris mon parti à l’instant, et en guise de réponse,
je lui narrai toute l’histoire de notre voyage et la
situation dans laquelle nous nous trouvions. Il m’écouta
avec le plus vif intérêt ; quand j’eus fini, il me donna
une petite tape sur la nuque.
– Tu es un bon garçon, Jim, et vous êtes tous dans
une sale passe, hein ? Eh bien, vous n’avez qu’à vous
lier à Ben Gunn... Ben Gunn est l’homme qu’il vous
faut. Mais crois-tu probable, dis, que ton chevalier se
montrerait généreux en cas d’assistance... alors qu’il se
trouve dans une sale passe, remarque ?
Je lui affirmai que le chevalier était le plus libéral
des hommes.
– Soit, mais vois-tu, reprit Ben Gunn, je ne voudrais
pas qu’on me donne une porte à garder, et un habit de
livrée, et le reste : ce n’est pas mon genre, Jim. Voici ce
que je veux dire : serait-il capable de condescendre à
lâcher, mettons un millier de livres, sur l’argent qui est
déjà comme sien à présent ?
– Je suis certain que oui. Il était convenu que tous
les matelots auraient leur part.
– Et le passage de retour ? ajouta-t-il, d’un air très
soupçonneux.
151– Voyons ! le chevalier est un gentilhomme ! Et
d’ailleurs, si nous venons à bout des autres, nous aurons
besoin de vous pour aider à la manœuvre du bâtiment.
– Çà... je ne serais pas de trop.
Et il parut entièrement rassuré.
– Maintenant, reprit-il, je vais te dire quelque chose.
Je te dirai cela, mais pas plus. J’étais sur le navire de
Flint lorsqu’il enterra le trésor, lui avec six autres... six
forts marins. Ils furent à terre près d’une semaine, et
nous restâmes à louvoyer sur le vieux Walrus. Un beau
jour, on aperçoit le signal, et voilà Flint qui nous arrive
tout seul dans un petit canot, son crâne bandé d’un
foulard bleu. Le soleil se levait, et Flint paraissait, à
contre-jour sur l’horizon, d’une pâleur mortelle. Mais
songe qu’il était là, lui, et ses compagnons morts tous
les six... morts et enterrés. Comment il s’y était pris, nul
de nous à bord ne put le deviner. Ce fut bataille, en tout
cas, meurtre et mort subite, à lui seul contre six. Billy
Bones était son premier officier ; Long John son
quartier-maître. Ils lui demandèrent où était le trésor.
« Oh ! qu’il leur dit, vous pouvez aller à terre si ça vous
chante, et y rester, qu’il dit ; mais pour ce qui est du
navire, il va courir la mer pour de nouveau butin, mille
tonnerres ! » Voilà ce qu’il leur dit... Or, trois ans plus
tard, comme j’étais sur un autre navire, nous arrivons
en vue de cette île. « Garçons, dis-je, c’est ici qu’est le
152trésor de Flint ; atterrissons et cherchons-le. » Le
capitaine fut mécontent ; mais mes camarades de bord
acceptèrent avec ensemble et débarquèrent. Douze jours
ils cherchèrent, et chaque jour ils me traitaient plus mal,
tant et si bien qu’un beau matin tout le monde s’en
retourne à bord. « Quant à toi, Benjamin Gunn, qu’ils
me disent, voilà un mousquet, qu’ils disent, et une
bêche, et une pioche. Tu peux rester ici et trouver
l’argent de Flint toi-même, qu’ils disent... » Donc, Jim,
j’ai passé trois ans ici, sans une bouchée de nourriture
chrétienne depuis ce jour jusqu’à présent. Mais voyons,
regarde, regarde-moi. Est-ce que j’ai l’air d’un homme
de l’avant ? Non, que tu dis. Et je ne le suis pas non
plus, que je dis.
Là-dessus, il cligna de l’œil et me pinça
vigoureusement. Puis il reprit :
– Tu rapporteras ces paroles exactes à ton chevalier,
Jim : « Et il ne l’est pas non plus... voilà les paroles.
Trois ans, il resta seul sur cette île, jour et nuit, beau
temps et pluie ; et parfois il lui arrivait bien de songer à
prier (que tu diras), et parfois il lui arrivait bien de
songer à sa vieille mère, puisse-t-elle être en vie ! (que
tu diras) ; mais la plupart du temps (c’est ce que tu
diras)... la plupart du temps Ben Gunn s’occupait à
autre chose. » Et alors tu lui donneras un pinçon,
comme je fais.
153Et il me pinça derechef, de l’air le plus confidentiel.
– Alors, continua-t-il, alors tu te redresseras et tu lui
diras ceci : « Gunn est un homme de bien (que tu diras)
et il a un riche coup plus de confiance... un riche coup
plus, souviens-toi bien... dans un gentilhomme de
naissance que dans ces gentilshommes de fortune, en
ayant été un lui-même. »
– Bien, répliquai-je. Je ne comprends pas un mot à
ce que vous venez de dire. Mais il n’en est ni plus ni
moins, puisque je ne sais comment aller à bord.
– Oui, fit-il, ça, c’est le chiendent, pour sûr... Mais il
y a mon canot, que j’ai fabriqué de mes dix doigts. Il est
à l’abri sous la roche blanche. Au pis aller, nous
pouvons en essayer quand il fera noir... Aïe ! qu’est-ce
que c’est ça ?
Car à cet instant précis, bien que le soleil eût encore
une heure ou deux à briller, tous les échos de l’île
venaient de s’éveiller et retentissaient au tonnerre d’un
coup de canon.
– Ils ont commencé la bataille ! m’écriais-je.
Suivez-moi.
Et, oubliant toutes mes terreurs, je me mis à courir
vers le mouillage, tandis que l’abandonné, dans ses
haillons de peaux de chèvre, galopait, agile et souple, à
mon côté.
154– À gauche, à gauche, me dit-il ; appuie à ta gauche,
camarade Jim ! Va donc sous ces arbres ! C’est là que
j’ai tué ma première chèvre. Elles ne descendent plus
jusqu’ici, à présent : elles se sont réfugiées sur les
montagnes, par peur de Ben Gunn... Ah ! et voici le
citemière (cimetière, voulait-il dire). Tu vois les
tertres ? Je viens prier ici de temps à autre, quand je
pense qu’il est à peu près dimanche. Ce n’est pas tout à
fait une chapelle, mais ça a l’air plus sérieux
qu’ailleurs ; et puis, dis, Ben Gunn était mal fourni...
Pas de curé, pas même une bible et un pavillon, dis !
Il continuait à parler de la sorte, tout courant, sans
attendre ni recevoir de réponse.
Le coup de canon fut suivi, après un intervalle assez
long, d’une décharge de mousqueterie.
Encore un temps d’arrêt ; et puis, à moins d’un quart
de mille devant nous, je vis l’Union Jack
1
se déployer
en l’air au-dessus d’un bois...
1
Le pavillon britannique.
155Quatrième partie
La palanque1
1
De l’espagnol palanca. Désignait autrefois un fortin constitué par
une palissade entourant un blockhaus en bois.
156XVI
Le docteur continue le récit :
l’abandon du navire
Il était environ une heure et demie (trois coups,
selon l’expression nautique) quand les deux canots de
l’Hispaniola partirent à terre. Le capitaine, le chevalier
et moi, étions dans la cabine, à discuter la situation. Y
eût-il eu un souffle de vent, nous serions tombés sur les
six mutins restés à bord, puis nous aurions filé notre
chaîne et pris le large. Mais la brise manquait. Pour
comble de malheur, Hunter descendit, apportant la
nouvelle que Jim Hawkins avait sauté dans un canot et
gagné la terre avec les autres.
Pas un seul instant nous ne songeâmes à douter de
Jim Hawkins ; mais nous craignîmes pour sa vie. Avec
des hommes d’une telle humeur, ce serait pur hasard si
nous revoyions le petit. Nous courûmes sur le pont. La
poix bouillait dans les coutures. L’infecte puanteur du
mouillage me donna la nausée : cela sentait la fièvre et
la dysenterie à plein nez, dans cet abominable lieu. Les
six scélérats, abrités par une voile, étaient réunis sur le
157gaillard d’avant, à maugréer ; vers la terre, presque
arrivées au point où débouchaient les rivières, on
pouvait voir les yoles filer rapidement, un homme à la
barre dans chacune. L’un d’eux sifflait Lillibullero.
L’attente nous excédait. Il fut résolu que Hunter et
moi irions à terre avec le petit canot, en quête de
nouvelles.
Les yoles avaient appuyé sur la droite ; mais Hunter
et moi poussâmes juste dans la direction où la palanque
figurait sur la carte. Les deux hommes restés à garder
les embarcations s’émurent de notre venue. Lillibullero
s’arrêta, et je vis le couple discuter ce qu’il convenait
de faire. Fussent-ils allés avertir Silver, tout aurait pu
tourner autrement ; mais ils avaient leurs instructions, je
suppose : ils conclurent de rester tranquillement où ils
étaient, et Lillibullero reprit de plus belle.
La côte offrait une légère saillie, et je gouvernai
pour la placer entre eux et nous : même avant d’atterrir,
nous fûmes ainsi hors de vue des yoles. Je sautai à terre,
et, muni d’un grand foulard de soie sous mon chapeau
pour me tenir frais et d’une couple de pistolets tout
amorcés pour me défendre, je me mis en marche, aussi
vite que la prudence le permettait.
Avant d’avoir parcouru cinquante toises, j’arrivai à
la palanque.
158Voici en quoi elle consistait. Une source d’eau
limpide jaillissait presque au sommet d’un monticule.
Sur le monticule, et enfermant la source, on avait édifié
une forte maison de rondins, capable de tenir à la
rigueur une quarantaine de gens, et percée sur chaque
face de meurtrières pour la mousqueterie. Tout autour,
on avait dénudé un large espace, et le retranchement
était complété par une palissade de six pieds de haut,
sans porte ni ouverture, trop forte pour qu’on pût la
renverser sans beaucoup de temps et de peines, et trop
exposée pour abriter les assiégeants. Les défenseurs du
blockhaus les tenaient de toutes parts : ils restaient
tranquillement à couvert et les tiraient comme des
perdrix. Il ne leur fallait rien de plus que de la vigilance
et des vivres ; car, à moins d’une complète surprise, la
place pouvait résister à un corps d’armée.
Ce qui me séduisait plus particulièrement, c’était la
source. Car, si nous avions dans la cabine de
l’Hispaniola une assez bonne forteresse, avec quantité
d’armes et de munitions, des vivres et d’excellents vins,
nous avions négligé une chose : l’eau nous manquait. Je
réfléchissais là-dessus, quand retentit sur l’île le cri
d’un homme à l’article de la mort. Je n’étais pas novice
en fait de mort violente – j’ai servi S.A.R. le duc de
Cumberland et reçu moi-même une blessure à Fontenoy
– mais malgré cela mon pouls se mit à battre
précipitamment. « C’en est fait de Jim Hawkins ! »
159Telle fut ma première pensée.
Être un ancien soldat, c’est déjà quelque chose ;
mais il est encore préférable d’avoir été médecin. On
n’a pas le loisir de tergiverser, dans notre profession.
Aussi donc, je pris à l’instant mon parti, et sans perdre
une minute, regagnai le rivage et sautai dans le petit
canot.
Par bonheur, Hunter ramait bien. Nous volions sur
l’eau ; l’embarcation fut vite accostée et moi à bord de
la goélette.
Je trouvai mes compagnons tout émus, comme de
juste. Le chevalier, affaissé, était blanc comme un linge,
en voyant dans quelle fâcheuse aventure il nous avait
entraînés, la bonne âme ! Un des six matelots du
gaillard d’avant ne valait guère mieux.
– Voilà, dit le capitaine Smollett, en nous le
désignant, voilà un homme novice à cette besogne. Il a
failli s’évanouir, docteur, en entendant le cri. Encore un
coup de barre, et cet homme est à nous.
J’exposai mon plan au capitaine, et d’un commun
accord nous réglâmes le détail de son exécution.
On posta le vieux Redruth dans la coursive joignant
la cabine au gaillard d’avant, avec trois ou quatre
mousquets chargés et un matelas pour se garantir.
Hunter amena le canot jusque sous le sabord de retraite,
160et Joyce et moi nous mîmes à y empiler des caisses de
poudre, des barils de lard, un tonnelet de cognac et mon
inestimable pharmacie portative.
Cependant, le chevalier et le capitaine restèrent sur
le pont, et le capitaine héla le quartier-maître, qui était
le principal matelot à bord.
– Maître Hands, lui dit-il, nous voici deux avec une
paire de pistolets chacun. Si l’un de vous six fait un
signal quelconque, c’est un homme mort.
Ils furent passablement décontenancés et, après une
courte délibération, ils s’engouffrèrent à la file dans le
capot d’avant, croyant sans doute nous surprendre parderrière. Mais à la vue de Redruth qui les attendait dans
la coursive, ils virèrent de bord aussitôt, et une tête
émergea sur le pont.
– À bas, chien ! cria le capitaine.
La tête disparut, et il ne fut plus question, pour un
temps, de ces six poules mouillées de matelots.
Nous avions alors, jetant les objets au petit bonheur,
chargé le canot autant que la prudence le permettait.
Joyce et moi descendîmes par le sabord de retraite, et
nous dirigeâmes de nouveau vers la terre, de toute la
vitesse de nos avirons.
Ce second voyage intrigua fort les guetteurs de la
côte. Lillibullero se tut derechef, et nous allions les
161perdre de vue derrière la petite pointe, quand l’un d’eux
sauta à terre et disparut. Je fus tenté de modifier mon
plan et de détruire leurs embarcations, mais Silver et les
autres pouvaient être à portée, et je craignis de tout
perdre en voulant trop en faire.
Ayant pris terre à la même place que précédemment,
nous nous mîmes en devoir de ravitailler le blockhaus.
Nous fîmes le premier voyage à nous trois, lourdement
chargés, et lançâmes nos provisions par-dessus la
palissade. Puis, laissant Joyce pour les garder – un seul
homme, à vrai dire, mais pourvu d’une demi-douzaine
de mousquets – Hunter et moi retournâmes au petit
canot prendre un nouveau chargement. Nous
continuâmes ainsi sans nous arrêter pour souffler,
jusqu’à ce que la cargaison fût en place ; alors les deux
valets prirent position dans le blockhaus, tandis que je
ramais de toutes mes forces vers l’Hispaniola.
Que nous ayons risqué de charger une seconde fois
le canot, cela paraît plus audacieux que ce ne l’était
réellement. À coup sûr, nos adversaires avaient
l’avantage du nombre, mais il nous restait celui des
armes. Pas un des hommes à terre n’avait un mousquet,
et, avant qu’ils pussent arriver à portée pour leurs
pistolets, nous nous flattions de pouvoir régler leur
compte à une bonne demi-douzaine d’entre eux.
Le chevalier, complètement remis de sa faiblesse,
162m’attendait au sabord de retraite. Il saisit notre aussière,
qu’il amarra, et nous nous mîmes à charger
l’embarcation à toute vitesse. Lard, poudre et biscuit
formèrent la cargaison, avec un seul mousquet et un
coutelas par personne, pour le chevalier et moi, Redruth
et le capitaine. Le reste des armes et de la poudre fut
jeté à la mer par deux brasses et demie d’eau, si bien
que nous pouvions voir au-dessous de nous l’acier
briller au soleil sur le fond de sable fin.
À ce moment la marée commençait à baisser, et le
navire venait à l’appel de son ancre. On entendait des
voix lointaines se héler dans la direction des deux
yoles ; et tout en nous rassurant à l’égard de Joyce et
Hunter, qui étaient plus à l’est, cette circonstance nous
fit hâter notre départ.
Redruth abandonna son poste de la coursive et sauta
dans le canot, que nous menâmes vers l’arrière du pont,
pour la commodité du capitaine Smollett. Celui-ci éleva
la voix :
– Holà, les hommes, m’entendez-vous ?
Pas de réponse du gaillard d’avant.
– C’est à vous, Abraham Gray, c’est à vous que je
m’adresse.
Toujours pas de réponse.
– Gray, reprit M. Smollett en haussant le ton, je
163quitte ce navire, et je vous ordonne de suivre votre
capitaine. Je sais qu’au fond vous êtes un brave garçon,
et je crois bien qu’aucun de votre bande n’est aussi
mauvais qu’il veut le paraître. J’ai ma montre en main :
je vous donne trente secondes pour me rejoindre.
Il y eut un silence.
– Allons, mon ami, continua le capitaine, ne soyez
pas si lent à virer. Je risque à chaque seconde ma vie et
celle de ces bons messieurs.
Il y eut une soudaine ruée, un bruit de lutte, et
Abraham Gray, s’élançant au-dehors avec une balafre le
long de la joue, courut à son capitaine, comme un chien
qu’on siffle. Il lui dit :
– Je suis avec vous, monsieur !
Un instant plus tard, lui et le capitaine avaient sauté
à bord du canot, et nous poussâmes au large.
Nous avions quitté le navire, mais nous n’étions pas
encore à terre dans notre palanque.
164XVII
Suite du récit par le docteur : le dernier
voyage du petit canot
Ce cinquième voyage différa complètement des
autres. En premier lieu, la coque de noix qui nous
portait se trouvait fortement surchargée. Cinq hommes
adultes, dont trois – Trelawney, Redruth et le capitaine
– dépassaient six pieds, c’en était déjà plus qu’elle ne
devait porter. Ajoutez-y la poudre, le lard et les sacs de
pain. Le plat-bord affleurait par l’arrière ; à plusieurs
reprises nous embarquâmes un peu d’eau, et nous
n’avions pas fait cinquante brasses que mes culottes et
les pans de mon habit étaient tout trempés.
Le capitaine nous fit arrimer le canot, et nous
réussîmes à l’équilibrer un peu mieux. Malgré cela,
nous osions à peine respirer.
En second lieu, le jusant se faisait : un fort courant
clapoteux portait vers l’ouest, à travers le bassin, puis
au sud et vers le large par le goulet que nous avions
suivi le matin. Le clapotis à lui seul mettait en péril
165notre esquif surchargé ; mais le pis était que le flux
nous drossait hors de notre vraie route et loin du
débarcadère convenable situé derrière la pointe. Si nous
avions laissé faire le courant, nous aurions abordé à
côté des yoles, où les pirates pouvaient surgir à tout
instant.
Je gouvernais tandis que le capitaine et Redruth,
dispos tous les deux, étaient aux avirons.
– Je n’arrive pas à maintenir le cap sur la palanque,
monsieur, dis-je au capitaine. La marée nous emporte.
Pourriez-vous souquer un peu plus fort ?
– Pas sans remplir le canot, répondit-il. Il vous faut
laisser porter, monsieur, si vous voulez bien... laisser
porter jusqu’à ce que vous gagniez.
J’essayai, et vis par expérience que la marée nous
drossait vers l’ouest, tant que je ne mettais pas le cap en
plein est, c’est-à-dire précisément à angle droit de la
route que nous devions suivre. Je prononçai :
– De cette allure, nous n’arriverons jamais.
– Si c’est la seule route que nous puissions tenir,
monsieur, tenons-la, répliqua le capitaine. Il nous faut
continuer à remonter le courant... Voyez-vous,
monsieur, si jamais nous tombons sous le vent du
débarcadère, il est difficile de dire où nous irons
aborder... outre le risque d’être attaqués par les yoles...
166D’ailleurs, dans la direction où nous allons, le courant
doit diminuer, ce qui nous permettrait de retourner en
nous défilant le long de la côte.
– Le courant est déjà moindre, monsieur, dit le
matelot Gray, qui était assis à l’avant ; vous pouvez
mollir un peu.
– Merci, mon garçon, répondis-je, absolument
comme si rien ne s’était passé.
Nous avions, en effet, tacitement convenu de le
traiter comme un des nôtres.
Soudain, le capitaine reprit la parole, et sa voix me
parut légèrement altérée :
– Le canon ! fit-il.
Je me figurai qu’il pensait à un bombardement de
fortin.
– J’y ai songé, répliquai-je. Mais ils ne pourront
jamais amener le canon à terre, et même s’ils y
parvenaient, ils seraient incapables de le haler à travers
bois.
– Regardez en arrière, docteur, reprit le capitaine.
Horreur ! Nous avions totalement oublié la caronade
de neuf. Autour de la pièce, les cinq bandits
s’affairaient à lui enlever son paletot, comme ils
appelaient le grossier étui de toile goudronnée qui la
167revêtait d’ordinaire. Et, au même instant, je me
ressouvins que les boulets et la poudre à canon étaient
restés à bord, et d’un coup de hache mettrait le tout à la
disposition des scélérats.
– Israël a été canonnier de Flint, dit Gray d’une voix
rauque.
À tout risque, nous tînmes le cap du canot droit sur
le débarcadère. Nous avions alors suffisamment
échappé au fort du courant pour pouvoir gouverner,
même à notre allure de nage obligatoirement lente, et je
réussis à nous diriger vers le but. Mais le pis était
qu’avec la route ainsi tenue, nous présentions à
l’Hispaniola notre flanc au lieu de notre arrière, ce qui
offrait une cible comme une grand-porte.
Je pus non seulement voir mais entendre Israël
Hands jeter un boulet rond sur le pont.
– Qui de vous deux est le meilleur tireur ? demanda
le capitaine.
– M. Trelawney, sans conteste, répondis-je.
– Monsieur Trelawney, reprit le capitaine, voudriezvous avoir l’obligeance de m’attraper un de ces
hommes ? Hands, si possible.
Avec une impassibilité d’airain, Trelawney vérifia
l’amorce de son fusil.
168– Maintenant, dit le capitaine, doucement avec ce
fusil, monsieur, ou sinon vous allez remplir le canot.
Attention, que tout le monde s’apprête à nous équilibrer
quand il ajustera.
Le chevalier épaula, la nage cessa, et nous nous
portâmes sur l’autre bord pour faire contrepoids. Tout
se passa si bien que l’on n’embarqua pas une goutte
d’eau.
Cependant, là-bas, ils avaient fait pivoter le canon
sur son axe, et Hands, qui se tenait à la bouche avec
l’écouvillon, était en conséquence le plus exposé. Mais
nous n’eûmes pas de chance, car il se baissa juste au
moment où Trelawney faisait feu. La balle siffla pardessus sa tête, et ce fut un de ses quatre compagnons
qui tomba.
Son cri fut répété, non seulement par ceux du bord,
mais par une foule de voix sur le rivage, et regardant
dans cette direction, je vis les pirates déboucher en
masse du bois et se précipiter pour prendre place dans
les canots.
– Voilà les yoles qui arrivent, monsieur ! m’écriaije.
– En route, alors ! lança le capitaine. Et vite ! au
risque d’embarquer. Si nous n’arrivons pas à terre, tout
est perdu.
169– Une seule des yoles est garnie, monsieur, repris-je,
l’équipage de l’autre va sans doute faire le tour par le
rivage afin de nous couper.
– Ils auront chaud à courir, monsieur, riposta le
capitaine. Vous connaissez les mathurins à terre. Ce
n’est pas d’eux que je me préoccupe, c’est du boulet.
Un vrai jeu de salon ! Une jeune personne ne nous
manquerait pas. Avertissez-nous, chevalier, quand vous
verrez mettre le feu, et nous nagerons à culer.
Entre-temps, nous avions fait route à une allure
passable pour un canot tellement surchargé, et dans
notre marche nous n’avions embarqué que peu d’eau.
Nous étions maintenant presque arrivés : encore trente
ou quarante coups d’avirons et nous accosterions la
plage ; car déjà le reflux avait découvert une étroite
bande de sable au pied du bouquet d’arbres. La yole
n’était plus à craindre : la petite pointe l’avait déjà
cachée à nos yeux. Le jusant, qui nous avait si
fâcheusement retardés, faisait maintenant compensation
et retardait nos adversaires. L’unique source de danger
était le canon.
– Si j’osais, dit le capitaine, je stopperais pour
abattre encore un homme.
Mais il était clair que nos gens ne voulaient plus
laisser différer leur coup par rien. Ils n’avaient même
pas jeté les yeux sur leur camarade tombé, qui pourtant
170n’était pas mort et s’efforçait de se traîner plus loin.
– Attention ! cria le chevalier.
– Nage à culer ! commanda le capitaine, prompt
comme un écho.
Redruth et lui déramèrent avec une grande secousse
qui envoya notre arrière en plein sous l’eau. Le coup
tonna au même instant. Ce fut le premier entendu par
Jim, le coup de feu du chevalier n’étant pas arrivé
jusqu’à ses oreilles. Où passa le boulet, aucun de nous
ne le sut exactement, mais j’imagine que ce fut audessus de nos têtes, et son vent contribua sans doute à la
catastrophe.
Quoi qu’il en fût, le canot sombra par l’arrière, tout
doucement, dans trois pieds d’eau, nous laissant, le
capitaine et moi, debout et face à face. Les trois autres
prirent un bain complet, et réapparurent tout ruisselants
et barbotants.
Jusqu’ici, le mal n’était pas grand. Il n’y avait
personne de mort, et nous pouvions en sûreté gagner la
terre à gué. Mais toutes nos provisions se trouvaient au
fond et, ce qui empirait les choses, il ne nous restait
plus en état de service que deux fusils sur cinq. Le
mien, je l’avais ôté de mes genoux et levé en l’air, par
un geste instinctif. Quant au capitaine, il portait le sien
sur le dos en bandoulière et la crosse en haut par
171prudence. Les trois autres avaient coulé avec le canot.
Pour ajouter à notre souci, des voix se rapprochaient
déjà parmi les bois du rivage. Au danger de nous voir
couper du fortin, dans notre état de quasi-impuissance,
s’ajoutait notre inquiétude au sujet de Hunter et de
Joyce. Attaqués par une demi-douzaine d’ennemis,
auraient-ils le sang-froid et le courage de tenir ferme ?
Hunter était résolu, nous le savions ; mais Joyce nous
inspirait moins de confiance : ce valet agréable et civil
était plus apte à brosser des habits qu’à devenir un
foudre de guerre.
Avec toutes ces préoccupations, nous gagnâmes le
rivage à gué aussi vite que possible, laissant derrière
nous l’infortuné petit canot et une bonne moitié de
notre poudre et de nos provisions.
172XVIII
Suite du récit par le docteur : fin du
premier jour de combat
Nous traversâmes en toute hâte la zone boisée qui
nous séparait encore du fortin. À chaque pas nous
entendions se rapprocher les voix des flibustiers.
Bientôt nous perçûmes le bruit de leurs foulées et le
craquement des branches quand ils traversaient un
buisson.
Je compris que nous n’éviterions pas une
escarmouche sérieuse, et vérifiai mon amorce.
– Capitaine, fis-je, Trelawney est un excellent tireur.
Passez-lui votre fusil : le sien est inutilisable.
Ils échangèrent leurs fusils, et Trelawney,
impassible et muet comme il l’était depuis le début de
la bagarre, s’arrêta un instant pour vérifier la charge. Je
m’aperçus alors que Gray était sans armes, et je lui
tendis mon coutelas. Il cracha dans sa main, fronça les
sourcils, fit siffler sa lame en l’air, et cela nous mit du
baume au cœur. Toute son attitude prouvait à
173l’évidence que notre nouvelle recrue valait son pesant
de sel.
Cinquante pas plus loin, nous arrivâmes à la lisière
du bois et vîmes devant nous la palanque. Nous
abordâmes le retranchement par le milieu de son côté
sud, presque au même instant où sept mutins, dirigés
par Job Anderson, le maître d’équipage, débouchaient
en hurlant de l’angle sud-ouest.
Ils s’arrêtèrent tout déconcertés ; et avant qu’ils se
fussent ressaisis, non seulement le chevalier et moi,
mais Hunter et Joyce, du blockhaus, eûmes le temps de
tirer. Les quatre coups partirent en une salve peu
réglementaire ; mais ils furent efficaces : un de nos
ennemis tomba, et les autres, sans hésitation, firent
demi-tour et s’enfoncèrent dans le fourré.
Après avoir rechargé, nous allâmes, en longeant
l’extérieur de la palissade, jusqu’à l’ennemi abattu.
Il était raide mort – une balle en plein cœur.
Nous nous félicitions de notre heureux succès,
lorsqu’un coup de pistolet partit du bois, une balle
siffla, m’effleurant l’oreille, et le pauvre Tom Redruth
vacilla, puis tomba de son long sur le sol. Le chevalier
et moi ripostâmes au coup ; mais comme nous tirions au
hasard, ce fut probablement de la poudre perdue. Après
quoi, et nos fusils rechargés, nous portâmes notre
174attention sur le blessé.
Le capitaine et Gray l’examinaient déjà, et je vis
d’un coup d’œil que le malheureux était perdu.
Je crois que par sa prompte réplique, notre salve
avait dispersé à nouveau les mutins, car ils nous
laissèrent, sans autres hostilités, emporter le vieux
garde-chasse. L’ayant hissé par-dessus la palanque,
nous le déposâmes, sanglant et gémissant, dans la
maison de rondins.
Le pauvre vieux n’avait pas eu un mot de surprise,
de plainte ou de peur, ni même d’acquiescement, depuis
le début de nos tribulations jusqu’à ce moment où il
attendait la mort. Il s’était posté derrière son matelas
dans la coursive, comme un héros d’Homère ; il avait
obéi à tous les ordres, en silence, avec résolution et
ponctuellement. Il était de vingt ans le plus âgé de notre
parti, et maintenant, ce vieux serviteur fidèle et résigné,
c’était lui qui allait mourir.
Le chevalier se jeta à genoux auprès de lui et lui
baisa la main, en pleurant comme un enfant.
– Est-ce que je vais vous quitter, docteur ? demanda
le blessé.
– Tom, mon ami, lui répondis-je, vous allez
regagner la céleste patrie.
– Avant ça, j’aurais bien voulu faire tâter de mon
175fusil à ces salauds-là.
– Tom, prononça le chevalier, dites-moi que vous
me pardonnez, voulez-vous ?
– Serait-ce bien convenable, de moi à vous,
monsieur le chevalier ? Néanmoins, ainsi soit-il, amen !
Après un petit intervalle de silence, il exprima le
souhait d’entendre lire une prière. « C’est la coutume,
monsieur », ajouta-t-il, en manière d’excuse. Et peu
après, sans un mot de plus, il expira.
Cependant, le capitaine, dont j’avais remarqué la
poitrine et les poches étonnamment bourrées, en avait
sorti une foule d’objets hétéroclites : un pavillon
britannique, une bible, un rouleau de corde assez forte,
de quoi écrire, le livre de bord, et du tabac en quantité.
Il avait trouvé dans l’enclos un pin de bonne taille,
abattu et dépouillé, et, avec l’aide de Hunter, il l’avait
érigé au coin de la maison, dans l’angle formé par
l’entrecroisement des madriers.
Puis, grimpant sur le toit, il avait de sa propre main
déployé et hissé le pavillon.
Cela parut le réconforter beaucoup. Il rentra dans la
maison, et parut s’absorber tout entier dans l’inventaire
des provisions. Mais il n’en jeta pas moins un coup
d’œil sur le trépas de Redruth ; et, dès que tout fut fini,
il s’approcha, muni d’un autre pavillon qu’il étendit
176pieusement sur le cadavre.
– Ne vous affectez pas, monsieur, dit-il au chevalier,
en lui serrant la main. Tout va bien pour lui : il n’y a
rien à craindre pour un matelot tué en faisant son devoir
envers son capitaine et son armateur. Ce n’est peut-être
pas correct comme théologie, mais c’est la réalité.
Puis il me tira à part :
– Docteur Livesey, dans combien de semaines
attendez-vous la conserve, le chevalier et vous ?
Je lui exposai que ce n’était pas une question de
semaines, mais bien de mois. Si nous n’étions pas de
retour à la fin d’août, Blandly devait envoyer à notre
recherche, mais ni plus tôt ni plus tard.
– Comptez vous-même, ajoutai-je.
Le capitaine se gratta la tête.
– Eh bien ! monsieur, reprit-il, tout en faisant une
large part aux bienfaits de la Providence, je peux dire
que nous avons couru au plus près.
– Que voulez-vous dire ? demandai-je.
– Que c’est malheur, monsieur, d’avoir perdu cette
seconde cargaison. Voilà ce que je veux dire. Quant aux
munitions, cela peut aller. Mais les vivres sont
insuffisants, fort insuffisants... si insuffisants, docteur
Livesey, que peut-être sommes-nous aussi bien sans
177cette bouche en plus.
Et il désigna le corps étendu sous le pavillon.
À la même minute, avec un ronflement strident, un
boulet passa dans les hauteurs par-dessus le toit de la
maison et alla tomber bien au-delà, dans le bois.
– Ho ! ho ! dit le capitaine. Feu roulant ! Vous
n’avez déjà pas trop de poudre, les gars !
Le second coup fut mieux pointé, et le boulet
s’abattit à l’intérieur de l’enclos, en soulevant un nuage
de sable, mais sans causer d’autre dégât.
– Capitaine, dit le chevalier, le fortin est
complètement invisible du navire. Ce doit être sur le
pavillon qu’ils visent. Ne serait-il pas plus sage de le
rentrer ?
– Amener mon pavillon ! s’écria le capitaine. Non,
monsieur, jamais !
Et à peine eut-il dit ces mots que nous
l’approuvâmes tous. Car ce n’était pas là simplement la
saillie vigoureuse d’un vrai marin ; c’était en outre une
mesure de bonne politique, et qui prouvait à nos
ennemis que nous méprisions leur canonnade.
Pendant toute la soirée, ils continuèrent à nous
bombarder. L’un après l’autre, les boulets nous
passaient par-dessus la tête, ou tombaient court, ou
178faisaient voler le sable de l’enclos ; mais le tir était si
plongeant que le projectile arrivait sans force et
s’enterrait dans le sable mou. On n’avait à craindre nul
ricochet. Un boulet, il est vrai, pénétra par le toit dans la
maison de rondins et s’engouffra au travers du
plancher ; mais nous nous habituâmes vite à cette sorte
de jeu brutal, qui ne nous émouvait pas plus que le
cricket.
– Il y a une bonne chose dans tout cela, nous fit
remarquer le capitaine : c’est qu’il n’y a sans doute
personne dans le bois devant nous. La marée baisse
depuis un bon moment, et nos provisions doivent être à
découvert. Des volontaires pour aller nous chercher du
lard !
Gray et Hunter furent les premiers à s’offrir. Bien
armés, ils s’élancèrent hors de la palanque ; mais leur
mission fut vaine. Les mutins étaient plus hardis que
nous l’imaginions, ou ils avaient plus de confiance que
nous dans le pointage d’Israël, car il y en avait déjà
quatre ou cinq occupés à enlever nos provisions. Ils les
transportaient à gué dans l’une des yoles qui était là tout
près et que des coups d’aviron espacés maintenaient en
place contre le courant. Silver, installé à l’arrière,
commandait ses hommes, qui étaient maintenant tous
pourvus de mousquets provenant de quelque cachette à
eux.
179Le capitaine s’assit devant son journal de bord, et y
inscrivit ce qui suit :
« Alexandre Smollett, capitaine ; David Livesey,
médecin du bord ; Abraham Gray, charpentier en
second ; John Trelawney, armateur ; John Hunter et
Richard Joyce, valets de l’armateur, terriens – les seuls
qui soient restés fidèles de tout l’équipage du navire –
munis de vivres pour dix jours à demi-ration, ont
abordé ce jourd’hui et déployé le pavillon britannique
sur la maison de rondins de l’île au trésor. Thomas
Redruth, valet de l’armateur, terrien, tué par les
révoltés ; James Hawkins, garçon de cabine... »
Et, tandis qu’il écrivait, je m’interrogeais sur le sort
du pauvre Jim Hawkins.
Un appel s’éleva du côté de la terre.
– Quelqu’un nous hèle, dit Hunter, qui était de
garde.
– Docteur ! chevalier ! capitaine ! Hallo ! Hunter,
c’est vous ? criait-on.
Et je courus à la porte, assez tôt pour voir Jim
Hawkins, sain et sauf, qui escaladait le retranchement.
180XIX
Jim Hawkins reprend son récit : la
garnison de la palanque
En apercevant le pavillon, Ben Gunn fit halte, me
retint par le bras, et s’assit.
– À présent, dit-il, ce sont tes amis, pour sûr.
– Il est plus probable que ce sont les mutins,
répondis-je.
– Avec ça ? insista-t-il. Allons donc ! dans un lieu
comme celui-ci où il ne vient que des gentilshommes de
fortune, le pavillon que déploierait Silver, c’est le Jolly
Roger
1
, il n’y a pas de doute là-dessus. Non, ce sont tes
amis. Il y a eu bataille, du reste, et je suppose que tes
amis ont eu le dessus et les voici à terre dans ce vieux
fortin construit par Flint il y a des années et des années.
Ah ! il en avait une caboche, ce Flint ! Rhum à part, on
n’a jamais vu son pareil. Il n’eut jamais peur de
personne, sauf de Silver... Oui, Silver avait cet honneur.
1
Le pavillon noir des pirates.
181– Bien, dis-je, c’est possible, et je vous crois ; mais
raison de plus pour que je me dépêche de rejoindre mes
amis.
– Nenni, camarade, répondit Ben, pas du tout. Tu es
un bon gars, si je ne m’abuse, mais tu n’es qu’un gamin
pour finir. Or, Ben Gunn est renseigné. Même pour du
rhum, on ne me ferait pas aller là où tu vas. Non, pas
pour du rhum... jusqu’à ce que j’aie vu ton
gentilhomme de naissance et reçu sa parole d’honneur.
Et n’oublie pas mes paroles : « Un riche coup (voilà ce
que tu diras), un riche coup plus de confiance... » et
puis tu le pinces.
Et il me pinça pour la troisième fois avec le même
air entendu.
– Et quand on aura besoin de Ben Gunn, tu sauras
où le trouver, Jim. Là même où tu l’as trouvé
aujourd’hui. Et que celui qui viendra porte quelque
chose de blanc à la main, et qu’il vienne seul... ah ! et
puis tu diras ceci : « Ben Gunn, que tu diras, a ses
raisons à lui. »
– Bien, répliquai-je, il me semble que je comprends.
Vous avez une proposition à faire, et vous désirez voir
le chevalier ou le docteur ; et on vous trouvera où je
vous ai trouvé. Est-ce tout ?
– Et à quel moment, dis ? ajouta-t-il. Eh bien,
182mettons entre midi et trois heures environ.
– Bon. Et maintenant puis-je m’en aller ?
– Tu n’oublieras pas ? demanda-t-il inquiètement.
« Un riche coup » et « des raisons à lui », que tu diras.
Des raisons à lui, voilà le principal ! Je te le dis en
confidence. Eh bien donc (et il me tenait toujours), je
pense que tu peux aller, Jim. Et puis, Jim, si par hasard
tu vois Silver, tu n’iras pas vendre Ben Gunn ? On ne te
tirera pas les vers du nez ? À aucun prix, dis ? Et si ces
pirates campent à terre, Jim, que diras-tu s’il y a des
veuves au matin ?
Il fut interrompu par une détonation violente, et un
boulet de canon arriva, fracassant les branches, et alla
s’enfoncer dans le sable, à moins de cinquante toises de
l’endroit où nous étions arrêtés à causer. À l’instant,
nous prîmes la fuite à toutes jambes, chacun de notre
côté.
Durant une heure, l’île trembla sous les détonations
répétées, et les boulets ne cessèrent de ravager les bois.
Je passais d’une cachette à l’autre, toujours poursuivi,
ou du moins je me l’imaginais, par ces terrifiants
projectiles. Mais vers la fin du bombardement, sans
oser encore m’aventurer du côté du fortin, où tombaient
la plupart des boulets, j’avais retrouvé mon courage ; et,
après un long circuit dans l’est, je descendis au rivage
en me glissant parmi les arbres.
183Le soleil venait de se coucher, la brise de mer se
levait, agitant les ramures et la surface terne du
mouillage ; la marée, par ailleurs, était presque basse, et
découvrait de larges bancs de sable ; le vent, après
l’ardeur du jour, me faisait frissonner sous ma vareuse.
L’Hispaniola était toujours ancrée à la même place ;
mais le Jolly Roger se déployait à son mât. Tandis que
je la considérais, je vis jaillir un nouvel éclair de feu,
une autre détonation réveilla les échos, et un boulet de
plus déchira les airs. Ce fut la fin de la canonnade.
Je restai quelque temps à écouter le hourvari qui
succédait à l’attaque. Sur le rivage voisin de la
palanque, on démolissait quelque chose à coups de
hache : notre infortuné petit canot, comme je l’appris
par la suite. Plus loin, vers l’embouchure de la rivière,
un grand brasier flamboyait parmi les arbres, et entre ce
point et le navire, une yole faisait la navette. Tout en
maniant l’aviron, les hommes que j’avais vus si
renfrognés chantaient comme des enfants. Mais à
l’intonation de leurs voix, on comprenait qu’ils avaient
bu.
À la fin, je crus pouvoir regagner la palanque. Je me
trouvais assez loin sur la langue de terre basse et
sablonneuse qui ferme le mouillage à l’est et se relie
dès la mi-marée à l’îlot du Squelette. En me mettant
debout, je découvris, un peu plus loin sur la langue de
184terre et s’élevant d’entre les buissons bas, une roche
isolée, assez haute et d’une blancheur particulière. Je
m’avisai que ce devait être la roche blanche à propos de
laquelle Ben Gunn m’avait dit que si un jour ou l’autre
on avait besoin d’un canot, je saurais où le trouver.
Puis, longeant les bois, j’atteignis enfin les derrières
de la palanque, du côté du rivage, et fus bientôt
chaleureusement accueilli par le parti fidèle.
Quand j’eus brièvement conté mon aventure, je pus
regarder autour de moi. La maison était faite de troncs
de pins non équarris, qui constituaient le toit, les murs
et le plancher. Celui-ci dominait par endroits d’un pied
à un pied et demi le niveau du sable. Un vestibule
précédait la porte, et sous ce vestibule la petite source
jaillissait dans une vasque artificielle d’un genre assez
insolite : ce n’était rien moins qu’un grand chaudron de
navire, en fer, dépourvu de son fond et enterré dans le
sable « jusqu’à la flottaison », comme disait le
capitaine.
Il ne restait guère de la maison que la charpente :
toutefois dans un coin on voyait une dalle de pierre qui
tenait lieu d’âtre, et une vieille corbeille de fer rouillée
destinée à contenir le feu.
Sur les pentes du monticule et dans tout l’intérieur
du retranchement, on avait abattu le bois pour
construire le fortin, et les souches témoignaient encore
185de la luxuriance de cette futaie. Après sa destruction,
presque toute la terre végétale avait été délayée par les
pluies ou ensevelie sous la dune ; au seul endroit où le
ruisselet se dégorgeait du chaudron, un épais tapis de
mousse, quelques fougères et des buissons rampants
verdoyaient encore parmi les sables. Entourant la
palanque de très près – de trop près pour la défense,
disaient mes compagnons – la forêt poussait toujours
haute et drue, exclusivement composée de pins du côté
de la terre, et avec une forte proportion de chênes verts
du côté de la mer.
L’aigre brise du soir dont j’ai parlé sifflait par toutes
les fissures de la rudimentaire construction, et
saupoudrait le plancher d’une pluie continuelle de sable
fin. Il y avait du sable dans nos yeux, du sable entre nos
dents, du sable dans notre souper, du sable qui dansait
dans la source au fond du chaudron, rappelant tout à fait
une soupe d’avoine qui commence à bouillir. Une
ouverture carrée dans le toit formait notre cheminée :
elle n’évacuait qu’une faible partie de la fumée, et le
reste tournoyait dans la maison, ce qui nous faisait
tousser et larmoyer.
Ajoutez à cela que Gray, notre nouvelle recrue, avait
la tête enveloppée d’un bandage, à cause d’une
estafilade qu’il avait reçue en échappant aux mutins, et
que le cadavre du vieux Redruth, non enterré encore,
186gisait auprès du mur, roide, sous l’Union Jack.
S’il nous eût été permis de rester oisifs, nous serions
tombés dans la mélancolie ; mais on n’avait rien à
craindre de ce genre avec le capitaine Smollett. Il nous
fit tous ranger devant lui et nous distribua en bordées.
Le docteur, Gray et moi, d’une part ; le chevalier,
Hunter et Joyce, de l’autre. Malgré la fatigue générale,
deux hommes furent envoyés à la corvée de bois à
brûler ; deux autres occupés à creuser une fosse pour
Redruth ; le docteur fut nommé cuisinier ; je montai la
garde à la porte ; et le capitaine lui-même allait de l’un
à l’autre, nous stimulant et donnant un coup de main où
il en était besoin.
De temps à autre, le docteur venait à la porte pour
respirer un peu et reposer ses yeux tout rougis par la
fumée, et il ne manquait jamais de m’adresser la parole.
– Ce Smollett, prononça-t-il une fois, vaut mieux
que moi, Jim. Et ce que je dis là n’est pas un mince
éloge.
Une autre fois, il resta d’abord un moment
silencieux. Puis il pencha la tête de côté et me
considéra, en demandant :
– Ce Ben Gunn est-il un homme comme les autres ?
– Je ne sais, monsieur, répondis-je. Je ne suis pas sûr
qu’il soit sain d’esprit.
187– S’il y a là-dessus le moindre doute, c’est qu’il
l’est. Quand on a passé trois ans à se ronger les ongles
sur une île déserte, on ne peut vraiment paraître aussi
sain d’esprit que vous et moi. Ce serait contraire à la
nature. C’est bien du fromage dont il dit qu’il a envie ?
– Oui, monsieur, du fromage.
– Eh bien, Jim, voyez qu’il est parfois bon d’avoir le
goût raffiné. Vous connaissez ma tabatière, n’est-ce
pas ? et vous ne m’avez jamais vu priser : la raison en
est que je garde dans cette tabatière un morceau de
parmesan... un fromage fait en Italie, très nutritif. Eh
bien ! voilà pour Ben Gunn !
Avant de manger notre souper, nous enterrâmes le
vieux Tom dans le sable, et restâmes autour de lui
quelques instants à nous recueillir, tête nue sous la
brise. On avait rentré une bonne provision de bois à
brûler, mais le capitaine la jugea insuffisante ; à sa vue,
il hocha la tête et nous déclara qu’« il faudrait s’y
remettre demain un peu plus activement ». Puis, notre
lard mangé, et quand on eut distribué à chacun un bon
verre de grog à l’eau-de-vie, les trois chefs se réunirent
dans un coin pour examiner la situation.
Ils se trouvaient, paraît-il, fort en peine, car les
provisions étaient si basses que la famine devait nous
obliger à capituler bien avant l’arrivée des secours.
Notre meilleur espoir, conclurent-ils, était de tuer un
188nombre de flibustiers assez grand pour les décider, soit
à baisser pavillon, soit à s’enfuir avec l’Hispaniola. De
dix-neuf au début, ils étaient déjà réduits à quinze ; ils
avaient de plus deux blessés, dont l’un au moins –
l’homme atteint à côté du canon – l’était grièvement, si
même il vivait encore. Chaque fois qu’une occasion se
présenterait de faire feu sur eux, il fallait la saisir, tout
en ménageant nos vies avec tout le soin possible. En
outre, nous avions deux puissants alliés : le rhum et le
climat.
Pour le premier, bien qu’étant à environ un demimille des mutins, nous les entendions brailler et chanter
jusqu’à une heure avancée de la nuit ; et pour le second,
le docteur gageait sa perruque que, campés dans le
marigot et dépourvus de remèdes, la moitié d’entre eux
serait sur le flanc avant huit jours.
– Et alors, ajouta-t-il, si nous ne sommes pas tous
tués auparavant, ils seront bien aises de se remballer sur
la goélette. C’est toujours un navire, et ils pourront se
remettre à la flibuste.
– Le premier bâtiment que j’aurai jamais perdu !
soupira le capitaine Smollett.
J’étais mort de fatigue, comme on peut le croire ; et
lorsque j’allai me coucher, ce qui arriva seulement
après encore beaucoup de va-et-vient, je dormis comme
une souche.
189Les autres étaient levés depuis longtemps, avaient
déjà déjeuné et augmenté de près de moitié la pile de
bois à brûler, quand je fus éveillé par une alerte et un
bruit de voix.
– Un parlementaire, entendis-je prononcer.
Puis, tout aussitôt, avec une exclamation
d’étonnement :
– Silver en personne !
Je me levai d’un bond et, me frottant les yeux,
courus à une meurtrière.
190XX
L’ambassade de Silver
En effet, juste au-delà du retranchement, il y avait
deux hommes : l’un agitait une étoffe blanche, l’autre,
rien moins que Silver lui-même, se tenait paisiblement
à son côté.
Il était encore très tôt, et il faisait ce matin-là plus
froid que je ne l’ai jamais éprouvé dans ce voyage. On
frissonnait, transi jusqu’aux moelles. Le ciel s’étalait
clair et sans nuage, et le soleil rosissait les cimes des
arbres. Mais l’endroit où se trouvait Silver et son
acolyte était encore dans l’ombre, et ils enfonçaient
jusqu’aux genoux dans un brouillard épais et blanc qui
était monté du marigot pendant la nuit. Ce froid et ce
brouillard pris ensemble donnaient de l’île une piètre
opinion. C’était évidemment un endroit humide,
fiévreux et malsain.
– Restez à l’intérieur, mes amis, ordonna le
capitaine. Dix contre un que c’est une ruse !
Puis, hélant le flibustier :
191– Qui vive ? Halte-là, ou l’on fait feu !
– Pavillon parlementaire ! cria Silver.
Le capitaine était sous le vestibule, se défilant
soigneusement, par crainte d’une balle tirée en traîtrise.
Il s’adressa à nous :
– La bordée du docteur, à veiller ! Docteur Livesey,
prenez le côté nord, s’il vous plaît ; Jim, l’est ; Gray,
l’ouest. L’autre bordée, tout le monde à charger les
mousquets. Vivement, les hommes, et méfiez-vous.
Puis, derechef aux mutins :
– Et qu’est-ce que vous voulez, avec votre pavillon
parlementaire ?
Cette fois, ce fut l’autre individu qui répondit :
– C’est le capitaine Silver, monsieur, qui vient vous
faire des propositions.
– Le capitaine Silver ? Connais pas ! Qui est-ce ?
s’écria le capitaine.
Et nous l’entendîmes ajouter à part lui :
« Capitaine ? ah bah ! Ma parole, en voilà de
l’avancement ! »
Long John répliqua lui-même :
– C’est moi, monsieur. Ces pauves gars m’ont choisi
comme capitaine, monsieur, après votre désertion. (Et il
appuya fortement sur le mot.) Nous sommes prêts à
nous soumettre sans barguigner, si nous pouvons en
venir à un accord avec vous. Tout ce que je vous
demande, capitaine Smollett, c’est votre parole de me
laisser sortir sain et sauf de cette palanque et de me
donner une minute pour me mettre hors de portée, avant
d’ouvrir le feu.
– Mon garçon, dit le capitaine Smollett, je n’ai pas
la moindre envie de causer avec vous. Si vous désirez
me parler, vous pouvez venir, voilà tout. S’il y a
quelque traîtrise, elle viendra de votre côté, et que le
Seigneur vous en préserve.
– Cela me suffit, capitaine, lança gaiement Long
John. Un mot de vous me suffit. Je sais reconnaître un
galant homme, vous pouvez en être sûr.
Nous vîmes l’individu au drapeau blanc tenter de
retenir Silver. Et cela se comprenait, vu la réponse
cavalière faite par le capitaine. Mais Silver lui éclata de
rire au nez et lui donna une claque dans le dos, comme
s’il eût été absurde de s’alarmer. Puis il s’approcha de
la palissade, jeta sa béquille par-dessus, lança une
jambe en l’air, et à force de vigueur et d’adresse, réussit
à escalader le retranchement et à retomber sans accident
de l’autre côté.
Je dois avouer que j’étais beaucoup trop occupé de
ce qui se passait pour être de la moindre utilité comme
sentinelle. En effet, j’avais déjà abandonné ma
meurtrière de l’est, pour me glisser derrière le capitaine.
Il s’était assis sur le seuil, les coudes aux genoux, la tête
entre les mains, et les yeux fixés sur l’eau qui
gargouillait parmi le sable au sortir du vieux chaudron
de fer. Il sifflait entre ses dents : « Venez, filles et
garçons. »
Silver eut une peine effroyable à parvenir au haut du
monticule. Grâce à la roideur de la pente, aux multiples
souches d’arbres et au sable mou, il était aussi empêtré
avec sa béquille qu’un bateau par vent debout. Mais il
s’acharna muettement, comme un brave, et arriva enfin
devant le capitaine, qu’il salua de la plus noble façon. Il
s’était paré de son mieux : un habit bleu démesuré,
surchargé de boutons de cuivre, lui pendait jusqu’aux
genoux, et un chapeau superbement galonné se campait
sur son occiput.
– Vous voilà, mon garçon, lui dit le capitaine en
relevant la tête. Je vous conseille de vous asseoir.
– N’allez-vous pas me laisser entrer, capitaine ?
réclama Long John. Il fait bien froid ce matin,
monsieur, pour s’asseoir dehors sur le sable.
– Eh ! Silver, répondit le capitaine, si vous aviez
consenti à rester un honnête homme, vous seriez
maintenant assis dans votre cuisine. C’est votre faute.
Vous êtes, ou bien le coq de mon navire – et vous
n’aviez pas à vous plaindre – ou bien le capitaine
Silver, un vulgaire mutin, un pirate, et dans ce cas, vous
pouvez aller vous faire pendre !
– Bien, bien, capitaine, répondit le maître coq, en
s’asseyant sur le sable comme on l’y invitait, vous me
donnerez un coup de main pour me relever, voilà tout.
Un bien joli endroit que vous avez choisi là. Tiens,
voici Jim ! Je te souhaite bien le bonjour, Jim. Docteur,
je vous présente mes respects. Allons, vous êtes tous
réunis comme une heureuse famille, pour ainsi
m’exprimer...
– Si vous avez quelque chose à dire, mon garçon, je
vous conseille de parler, interrompit le capitaine.
– Vous avez raison, capitaine Smollett. Le devoir
avant tout, pour sûr. Eh bien, dites donc, vous nous
avez joué un bon tour la nuit dernière. Je ne le nie pas,
c’était un bon tour. Certains d’entre vous sont joliment
habiles à manier l’anspect. Et je ne nie pas non plus que
plusieurs de mes gens en ont été un peu ébranlés... voire
tous l’ont été ; voire je l’ai été moi-même, et c’est peut-
être pour cela que je suis venu ici offrir des conditions.
Mais faites attention, capitaine, ça ne prendrait pas deux
fois, cré tonnerre ! Nous allons monter la garde, et
mollir d’un quart ou deux sur le chapitre du rhum. Vous
pensez peut-être que nous étions tous complètement
bu ; seulement, j’étais crevé de fatigue ; et si je m’étais gris mais je puis vous affirmer,que,moi je n'avais pas
réveillé une seconde plus tôt, je vous attrapais sur le
fait. Il n’était pas mort quand je suis arrivé auprès de
lui, non, pas encore.
– Après ! fit le capitaine Smollett, aussi impassible
que jamais.
Tout ce que Silver venait de lui dire était pour lui de
l’hébreu, mais on ne l’aurait jamais cru à son
intonation. Quant à moi, je commençais à deviner. Les
derniers mots de Ben Gunn me revinrent à la mémoire.
Je compris qu’il avait rendu visite aux flibustiers
pendant qu’ils gisaient tous ivres morts autour de leur
feu, et je me réjouis de calculer qu’il ne nous restait
plus que quatorze ennemis à combattre.
– Eh bien, voici, dit Silver. Nous voulons ce trésor,
et nous l’aurons : voilà notre point de vue. Vous désirez
tout autant sauver vos existences, je suppose : voilà le
vôtre. Vous avez une carte, pas vrai ?
– C’est bien possible, répliqua le capitaine.
– Oh ! si fait, vous en avez une, je le sais... Ce n’est
pas la peine d’être si raide avec les gens, cela n’a rien à
voir avec le service, croyez-moi... Ce que je veux dire,
c’est qu’il nous faut votre carte. Mais je ne vous veux
pas de mal, pour ma part...
– Ça ne prend pas avec moi, mon garçon,
interrompit le capitaine. Nous connaissons exactement
vos intentions, et peu nous importe, car désormais,
sachez-le, vous ne pouvez plus les réaliser.
Et, le regardant avec placidité, le capitaine se mit à
bourrer une pipe.
– Si Abraham Gray... commença Silver.
– Assez ! cria M. Smollett. Gray ne m’a rien
raconté, et je ne lui ai rien demandé ; et qui plus est, je
préférerais vous voir, vous et lui et toute cette île, sauter
en l’air et retomber en mille morceaux. Voilà ce que
vous devez savoir, mon garçon, à ce sujet.
Cette petite bouffée d’humeur eut pour résultat de
calmer Silver. Son début d’irritation tomba, et il se
ressaisit :
– Ça se peut ben, dit-il. Je n’ai pas à déterminer ce
que les gens comme il faut peuvent juger correct ou
non, suivant le cas. Et puisque vous vous apprêtez à
fumer une pipe, capitaine, je prendrai la liberté d’en
faire autant.
Il bourra sa pipe et l’alluma. Pendant un bon
moment, les deux hommes restèrent à fumer sans mot
dire, tantôt se regardant comme des chiens de faïence,
tantôt renforçant leur tabac, tantôt se penchant pour
cracher. On se serait cru au spectacle.
– Maintenant, reprit Silver, voici. Vous nous donnez
197la carte pour nous permettre de trouver le trésor, et vous
cessez de canarder les pauvres matelots et de leur casser
la tête pendant leur sommeil. Faites cela, et nous vous
donnons à choisir... Ou bien vous venez à bord avec
nous, une fois le trésor embarqué, et alors je prends
l’engagement, sur ma parole d’honneur, de vous
déposer à terre quelque part sains et saufs. Ou, si cela
n’est pas de votre goût, vu que plusieurs de mes
hommes sont un peu brutaux et ont de vieilles rancunes
à cause des punitions, alors vous pouvez rester ici.
Nous partagerons les provisions avec vous, à parts
égales ; et je prends l’engagement, comme ci-devant,
d’avertir le premier bateau que je rencontrerai et de
l’envoyer ici vous prendre. Voilà qui est parler, vous le
reconnaîtrez. De meilleure proposition, vous ne pouviez
pas en attendre, c’est impossible. Et j’espère (il éleva la
voix) que tous les matelots présents dans ce blockhaus
réfléchiront à mes paroles, car ce que je dis pour l’un, je
le dis pour tous.
Le capitaine Smollett se leva de sa place, et, d’un
coup sec sur la paume de sa main gauche, vida le culot
de sa pipe.
– Est-ce tout ? demanda-t-il.
– C’est mon tout dernier mot, cré tonnerre ! répondit
John. Refusez cela, et vous n’aurez plus de moi que des
balles de mousquet.
– Très bien, dit le capitaine. À mon tour de parler. Si
vous venez ici un par un, désarmés, je m’engage à vous
flanquer tous aux fers, et à vous ramener en Angleterre
où vous serez jugés dans les formes. Si vous refusez,
sachez que je m’appelle Alexandre Smollett, que j’ai
hissé les couleurs de mon souverain, et que je vous
expédierai tous à maître Lucifer... Vous ne pouvez pas
découvrir le trésor. Vous ne pouvez pas manœuvrer le
navire... il n’est pas un homme parmi vous qui en soit
capable. Vous ne pouvez pas nous combattre... Gray,
que voilà, est venu à bout de cinq des vôtres. Votre
navire est livré au vent, maître Silver ; vous êtes prêt à
faire côte, et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir.
Je reste ici, je vous le déclare ; et c’est la dernière fois
que je vous parle en ami, car, j’en atteste le ciel, la
prochaine fois que je vous rencontrerai, je vous logerai
une balle dans le dos. Ouste, mon garçon. Débarrasseznous le plancher, je vous prie, un peu vite, et au trot.
Le visage de Silver était à peindre : de fureur, les
yeux lui sortaient de la tête. Il secoua sa pipe encore en
feu.
– Aidez-moi à me relever ! s’écria-t-il.
– Jamais de la vie, répliqua le capitaine.
– Qui va m’aider à me relever ? hurla-t-il.
Personne ne bougea. Poussant les plus affreuses
199imprécations, il se traîna sur le sable jusqu’à ce qu’il
pût s’accrocher à la paroi du vestibule et se réinstaller
sur sa béquille. Puis il cracha dans la source.
– Voilà, cria-t-il, voilà ce que je pense de vous.
Avant que l’heure soit écoulée, je vous flamberai
comme un bol de punch, dans votre vieux blockhaus.
Riez, cré tonnerre ! riez ! avant que l’heure soit écoulée,
vous rirez à l’envers. Ceux qui mourront seront les plus
heureux.
Et avec un effroyable blasphème, il s’éloigna
péniblement, labourant le sable mou ; puis, après quatre
ou cinq tentatives infructueuses, il franchit la palissade
avec l’aide de l’homme au pavillon blanc, et disparut
entre les arbres.
200XXI
L’attaque
Dès que Silver eut disparu, le capitaine, qui n’avait
cessé de le surveiller, se retourna vers l’intérieur de la
maison et constata que, sauf Gray, personne n’était à
son poste. Ce fut la première fois que nous le vîmes
réellement en colère.
– À vos postes ! rugit-il. (Puis, quand nous eûmes
regagné nos places :) Gray, je vous signalerai sur le
journal de bord ; vous avez accompli votre devoir en
vrai marin. Monsieur Trelawney, votre conduite
m’étonne. Et vous, docteur, vous avez porté l’uniforme
royal, je pense. Si c’est ainsi que vous serviez à
Fontenoy, monsieur, vous auriez mieux fait ce jour-là
de rester couché.
La bordée du docteur était retournée aux
meurtrières ; les autres s’occupaient à charger les
mousquets de réserve, mais chacun était rouge et avait
l’oreille basse.
Le capitaine nous regarda une minute en silence.
201Puis il reprit la parole :
– Mes amis, j’ai envoyé une bordée à Silver. Je l’ai
chauffé au rouge, à dessein. Avant que l’heure soit
écoulée, comme il dit, nous serons attaqués. Ils ont la
supériorité du nombre, inutile de vous le dire, mais
nous combattrons à couvert ; et, il y a une minute,
j’aurais ajouté : avec discipline. Nous les rosserons, si
vous le voulez, j’en suis persuadé.
Puis il fit sa ronde, et vit, comme il disait, que tout
était paré.
Sur les deux petits côtés du fortin, à l’est et à
l’ouest, il n’y avait que deux meurtrières ; du côté sud,
où se trouvait l’entrée, deux également, et du côté nord,
cinq. Nous disposions, pour nous sept, d’une vingtaine
de mousquets. On avait entassé le bois à brûler en
quatre piles, formant des tables, une vers le milieu de
chaque côté, et sur ces tables se trouvaient disposés, à
portée des défenseurs, des munitions avec quatre
mousquets chargés. Au centre, s’alignaient les coutelas.
– Renversez le feu, dit le capitaine, le froid est
passé, et il ne nous faut pas de fumée dans les yeux.
La corbeille de fer fut emportée en bloc au-dehors
par M. Trelawney, qui dispersa les charbons dans le
sable.
– Hawkins n’a pas eu à déjeuner. Hawkins, prenez
202votre portion, et retournez la manger à votre poste.
Vivement donc, mon garçon : ce n’est pas l’heure de
traîner. Hunter, distribue une tournée d’eau-de-vie à
tout le monde.
Et, pendant que ces ordres s’exécutaient, le capitaine
réglait dans sa tête le plan de défense.
– Docteur, vous occuperez la porte. Il faut que vous
voyiez, sans vous exposer : tirez par le vestibule, de
l’intérieur. Hunter, prenez le côté est, oui, celui-là.
Joyce, restez à l’ouest, mon garçon. Monsieur
Trelawney, vous êtes le meilleur tireur : vous prendrez
avec Gray le grand côté du nord, aux cinq meurtrières ;
c’est là que se trouve le danger. S’ils parviennent
jusque-là, et qu’ils tirent sur nous par nos propres
sabords, ça commencera à sentir mauvais. Hawkins,
vous ne valez guère plus que moi comme tireur : nous
resterons là pour recharger et prêter main-forte.
Sur ces entrefaites, le froid était passé. Aussitôt qu’il
eut dépassé notre enceinte d’arbres, le soleil dans sa
force darda sur la clairière, et but d’un trait les vapeurs.
Bientôt le sable fut brûlant et la résine se liquéfia dans
les troncs du blockhaus. On dépouilla vareuses et
habits, on rabattit les cols des chemises, on retroussa les
manches jusqu’aux épaules, et nous attendîmes là,
chacun à son poste, enfiévrés par la chaleur et
l’inquiétude.
203Une heure s’écoula.
– Zut pour eux ! fit le capitaine. On s’assomme ici
plus que dans le pot-au-noir. Gray, sifflez pour faire
venir le vent.
Ce fut alors que se manifestèrent les premiers
symptômes de l’attaque.
– Pardon, monsieur, dit Joyce, si je vois quelqu’un,
dois-je tirer dessus ?
– Je vous l’ai déjà dit ! s’impatienta le capitaine.
– Merci, monsieur, répliqua Joyce, avec la même
politesse placide.
Il ne se produisit rien tout d’abord, mais la remarque
nous avait tous mis en alerte. L’œil et l’oreille aux
aguets, les mousquetaires soupesaient leurs fusils. Isolé
au centre du blockhaus, le capitaine pinçait les lèvres
d’un air soucieux.
Quelques secondes passèrent. Soudain Joyce épaula
et fit feu. La détonation roulait encore, que plusieurs
autres lui répliquèrent en une décharge prolongée, par
coups successifs venant à la file indienne, de tous les
côtés de l’enclos. Plusieurs balles frappèrent la maison
de rondins, mais pas une n’y pénétra. Quand la fumée
se fut dissipée, la palanque et les bois d’alentour
réapparurent, aussi tranquilles et déserts qu’auparavant.
Pas une branche ne remuait, pas un canon de fusil ne
204luisait, qui eussent révélé la présence de nos ennemis.
– Avez-vous touché votre homme ? demanda le
capitaine.
– Non, monsieur, répondit Joyce. Je ne crois pas,
monsieur.
– Ça ressemble fort à la vérité, murmura le
capitaine. Chargez son fusil, Hawkins. Combien
pensez-vous qu’ils étaient de votre côté, docteur ?
– Je puis le dire exactement. On a tiré trois coups de
ce côté. J’ai vu les trois éclairs... deux tout près l’un de
l’autre, et un plus à l’ouest.
– Trois ! répliqua le capitaine. Et combien de votre
côté, monsieur Trelawney ?
Mais la réponse fut moins aisée. Il en était venu
beaucoup, du nord... sept au compte du chevalier, huit
ou neuf suivant Gray. De l’est et de l’ouest un seul
coup. Il était donc évident que l’attaque viendrait du
nord, et que sur les trois autres côtés, nous n’aurions à
faire face qu’à un simulacre d’hostilités. Mais le
capitaine Smollett ne modifia en rien ses dispositions.
Si les mutins, raisonnait-il, arrivaient à franchir la
palanque, ils prendraient possession de toutes les
meurtrières inoccupées et nous canarderaient comme
des rats dans notre forteresse même.
D’ailleurs on ne nous laissa guère le temps de
205réfléchir. Poussant un violent hourra, une minuscule
nuée de pirates s’élança des bois, côté nord, et accourut
droit à la palanque. En même temps, de derrière les
arbres, la fusillade reprit, et un biscaïen, traversant
l’entrée, fit voler en éclats le mousquet du docteur.
Telle une bande de singes, les assaillants surgirent
au haut de la clôture. Le chevalier et Gray tirèrent coup
sur coup : trois hommes tombèrent, l’un tête première
dans le retranchement, deux à la renverse, au-dehors.
Mais l’un de ceux-ci était évidemment plus effrayé que
blessé, car il se retrouva debout à la seconde, et disparut
aussitôt parmi les arbres.
Deux ennemis avaient mordu la poussière, un était
en fuite, quatre avaient réussi à prendre pied dans nos
retranchements ; et, à l’abri des bois, sept ou huit
hommes, sans nul doute munis chacun de plusieurs
mousquets, dirigeaient sur la maison de rondins un feu
roulant, mais inefficace.
Les quatre qui avaient pénétré coururent droit
devant eux vers le fortin, en poussant des clameurs que
les hommes cachés parmi le bois renforçaient par des
cris d’encouragement. On tira plusieurs coups, mais
avec une telle précipitation qu’aucun ne porta. En un
instant, les quatre pirates avaient gravi le monticule : ils
étaient sur nous.
La tête de Job Anderson, le maître d’équipage,
206apparut à la meurtrière du milieu.
– À eux, tout le monde... nous les avons ! hurla-t-il,
d’une voix de tonnerre.
Au même moment, un autre pirate empoigna par le
canon le mousquet de Hunter, le lui arracha des mains,
l’attira par la meurtrière, et, d’un coup formidable,
étendit sur le sol le pauvre garçon inanimé. Cependant,
un troisième contourna la maison impunément, surgit
soudain à l’entrée et se jeta, couteau levé, sur le
docteur.
La situation était complètement retournée. Une
minute plus tôt, nous tirions, abrités, sur un ennemi à
découvert ; maintenant, c’était à notre tour de nous voir
sans abri et incapables de riposte.
La maison de rondins était pleine de fumée, ce à
quoi nous devions une sécurité relative. Des cris
tumultueux, avec les détonations des coups de pistolet,
et une plainte affreuse, m’emplissaient les oreilles.
– Dehors, garçons, dehors, et combattons à l’air
libre ! Les coutelas ! ordonna le capitaine.
J’empoignai un coutelas dans le tas, et quelqu’un
qui en prenait un autre en même temps, me fit sur les
doigts une estafilade que je sentis à peine. Je m’élançai
hors de la porte, à la lumière du soleil. Quelqu’un,
j’ignore qui, me suivit de près. Juste devant moi, au bas
207du monticule, le docteur repoussait un assaillant : à
l’instant où je jetai les yeux sur lui, il rabattait la lame
de son ennemi, et l’envoya rouler les quatre fers en
l’air, une large entaille en travers du visage.
– Faites le tour de la maison, garçons, faites le tour !
lança le capitaine.
Et malgré le hourvari, je devinai à sa voix qu’il y
avait du nouveau.
J’obéis machinalement, obliquai à l’est et, le
couteau levé, contournai en hâte l’angle de la maison.
Tout aussitôt je me trouvai face à face avec Anderson.
Avec un grand hurlement, il leva en l’air sa hache, qui
flamboya au soleil. Je n’eus pas le loisir d’avoir peur,
car en un clin d’œil, avant que le coup ne retombât,
j’avais fait un bond de côté et, manquant le pied dans le
sable mou, je roulais à bas de la pente, la tête la
première.
Dès le premier instant où j’avais surgi de la porte,
les autres mutins s’étaient déjà mis à escalader la
palissade pour en finir avec nous. Un homme au bonnet
rouge, le coutelas entre les dents, était même arrivé en
haut et enjambait par-dessus. Or, entre ce moment-là et
celui où je me retrouvai sur pied, il se passa si peu de
temps que tous étaient encore dans la même posture :
l’individu au bonnet rouge n’avait pas fini d’enjamber,
et un autre montrait à peine sa tête par-dessus la rangée
208de pieux. Et néanmoins, dans ce court intervalle, le
combat avait pris fin et la victoire était à nous.
Gray, qui me suivait de près, avait égorgé le gros
maître d’équipage sans lui laisser le loisir de reprendre
son équilibre. Un autre avait été frappé d’une balle
comme il tirait dans la maison par une meurtrière, et
agonisait étendu sur le sol, tenant encore son pistolet
fumant. Le docteur, comme je l’ai dit, en avait dépêché
un troisième. Des quatre qui avaient escaladé la
palissade, un seul restait indemne : celui-ci,
abandonnant son coutelas sur le champ de bataille, se
hâtait de la repasser, talonné par la peur de la mort.
– Feu ! feu de la maison ! commanda le docteur. Et
vous, garçons, retournez vous abriter !
Mais on ne l’entendit point : personne ne tira, et le
dernier agresseur put s’échapper sans mal et disparut
dans le bois comme les autres. En trois secondes, de
toute la troupe des assaillants, il ne resta plus que les
cinq hommes tombés, quatre à l’intérieur et un à
l’extérieur de la palanque.
Le docteur, Gray et moi, courûmes au plus vite nous
mettre à l’abri. Les survivants auraient bientôt regagné
l’endroit où ils avaient laissé leurs mousquets, et la
fusillade pouvait reprendre d’un instant à l’autre.
Dans la maison, la fumée s’était un peu éclaircie et
209nous vîmes d’un coup d’œil à quel prix nous avions
acheté la victoire. Hunter gisait, assommé, devant sa
meurtrière ; Joyce, devant la sienne, une balle dans la
tête, immobile à jamais ; tandis que, au centre de la
pièce, le chevalier soutenait le capitaine, aussi pâle que
lui-même.
– Le capitaine est blessé, nous dit M. Trelawney.
– Se sont-ils enfuis ? demanda M. Smollett.
– Tous ceux qui l’ont pu, soyez-en sûr, répondit le
docteur ; mais il y en a cinq qui ne courront plus jamais.
– Cinq ! s’écria le capitaine. Allons, il y a du
progrès. Cinq à trois nous laisse quatre contre neuf. La
proportion est meilleure qu’au début. Nous étions alors
sept contre dix-neuf, ou du moins nous le pensions, ce
qui ne vaut pas mieux
1
.
1
Les mutins ne furent bientôt plus qu’au nombre de huit, car
l’homme atteint par M Trelawney à bord de la goélette mourut de sa
blessure le même soir. Mais cela, naturellement, ne fut connu du parti
fidèle que par la suite. (Note de l’auteur.)
Cinquième partie
Mon aventure en mer
XXII
Où commence mon aventure en mer
Les mutins ne revinrent pas à la charge. Il ne nous
arriva même plus un coup de fusil de la forêt. Ils en
avaient « pris leur dose pour ce jour-là », comme disait
le capitaine, et nous eûmes toute la tranquillité
nécessaire pour soigner les blessés et préparer le dîner.
En dépit du danger, le chevalier m’aida à faire la
cuisine dehors, et même là nous avions la tête à demi
perdue d’horreur, en entendant les plaintes affreuses des
patients du docteur.
Des huit hommes tombés durant l’action, trois
seulement respiraient encore, à savoir : le pirate frappé
devant la meurtrière, Hunter et le capitaine Smollett.
Les deux premiers pouvaient être considérés comme
perdus : le mutin, en effet, trépassa sous le bistouri du
docteur, et Hunter, en dépit de tous nos soins, ne reprit
plus connaissance dans ce monde. Il languit tout le jour,
respirant avec force comme chez nous le vieux forban
lors de son attaque d’apoplexie : il avait eu les os de la
poitrine brisés du coup et le crâne fracturé dans sa
212chute, et au cours de la nuit suivante, sans un mot, sans
un geste, il retourna vers son Créateur.
Quant au capitaine, ses blessures étaient graves,
mais non dangereuses. Aucun organe n’était atteint
irrémédiablement. La balle d’Anderson – qui avait tiré
sur lui le premier – lui avait fracassé l’omoplate et
atteint le poumon, mais légèrement ; la seconde n’avait
que déchiré et déplacé quelques muscles du mollet. Il
ne manquerait pas de guérir, estimait le docteur, mais à
la condition de rester des semaines sans marcher, ni
remuer le bras, et en parlant le moins possible.
L’estafilade sur les doigts due à mon accident n’était
guère plus sérieuse qu’une piqûre de moustique. Le
docteur Livesey me la couvrit d’un emplâtre et me tira
les oreilles par-dessus le marché.
Après dîner, le chevalier et le médecin tinrent
conseil un moment au chevet du capitaine ; et quand ils
eurent bavardé tout leur soûl – il était alors un peu plus
de midi – le docteur prit son chapeau et ses pistolets,
s’arma d’un coutelas, mit la carte dans sa poche et, le
mousquet sur l’épaule, il franchit la palanque par le côté
nord et d’un pas rapide s’enfonça sous les arbres.
Je m’étais réfugié, en compagnie de Gray, tout à
l’extrémité du blockhaus, afin de ne pas entendre le
conciliabule de nos chefs. Gray fut tellement ébahi par
cette sortie qu’il retira sa pipe de sa bouche et oublia
complètement de l’y replacer.
– Mais, par maître Lucifer ! est-ce que le docteur
Livesey est fou ?
– Mais je ne pense pas, répliquai-je. Il serait le
dernier de nous tous à le devenir, j’en suis sûr.
– Eh bien, mon gars, reprit Gray, je me trompe peut-
être ; mais alors, si lui n’est pas fou, entends-tu bien,
c’est moi qui le suis.
– Je parie, répliquai-je, que le docteur a son idée. Si
je ne me trompe, il s’en va maintenant rendre visite à
Ben Gunn.
Je ne me trompais pas, on le sut plus tard ; mais en
attendant, comme il faisait dans la maison une chaleur
étouffante, et que le sable à l’intérieur de l’enclos
irradiait sous le soleil de midi, je conçus peu à peu une
autre idée qui était loin d’être aussi juste. Je commençai
par envier le docteur, de marcher au frais, dans l’ombre
des bois, avec autour de lui le chant des oiseaux et la
bonne senteur des pins, tandis que moi, j’étais à rôtir,
avec mes habits collés à la résine chaude, au milieu de
tout ce sang et entouré de tous ces tristes cadavres. Mon
dégoût d’être là augmenta à tel point qu’il en devint
presque de la terreur.
Tout le temps que je passai à nettoyer le blockhaus,
puis à laver la vaisselle du dîner, ce dégoût et cette
214envie ne cessèrent de croître, tant qu’à la fin, comme je
me trouvais proche d’un sac à pain, et que personne ne
me regardait, je fis le premier pas vers mon escapade en
remplissant de biscuit les deux poches de ma vareuse.
J’étais stupide si l’on veut, et certainement j’allais
commettre une action insensée et téméraire ; mais
j’étais résolu à l’accomplir avec le maximum de
chances en mon pouvoir. Ces biscuits, en cas
d’imprévu, m’empêcheraient toujours de mourir de
faim jusque dans la soirée du lendemain.
Ce dont je m’emparai ensuite fut une paire de
pistolets et, comme j’avais déjà une poire à poudre et
des balles, je m’estimai bien pourvu d’armes.
Quant au plan que j’avais en tête, il n’était pas
mauvais en soi. Je projetais de partir par la langue de
sable qui sépare à l’est le mouillage de la haute mer, de
gagner la roche blanche que j’avais remarquée le soir
précédent, et de vérifier si oui ou non c’était là que Ben
Gunn cachait son canot : chose qui en valait bien la
peine, je le crois encore. Mais comme sans nul doute on
ne me permettrait pas de quitter l’enclos, mon seul
moyen était de prendre congé « à la française
1
», et de
profiter pour partir d’un moment où personne ne me
verrait ; et c’était là une manière d’agir si fâcheuse
1
Un Français dirait : « à l’anglaise ».
215qu’elle rendait la chose coupable radicalement. Mais je
n’étais qu’un gamin, et je n’en démordis pas.
Justement, les circonstances me fournirent une
occasion admirable. Le chevalier était occupé avec
Gray à renouveler les pansements du capitaine : la voie
était libre. Je filai comme un trait, franchis la palanque
et m’enfonçai au plus épais des arbres. Quand mes
compagnons s’aperçurent de mon absence, j’étais déjà
loin.
Ce fut là ma seconde folie, bien pire que la
première, car je ne laissais que deux hommes valides
pour garder le fortin ; mais, comme la première, elle
contribua à notre salut commun.
Je me dirigeai droit vers la côte est de l’île, car
j’avais résolu de longer la langue de sable par le côté de
la mer, pour éviter toute chance d’être aperçu du
mouillage. Bien que le soleil fût encore chaud, il était
déjà tard dans l’après-midi. Tout en me glissant parmi
la futaie, j’entendais au loin devant moi le tonnerre
continuel des brisants ; en outre, un bruissement de
feuillage et des grincements de branches
caractéristiques m’annonçaient que la brise de mer
s’était levée plus forte qu’à l’ordinaire. Bientôt des
bouffées d’air frais arrivèrent jusqu’à moi, et quelques
pas plus loin, j’atteignis la lisière du bois et vis la mer
qui s’étalait bleue et ensoleillée jusqu’à l’horizon, et le
216ressac qui déferlait, écumant tout le long de la côte.
Je n’ai jamais vu la mer paisible autour de l’île au
trésor. Que le soleil flamboyât au zénith, que l’air fût
sans un souffle et les eaux ailleurs lisses et bleues,
malgré tout ces grandes lames déferlantes tonnaient
jour et nuit, tout le long du rivage extérieur ; je ne crois
pas qu’il y eût un seul point de l’île d’où l’on pût ne pas
entendre leur bruit.
Je m’avançai en longeant les brisants, d’un pas fort
allègre. Quand je me crus arrivé assez loin dans le sud,
je mis à profit le couvert de quelques épais buissons et
me glissai précautionneusement jusque sur la crête de la
langue de terre.
J’avais derrière moi la mer, en face le mouillage.
Comme si elle s’était épuisée plus tôt que d’habitude
par sa violence inusitée, la brise de mer tombait déjà : il
s’élevait à sa place un vent léger et instable, variant du
sud au sud-est, qui amenait de grands bancs de brume,
et le mouillage, abrité par l’îlot du Squelette, était lisse
et plombé comme au jour de notre arrivée. Dans ce
miroir sans ride, l’Hispaniola se reflétait exactement,
depuis la pomme des mâts jusqu’à la flottaison, y
compris le Jolly Roger qui pendait à sa vergue
d’artimon.
Le long du bord flottait une des yoles, commandée
par Silver – lui, je le reconnaissais toujours – vers qui
217se penchaient, appuyés au bastingage arrière, deux
hommes dont l’un, en bonnet rouge, était ce même
scélérat que j’avais vu quelques heures auparavant à
califourchon sur la palissade. Probablement, ils
causaient et riaient, mais à cette distance – plus d’un
mille – je ne pouvais, cela va de soi, entendre un mot de
ce qu’ils disaient. Tout à coup, retentirent des
hurlements affreux et inhumains qui me terrifièrent tout
d’abord, mais j’eus tôt fait de reconnaître la voix de
Capitaine Flint, et je crus même, à son brillant plumage,
distinguer l’oiseau posé sur le poing de son maître.
Peu après le canot démarra, nageant vers le rivage,
et l’homme au bonnet rouge disparut avec son
camarade par le capot d’échelle.
Presque au même moment, le soleil se coucha
derrière la Longue-Vue et, comme la brume
s’épaississait rapidement, le crépuscule commença à
tomber. Je n’avais pas de temps à perdre si je voulais
découvrir le bateau ce soir-là.
La roche blanche, très visible au-dessus de la
brousse, était bien encore à deux cents toises plus loin
sur la langue de terre, et il me fallut un bon moment
pour l’atteindre, en rampant la plupart du temps à
quatre pattes, parmi le hallier. La nuit était presque
tombée quand je posai la main sur son flanc rugueux.
Juste au-dessous, à son pied, il y avait un minuscule
218creux de gazon vert, masqué par des rebords et par une
épaisse végétation qui me venait à mi-jambe ; et au
milieu du trou, une petite tente en peaux de chèvres,
comme celles que les bohémiens transportent avec eux,
en Angleterre.
Je sautai dans l’excavation, soulevai le pan de la
tente, et vis le canot de Ben Gunn. Cette pirogue,
rustique au possible, consistait en une carcasse de bois
brut, grossière et de forme biscornue, avec, tendu pardessus, un revêtement de peau de chèvre, le poil en
dedans. L’esquif était fort petit, même pour moi, et je
crois difficilement qu’il aurait porté un adulte. Il
renfermait un banc placé aussi bas que possible, une
sorte de marchepied de nage à l’avant, et une pagaie
double en guise de propulseur.
À cette époque-là, je n’avais pas encore vu de
coracle, ce bateau des anciens Bretons, mais j’en ai vu
un depuis, et je ne peux donner une meilleure idée de la
pirogue de Ben Gunn qu’en disant qu’elle ressemblait
au premier et pire coracle qui soit jamais sorti de la
main de l’homme. Mais elle possédait à coup sûr le
grand avantage du coracle, car elle était extrêmement
légère et portative.
Or, maintenant que j’avais trouvé le canot, on va
peut-être croire que je pouvais borner là mes exploits ;
mais entre-temps j’avais formé un autre projet, dont
219j’étais si obstinément féru que je l’aurais exécuté, je
crois, même au nez et à la barbe du capitaine Smollett.
C’était de me faufiler, à la faveur de la nuit, jusqu’à
l’Hispaniola, de la jeter en dérive et de la laisser aller à
la côte où bon lui semblerait. Je tenais pour évident que
les mutins, après leur échec de la matinée, n’auraient
rien de plus pressé que de lever l’ancre et de prendre le
large. Ce serait, pensais-je, un beau coup de les en
empêcher ; et comme je venais de voir qu’ils laissaient
les gardiens du navire dépourvus d’embarcation, je
croyais pouvoir exécuter mon projet sans grand risque.
Je m’assis à terre pour attendre l’obscurité, et
mangeai mon biscuit de bon appétit. C’était pour mon
dessein une nuit propice entre mille. Le brouillard
couvrait maintenant tout le ciel. Quand les dernières
lueurs du jour eurent disparu, des ténèbres complètes
ensevelirent l’île au trésor. Et quand enfin je pris le
coracle sur mon épaule, et me hissai péniblement hors
du creux où j’avais soupé, il n’y avait plus dans tout le
mouillage que deux points visibles.
L’un était le grand feu du rivage, autour duquel les
pirates vaincus faisaient carrousse. L’autre, simple
tache de lumière sur l’obscurité, m’indiquait la position
du navire à l’ancre. Celui-ci avait tourné avec le reflux,
et me présentait maintenant son avant, et comme il n’y
avait de lumières à bord que dans la cabine, ce que je
220voyais était uniquement le reflet sur le brouillard des
vifs rayons qui s’échappaient de la fenêtre de poupe.
La marée baissait déjà depuis quelque temps, et je
dus patauger à travers un long banc de sable détrempé
où j’enfonçai plusieurs fois jusqu’au-dessus de la
cheville, avant d’arriver au bord de la mer descendante.
Je m’y avançai de quelques pas, et, avec un peu de
force et d’adresse, déposai mon coracle, la quille par en
bas, à la surface de l’eau.
221XXIII
La marée descend
Le coracle – comme j’eus mainte raison de le savoir
avant d’être quitte de lui – était, pour quelqu’un de ma
taille et de mon poids, un bateau très sûr, à la fois léger
et tenant bien la mer ; mais cette embarcation biscornue
était des plus difficiles à conduire. On avait beau faire,
elle se bornait la plupart du temps à dériver, et en fait
de manœuvre, elle ne savait guère que tourner en rond.
Ben Gunn lui-même avait admis qu’elle était « d’un
maniement pas très commode tant qu’on ne connaissait
pas ses habitudes ».
Évidemment, je ne les connaissais pas. Elle se
tournait dans toutes les directions, sauf celle où je
voulais aller ; la plupart du temps nous marchions par le
travers, et il est certain que sans la marée je n’aurais
jamais atteint le navire. Par bonheur, de quelque
manière que je pagayasse, la marée m’emportait
toujours, et l’Hispaniola était là-bas, juste dans le bon
chemin : je ne pouvais guère la manquer.
222Tout d’abord, elle surgit devant moi comme une
tache d’un noir plus foncé que les ténèbres ; puis ses
mâts et sa coque se profilèrent peu à peu, et en un
instant – car le courant du reflux devenait plus fort à
mesure que j’avançais – je me trouvai à côté de son
amarre, que j’empoignai.
L’amarre était bandée comme la corde d’un arc, tant
le navire tirait sur son ancre. Tout autour de la coque,
dans l’obscurité, le clapotis du courant bouillonnait et
babillait comme un petit torrent de montagne. Un coup
de mon coutelas, et l’Hispaniola serait partie,
murmurante, avec la marée.
C’était très joli ; mais je me rappelai à temps que le
choc d’une amarre bandée que l’on coupe net, est aussi
dangereux qu’une ruade de cheval. Il y avait dix à
parier contre un que, si j’avais la témérité de couper le
câble de l’Hispaniola, je serais projeté en l’air du même
coup avec mon coracle.
Je me butais donc là-contre et, sans une nouvelle
faveur spéciale du hasard, il m’eût fallu abandonner
mon projet.
Mais la légère brise qui soufflait tout à l’heure
d’entre sud et sud-est avait tourné au sud-ouest après la
tombée de la nuit. Au beau milieu de mes réflexions
survint une bouffée qui saisit l’Hispaniola et la refoula
à contre-courant. À ma grande joie, je sentis l’amarre
223mollir dans mon poing, et la main dont je la tenais
plongea sous l’eau pendant une seconde.
Là-dessus ma décision fut prise : je tirai mon
coutelas, l’ouvris avec mes dents, et coupai
successivement les torons du câble, jusqu’à ce qu’il
n’en restât plus que deux pour maintenir le navire. Je
m’arrêtai alors, attendant pour trancher ces derniers que
leur tension fût de nouveau relâchée par un souffle de
vent.
Pendant tout ce temps-là, j’avais entendu un grand
bruit de voix qui provenait de la cabine ; mais, à vrai
dire, j’étais si occupé d’autres pensées que j’y prêtais à
peine l’oreille. Mais à cette heure, n’ayant rien d’autre à
faire, je commençai à leur accorder plus d’attention.
L’une de ces voix était celle du quartier-maître,
Israël Hands, l’ex-canonnier de Flint. L’autre
appartenait, comme de juste, à mon bon ami au bonnet
rouge. Les deux hommes en étaient manifestement au
pire degré de l’ivresse, et ils buvaient toujours ; car,
tandis que j’écoutais, l’un d’eux, avec une exclamation
d’ivrogne, ouvrit la fenêtre de poupe et jeta dehors un
objet que je devinai être une bouteille vide. Mais ils
n’étaient pas seulement ivres, ils étaient évidemment
aussi dans une furieuse colère. Les jurons volaient dru
comme grêle, et de temps à autre il en survenait une
explosion telle que je m’attendais à la voir dégénérer en
224coups. Mais à chaque fois la querelle s’apaisait, et le
diapason des voix retombait pour un instant, jusqu’à la
crise suivante, qui passait à son tour sans résultat.
À terre, entre les arbres du rivage, je pouvais voir
s’élever les hautes flammes du grand feu de
campement. Quelqu’un chantait une vieille complainte
de marin, triste et monotone, avec un trémolo à la fin de
chaque couplet, et qui ne devait finir, semblait-il,
qu’avec la patience du chanteur. Je l’avais entendue
plusieurs fois durant le voyage, et me rappelais ces
mots :
Un seul survivant de tout l’équipage
Qui avait pris la mer au nombre de soixante-quinze.
Et je me dis qu’un tel refrain n’était que trop
fâcheusement approprié à une bande qui avait subi de
telles pertes le matin même. Mais, à ce que je voyais,
tous ces forbans étaient aussi insensibles que la mer où
ils naviguaient.
Finalement la brise survint : la goélette se déplaça
doucement dans l’ombre et se rapprocha de moi ; je
sentis l’amarre mollir à nouveau, et d’un bon et solide
effort tranchai les dernières fibres.
225La brise n’avait que peu d’action sur le coracle, et je
fus presque instantanément plaqué contre l’étrave de
l’Hispaniola. En même temps, d’une lente giration, la
goélette se mit à virer cap pour cap, au milieu du
courant.
Je me démenai en diable, car je m’attendais à
sombrer d’un moment à l’autre ; et quand j’eus constaté
que je ne pouvais éloigner d’emblée mon coracle, je
poussai droit vers l’arrière. Je me vis enfin libéré de ce
dangereux voisinage ; et je donnais tout juste la
dernière impulsion, quand mes mains rencontrèrent un
mince cordage qui pendait du gaillard d’arrière.
Aussitôt je l’empoignai.
Quel motif m’y incita, je l’ignore. Ce fut en premier
lieu instinct pur ; mais une fois que je l’eus saisi et qu’il
tint bon, la curiosité prit peu à peu le dessus, et je me
déterminai à jeter un coup d’œil par la fenêtre de la
cabine.
Me hissant sur le cordage à la force des poignets, et
non sans danger, je me mis presque debout dans la
pirogue, et pus ainsi découvrir le plafond de la cabine et
une partie de son intérieur.
Cependant la goélette et sa petite conserve filaient
sur l’eau à bonne vitesse ; en fait nous étions déjà
arrivés à la hauteur du feu du campement. Le bateau
jasait, comme disent les marins, assez fort, refoulant
226avec un incessant bouillonnement les innombrables
rides du clapotis ; si bien qu’avant d’avoir l’œil pardessus le rebord de la fenêtre je ne pouvais comprendre
comment les hommes de garde n’avaient pas pris
l’alarme.
Mais un regard me suffit ; et de cet instable esquif
un regard fut d’ailleurs tout ce que j’osai me permettre.
Il me montra Hands et son compagnon enlacés en une
mortelle étreinte et se serrant la gorge réciproquement.
Je me laissai retomber sur le banc, mais juste à
temps, car j’étais presque par-dessus bord. Pour un
instant je ne vis plus rien d’autre que ces deux faces
haineuses et cramoisies, oscillant à la fois sous la lampe
fumeuse ; et je fermai les paupières pour laisser mes
yeux se réaccoutumer aux ténèbres.
L’interminable mélopée avait pris fin, et autour du
feu de campement toute la troupe décimée avait
entonné le chœur que je connaissais trop :
Nous étions quinze sur le coffre du mort...
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
La boisson et le diable ont expédié les autres,
Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum !
227J’étais en train de songer à l’œuvre que la boisson et
le diable accomplissaient en ce moment même dans la
cabine de l’Hispaniola, lorsque je fus surpris par un
soudain coup de roulis du coracle. Au même instant, il
fit une violente embardée et parut changer de direction.
Sa vitesse aussi avait augmenté singulièrement.
J’ouvris les yeux aussitôt. Tout autour de moi, de
petites rides se hérissaient de crêtes bruissantes et
légèrement phosphorescentes. À quelques brasses,
l’Hispaniola elle-même, qui m’entraînait encore dans
son sillage, semblait hésiter sur sa direction, et je vis ses
mâts se balancer légèrement sur la noirceur de la nuit.
En y regardant mieux, je m’assurai qu’elle aussi virait
vers le sud.
Je tournai la tête, et mon cœur bondit dans ma
poitrine. Là, juste derrière moi, se trouvait la lueur du
feu de campement. Le courant avait obliqué à angle
droit et emportait avec lui la majestueuse goélette et le
petit coracle bondissant ; toujours plus vite, toujours à
plus gros bouillons, toujours avec un plus fort murmure,
elle filait à travers la passe vers la haute mer.
Soudain la goélette fit devant moi une embardée, et
vira de peut-être vingt degrés. Presque au même
moment des appels se succédèrent à bord ; j’entendis
des pas marteler l’échelle du capot, et je compris que
les deux ivrognes, enfin éveillés au sentiment de la
228catastrophe, avaient interrompu leur querelle.
Je me couchai à plat dans le fond du misérable
esquif et pieusement recommandai mon âme à son
Créateur. Au bout de la passe, nous ne pouvions
manquer de tomber sur quelque ligne de brisants
furieux, qui mettraient vite fin à tous mes soucis ; et
bien que j’eusse peut-être la force de mourir, je
supportais mal d’envisager mon sort par avance.
Il est probable que je restai ainsi des heures,
continuellement ballotté sur les lames, aspergé par les
embruns, et ne cessant d’attendre la mort au prochain
plongeon. Peu à peu, la fatigue m’envahit ; un
engourdissement, une stupeur passagère accabla mon
âme, en dépit de mes terreurs ; puis le sommeil me prit,
et dans mon coracle ballotté par les flots je rêvai de
mon pays et du vieil Amiral Benbow.
229XXIV
La croisière du coracle
Il faisait grand jour lorsque je m’éveillai et me
trouvai voguant à l’extrémité sud-ouest de l’île au
trésor. Le soleil était levé, mais encore caché pour moi
derrière la haute masse de la Longue-Vue, qui de ce
côté descendait presque jusqu’à la mer en falaises
formidables.
La pointe Hisse-la-Bouline et le mont du Mâtd’Artimon étaient tout proches : la montagne grise et
dénudée, la pointe ceinte de falaises de quarante à
cinquante pieds de haut et bordée de gros blocs de
rocher éboulés. J’étais à peine à un quart de mille au
large, et ma première pensée fut de pagayer vers la terre
et d’aborder.
Ce projet fut vite abandonné. Parmi les pierres
tombées, le ressac écumait et grondait ; avec des chocs
violents, les lourdes lames jaillissaient et s’écroulaient,
se succédant de seconde en seconde ; et je prévis que si
je m’aventurais plus près, je serais roulé à mort sur
230cette côte sauvage, ou m’épuiserais en vains efforts
pour escalader les rocs surplombants.
Et ce n’était pas tout, car, rampant de compagnie à
la surface des tables rocheuses ou se laissant tomber
dans la mer à grand bruit, j’aperçus d’énormes monstres
limoneux – des sortes de limaces, mais d’une grosseur
démesurée – par deux ou trois douzaines à la fois, qui
faisaient retentir les échos de leurs aboiements.
J’ai su depuis que c’étaient des lions de mer,
entièrement inoffensifs. Mais leur aspect, joint à la
difficulté du rivage et à la violence du ressac, était plus
que suffisant pour me dégoûter d’atterrir là. Je trouvai
préférable de mourir de faim en mer, plutôt que
d’affronter semblables périls.
Cependant j’avais devant moi une meilleure chance,
à ce que je croyais. Au nord du cap Hisse-la-Bouline,
sur un espace considérable de côte, la marée basse
découvre une longue bande de sable jaune. En outre,
plus au nord, se présente encore un autre promontoire –
le cap des Bois, d’après la carte – revêtu de grands pins
verts qui descendaient jusqu’à la limite des flots.
Je me rappelai que le courant, au dire de Silver,
portait au nord sur toute la côte ouest de l’île au trésor,
et voyant d’après ma position que j’étais déjà sous son
influence, je résolus de laisser derrière moi le cap
Hisse-la-Bouline et de réserver mes forces pour tenter
231d’aborder sur le cap des Bois, de plus engageant aspect.
Il y avait sur la mer une longue et tranquille houle.
Le vent soufflait doucement et continûment du sud,
sans nul antagonisme entre le courant et lui, et les lames
s’élevaient et s’abaissaient sans déferler.
En tout autre cas, j’eusse péri depuis longtemps ;
mais dans ces conditions, j’étais étonné de voir
combien facile et sûre était la marche de ma petite et
légère pirogue. Souvent, alors que je me tenais encore
couché au fond et risquais seulement un œil par-dessus
le plat-bord, je voyais une grosse éminence bleue se
dresser, proche et menaçante ; mais le coracle ne faisait
que bondir un peu, danser comme sur des ressorts, et
s’enfonçait de l’autre côté dans le creux aussi
légèrement qu’un oiseau.
Je ne tardai pas à m’enhardir, et je m’assis pour
éprouver mon adresse à pagayer. Mais le plus petit
changement dans la répartition du poids produisait de
violentes perturbations dans l’allure du coracle. Et
j’avais à peine fait un mouvement que le canot,
abandonnant du coup son délicat balancement, se
précipita d’emblée à bas d’une pente d’eau si abrupte
qu’elle me donna le vertige, et alla dans un jet d’écume
piquer du nez profondément dans le flanc de la lame
suivante.
Tout trempé et terrifié, je me rejetai au plus vite
232dans ma position primitive, ce qui parut rendre aussitôt
ses esprits au coracle, qui me mena parmi les lames
aussi doucement qu’auparavant. Il était clair qu’il ne
fallait pas le contrarier ; mais à cette allure, puisque je
ne pouvais en aucune façon influer sur sa course, quel
espoir avais-je d’atteindre la terre ?
Une peur atroce m’envahit, mais malgré tout je
gardai ma raison. D’abord, me mouvant avec grande
précaution, j’écopai le coracle à l’aide de mon bonnet
de marin, puis, jetant l’œil à nouveau par-dessus le platbord, je me mis à étudier comment faisait mon esquif
pour se glisser si tranquillement parmi les lames.
Je découvris que chaque vague, au lieu d’être cette
éminence épaisse, lisse et luisante qu’elle paraît du
rivage ou du pont d’un navire, était absolument pareille
à une chaîne de montagnes terrestres, avec ses pics, ses
plateaux et ses vallées. Le coracle, livré à lui-même,
virant d’un bord sur l’autre, s’enfilait, pour ainsi dire,
parmi les régions plus basses, et évitait les pentes
escarpées et les points culminants de la vague.
« Allons, me dis-je, il est clair que je dois rester où
je suis et ne pas déranger l’équilibre ; mais il est clair
aussi que je puis passer la pagaie par-dessus bord, et de
temps à autre, dans les endroits unis, donner quelques
coups vers la terre. » Sitôt pensé, sitôt réalisé. Je me
mis sur les coudes et, dans cette position très gênante,
233donnai de temps à autre un ou deux coups pour orienter
l’avant vers la terre.
C’était un travail harassant et fastidieux. Toutefois,
je gagnais visiblement du terrain, et en approchant du
cap des Bois, je vis qu’à la vérité je devais manquer
infailliblement cette pointe, mais que cependant j’avais
fait quelques cents brasses vers l’est. J’étais, en tout
cas, fort près de terre. Je pouvais voir les cimes des
arbres, vertes et fraîches, se balancer à la fois sous la
brise, et j’étais assuré de pouvoir aborder sans faute au
promontoire suivant.
Il était grand temps, car la soif commençait à me
tourmenter. L’éclat du soleil par en haut, sa
réverbération sur les ondes, l’eau de mer qui retombait
et séchait sur moi, m’enduisant les lèvres de sel, se
combinaient pour me parcheminer la gorge et
m’endolorir la tête. La vue des arbres si proches me
rendit presque malade d’impatience ; mais le courant
eut tôt fait de m’emporter au-delà de la pointe ; et
quand la nouvelle étendue de mer s’ouvrit devant moi,
j’aperçus un objet qui changea la nature de mes soucis.
Droit devant moi, à moins d’un demi-mille, je vis
l’Hispaniola sous voiles. Malgré ma certitude d’être
pris, je souffrais si fort du manque d’eau, que je ne
savais plus si je devais me réjouir ou m’attrister de cette
perspective. Mais bien avant d’en être arrivé à une
234conclusion, la surprise me posséda entièrement, et je
devins incapable de faire autre chose que de regarder et
de m’ébahir.
L’Hispaniola était sous sa grand-voile et ses deux
focs : la belle toile blanche éclatait au soleil comme de
la neige ou de l’argent. Quand je la vis tout d’abord,
toutes ses voiles portaient : elle faisait route vers le
nord-ouest ; et je présumai que les hommes qui la
montaient faisaient le tour de l’île pour regagner le
mouillage. Bientôt elle appuya de plus en plus à l’ouest,
ce qui me fit croire qu’ils m’avaient aperçu et allaient
me donner la chasse. Mais à la fin, elle tomba en plein
dans le lit du vent, fut repoussée en arrière, et resta là
un moment inerte, les voiles battantes.
« Les maladroits ! me dis-je, il faut qu’ils soient
soûls comme des bourriques. » Et je m’imaginai
comment le capitaine Smollett les aurait fait
manœuvrer.
Cependant la goélette abattit peu à peu, et
entreprenant une nouvelle bordée, vogua rapidement
une minute ou deux, pour s’arrêter une fois encore en
plein dans le lit du vent. Cela se renouvela à plusieurs
reprises. De droite et de gauche, en long et en large, au
nord, au sud, à l’est et à l’ouest, l’Hispaniola naviguait
par à-coups zigzagants, et chaque répétition finissait
comme elle avait débuté, avec des voiles battant
235paresseusement. Il devint clair pour moi que personne
ne la gouvernait. Et, dans cette hypothèse, que faisaient
les hommes ? Ou bien ils étaient ivres morts, ou ils
avaient déserté, pensai-je ; et peut-être, si je pouvais
arriver à bord, me serait-il possible de rendre le navire à
son capitaine.
Le courant chassait vers le sud à une même vitesse
le coracle et la goélette. Quant aux bordées de cette
dernière, elles étaient si incohérentes et si passagères, et
le navire s’arrêtait si longtemps entre chacune, qu’il ne
gagnait certainement pas, si même il ne perdait. Il me
suffirait d’oser m’asseoir et de pagayer pour le rattraper
à coup sûr. Ce projet avait un aspect aventureux qui me
séduisait, et le souvenir de la caisse à eau près du
gaillard d’avant redoublait mon nouveau courage.
Je me dressai donc, fus accueilli presque aussitôt par
un nuage d’embrun, mais cette fois je n’en démordis
pas et me mis, de toutes mes forces et avec prudence, à
pagayer à la poursuite de l’Hispaniola en dérive. Une
fois j’embarquai un si gros coup de mer que je dus
m’arrêter pour écoper, le cœur palpitant comme celui
d’un oiseau ; mais peu à peu je trouvai la manière, et
guidai mon coracle parmi les vagues, sans plus de
tracas que, de temps en temps, une gifle d’eau sur son
avant et un jet d’écume dans ma figure.
À cette heure, je gagnais rapidement sur la goélette :
236je pouvais voir les cuivres briller sur la barre du
gouvernail quand elle tapait de côté ; et cependant pas
une âme ne se montrait sur le pont. Je ne pouvais plus
douter qu’elle fût abandonnée. Ou sinon les hommes
ronflaient en bas, ivres morts, et je pourrais sans doute
les mettre hors d’état de nuire, et disposer à ma guise du
bâtiment.
Depuis un moment, l’Hispaniola se comportait aussi
mal que possible, à mon point de vue. Elle avait le cap
presque en plein sud, sans cesser, bien entendu, de faire
tout le temps des embardées. Chaque fois qu’elle
abattait, ses voiles se gonflaient en partie et
l’emportaient de nouveau pour une minute, droit au
vent. C’était là pour moi le pire, comme je l’ai dit, car
bien que livrée à elle-même dans cette situation, ses
voiles battant avec un bruit de canon et ses poulies
roulant et se cognant sur le pont, la goélette néanmoins
continuait à s’éloigner de moi, et à la vitesse du courant
elle ajoutait toute celle de sa dérive, qui était
considérable.
Enfin, la chance me favorisa. Pour une minute, la
brise tomba presque à rien, et le courant agissant par
degrés, l’Hispaniola tourna lentement sur son axe et
finit par me présenter sa poupe, avec la fenêtre grande
ouverte de la cabine où la lampe brûlait encore sur la
table malgré le plein jour. La grand-voile, inerte,
237pendait comme un drapeau. À part le courant, le navire
restait immobile.
Pendant les quelques dernières minutes, ma distance
s’était accrue, mais je redoublai d’efforts, et commençai
une fois de plus à gagner sur le bâtiment chassé.
Je n’étais plus qu’à cinquante brasses de lui quand
une brusque bouffée de vent survint : le navire partit
bâbord amures, et de nouveau s’en fut au loin, penché
et rasant l’eau comme une hirondelle.
Ma première impulsion fut de désespérer, mais la
seconde inclina vers la joie. La goélette évita, jusqu’à
me présenter son travers... elle évita jusqu’à couvrir la
moitié, puis les deux tiers, puis les trois quarts de la
distance qui nous séparait. Les vagues bouillonnantes
écumaient sous son étrave. Vue d’en bas, dans mon
coracle, elle me semblait démesurément haute.
Et alors, tout soudain, je me rendis compte du
danger. Je n’eus pas le temps de réfléchir non plus que
d’agir pour me sauver. J’étais sur le sommet d’une
ondulation quand, dévalant de la plus voisine, la
goélette fondit sur moi. Son beaupré arriva au-dessus de
ma tête. Je me levai d’un bond et m’élançai vers lui,
envoyant le coracle sous l’eau. D’une main, je
m’accrochai au bout-dehors de foc, tandis que mon pied
se logeait entre la draille et le bras, et j’étais encore
cramponné là, tout pantelant, lorsqu’un choc sourd
238m’apprit que la goélette venait d’aborder et de broyer le
coracle, et que je me trouvais jeté sur l’Hispaniola sans
possibilité de retraite.
XXV
J’amène le Jolly-Roger
J’avais à peine pris position sur le beaupré, que le
clin-foc battit et reprit le vent en changeant ses amures,
avec une détonation pareille à un coup de canon. Sous
le choc de la renverse, la goélette trembla jusqu’à la
quille ; mais au bout d’un instant, comme les autres
voiles portaient encore, le foc revint battre de nouveau
et pendit paresseusement.
La secousse m’avait presque lancé à la mer ; aussi,
sans perdre de temps, je rampai le long du beaupré et
culbutai sur le pont la tête la première.
Je me trouvais sous le vent du gaillard d’avant, et la
grand-voile, qui portait encore, me cachait une partie du
pont arrière. Il n’y avait personne en vue. Le plancher,
non balayé depuis la révolte, gardait de nombreuses
traces de pas ; et une bouteille vide, au col brisé, se
démenait çà et là dans les dalots, comme un être doué
de vie.
Soudain, l’Hispaniola prit le vent en plein. Les focs
240derrière moi claquèrent avec violence ; le gouvernail se
rabattit ; un frémissement sinistre secoua le navire tout
entier ; et au même instant le gui d’artimon revint en
dedans du bord, et la voile, grinçant sur ses drisses, me
découvrit le côté sous le vent du pont arrière.
Les deux gardiens étaient là : Bonnet-Rouge, étendu
sur le dos, raide comme un anspect, les deux bras étalés
comme ceux d’un crucifix, et les lèvres entrouvertes
dans un rictus qui lui découvrait les dents ; Israël
Hands, accoté aux bastingages, le menton sur la
poitrine, les mains ouvertes à plat devant lui sur le pont,
et le visage, sous son hâle, aussi blanc qu’une chandelle
de suif.
Un moment, le navire se débattit et se coucha
comme un cheval vicieux ; les voiles tiraient tantôt d’un
bord, tantôt de l’autre, et le gui, ballant de-ci de-là,
faisait grincer le mât sous l’effort. De temps à autre, un
nuage d’embrun jaillissait par-dessus le bastingage, et
l’avant du navire piquait violemment dans la lame : ce
grand voilier se comportait beaucoup plus mal que mon
coracle rustique et biscornu, à présent au fond de l’eau.
À chaque sursaut de la goélette, Bonnet-Rouge
glissait de côté et d’autre ; mais, chose hideuse à voir,
ni sa posture, ni le rictus qui lui découvrait les dents,
n’étaient modifiés par ces déplacements brutaux. À
chaque sursaut également, on voyait Hands s’affaisser
241davantage sur lui-même et s’aplatir sur le pont : ses
pieds glissaient toujours plus loin, et tout son corps
s’inclinait vers la poupe, de sorte que petit à petit son
visage me fut caché, et je n’en vis plus à la fin qu’une
oreille et le bout hirsute d’un favori.
À ce moment, je remarquai autour d’eux des taches
de sang sur le plancher, et commençai à croire que les
deux ivrognes s’étaient massacrés l’un l’autre dans leur
fureur homicide.
Je regardais ce spectacle avec étonnement, lorsque
dans un intervalle de calme où le navire se tenait
tranquille, Israël Hands se tourna à demi, et avec un
gémissement sourd et en se tortillant, reprit la position
dans laquelle je l’avais vu d’abord. Son gémissement,
qui décelait une douleur et une faiblesse extrêmes, et la
vue de sa mâchoire pendante, émurent ma compassion.
Mais en me remémorant les propos que j’avais ouïs,
caché dans ma barrique de pommes, toute pitié
m’abandonna.
Je m’avançai jusqu’au grand mât.
– Embarquez, maître Hands, dis-je ironiquement.
Il roula vers moi des yeux mornes, mais il était bien
trop abruti pour exprimer de la surprise. Il se borna à
émettre ce souhait :
– Eau-de-vie.
242Je comprenais qu’il n’y avait pas de temps à perdre :
esquivant le gui qui balayait de nouveau le pont, je
courus à l’arrière et descendis par le capot d’échelle,
dans la cabine.
Il y régnait un désordre difficile à imaginer. Tout ce
qui fermait à clef, on l’avait ouvert de force pour y
rechercher la carte. Il y avait sur le plancher une couche
de boue, aux endroits où les forbans s’étaient assis pour
boire ou délibérer après avoir pataugé dans le marais
avoisinant leur camp. Sur les cloisons, peintes d’un
beau blanc et encadrées de moulures dorées, s’étalaient
des empreintes de mains sales. Des douzaines de
bouteilles vides s’entrechoquaient dans les coins, au
roulis du navire. Un des livres médicaux du docteur
restait ouvert sur la table : on en avait arraché la moitié
des feuillets, pour allumer des pipes, je suppose. Au
milieu de tout cela, la lampe jetait encore une lueur
fumeuse et obscure, d’un brun de terre de Sienne.
Je passai dans le cellier : tous les tonneaux avaient
disparu, et un nombre stupéfiant de bouteilles avaient
été bues à même et rejetées sur place. À coup sûr,
depuis le début de la mutinerie, pas un de ces hommes
n’avait dégrisé.
En fourrageant çà et là, je trouvai une bouteille qui
contenait encore un fond d’eau-de-vie. Je la pris pour
Hands ; et pour moi-même je dénichai quelques
243biscuits, des fruits en conserve, une grosse grappe de
raisin et un morceau de fromage. Muni de ces
provisions, je regagnai le pont, déposai ma réserve à
moi derrière la tête du gouvernail et, sans passer à
portée du quartier-maître, gagnait l’avant où je bus à la
citerne une longue et délicieuse goulée d’eau. Alors,
mais pas avant, je passai à Hands son eau-de-vie.
Il en but bien un quart de pinte avant de retirer la
bouteille de sa bouche.
– Ah ! cré tonnerre ! j’en avais besoin ! fit-il.
Pour moi, assis dans mon coin, j’avais déjà
commencé à manger.
– Fort blessé ? lui demandai-je.
Il grogna, ou je devrais plutôt dire, il aboya :
– Si ce docteur était à bord, je serais remis sur pied
en un rien de temps ; mais je n’ai pas de chance, voistu, moi, et c’est ce qui me désole. Quant à ce sagouinlà, il est mort et bien mort, ajouta-t-il en désignant
l’homme au bonnet rouge. Ce n’était pas un marin,
d’ailleurs... Et d’où diantre peux-tu bien sortir ?
– Je suis venu à bord pour prendre possession de ce
navire, maître Hands ; et jusqu’à nouvel ordre vous êtes
prié de me considérer comme votre capitaine.
Il me regarda non sans amertume, mais ne dit mot.
244Un peu de couleur lui était revenue aux joues, bien qu’il
parût encore très défait et qu’il continuât à glisser et à
retomber selon les oscillations du navire.
– À propos, continuai-je, je ne veux pas de ce
pavillon, maître Hands, et avec votre permission je
m’en vais l’amener. Mieux vaut rien du tout que celuilà.
Et esquivant de nouveau le gui, je courus aux drisses
de pavillon et amenai ce maudit drapeau noir, que je
lançai par-dessus bord.
– Dieu protège le roi ! m’exclamai-je en agitant mon
bonnet ; c’en est fini du capitaine Silver !
Il m’observait attentivement, mais à la dérobée et
sans lever le menton de sa poitrine.
– J’ai idée, dit-il enfin, j’ai idée, capitaine Hawkins,
que tu aimerais bien aller à terre, maintenant. Nous
causons, veux-tu ?
– Mais oui, répliquai-je, très volontiers, maître
Hands. Dites toujours.
Et je me remis à manger de bon appétit.
– Cet homme... commença-t-il, avec un faible signe
de tête vers le cadavre, il s’appelait O’Brien... une brute
d’Irlandais... cet homme et moi avons mis les voiles
dans l’intention de ramener le navire. Eh bien,
245maintenant qu’il est mort, lui, et bien mort, je ne vois
pas qui va faire la manœuvre sur ce bâtiment. Si je ne te
donne pas quelques conseils, tu n’en seras pas capable,
voilà tout ce que je peux dire. Eh bien, voici : tu me
donneras nourriture et boisson, et un vieux foulard ou
un mouchoir pour bander ma blessure, hein ? et je
t’indiquerai la manœuvre. C’est une proposition bien
carrée, je suppose ?
– Je vous annonce une chose, répliquai-je, c’est que
je ne retourne pas au mouillage du capitaine Kidd. Je
veux aller dans la baie du Nord, et nous échouer là
tranquillement.
– J’en étais sûr, s’écria-t-il. Au fond, tu sais, je ne
suis pas tellement andouille. Je me rends compte, pas
vrai ? J’ai tenté mon coup, eh bien, j’ai perdu et c’est
toi qui as le dessus. La baie du Nord ? Soit, je n’ai pas
le choix, moi ! Je t’aiderai à nous mener jusqu’au quai
des Potences, cré tonnerre ! c’est positif.
La proposition ne me parut pas dénuée de sens.
Nous conclûmes le marché sur-le-champ. Trois minutes
plus tard, l’Hispaniola voguait paisiblement vent arrière
et longeait la côte de l’île au trésor. J’avais bon espoir
de doubler sa pointe nord avant midi et de louvoyer
ensuite jusqu’à la baie du Nord avant la marée haute,
afin de nous échouer en paix et d’attendre que la marée
descendante nous permît de débarquer.
246J’amarrai alors la barre et descendis chercher dans
mon coffre personnel un mouchoir de soie fine donné
par ma mère. Je m’en servis pour aider Hands à bander
la large blessure saignante qu’il avait reçue à la cuisse.
Après avoir mangé un peu et avalé quelques gorgées
d’eau-de-vie, il commença à se remonter visiblement,
se tint plus droit, parla plus haut et plus net, et parut un
tout autre homme.
La brise nous servait admirablement. Nous filions
devant elle comme un oiseau, les côtes de l’île
défilaient comme l’éclair et le paysage se renouvelait
sans cesse. Les hautes terres furent bientôt dépassées, et
nous courûmes grand largue le long d’une contrée basse
et sablonneuse, parsemée de quelques pins rabougris,
au-delà de laquelle nous doublâmes une pointe de
collines rocheuses qui formaient l’extrémité de l’île, au
nord.
J’étais tout transporté par mon nouveau
commandement, et je prenais plaisir au temps clair et
ensoleillé et aux aspects divers de la côte. J’avais
désormais de l’eau à discrétion et de bonnes choses à
manger, et la superbe conquête que je venais de faire
apaisait ma conscience, qui m’avait cruellement
reproché ma désertion. Il ne me serait plus rien resté à
désirer, n’eussent été les yeux du quartier-maître, qui
me suivaient ironiquement par tout le pont, et
247l’inquiétant sourire qui se jouait continuellement sur
son visage. Ce sourire contenait un mélange de
souffrance et de faiblesse... comme le sourire hébété
d’un vieillard ; mais il y avait en outre dans son air un
grain de moquerie, une ombre d’astucieuse traîtrise,
tandis que de son coin il me guettait et me guettait sans
relâche, au cours de mon travail.
248XXVI
Israël Hands
Nous servant à souhait, le vent avait passé à l’ouest.
Nous n’en devions courir que plus aisément depuis la
pointe nord-est de l’île jusqu’à l’entrée de la baie du
Nord. Mais, comme nous étions dans l’impossibilité de
mouiller l’ancre et que nous n’osions nous échouer
avant que la marée eût monté encore passablement,
nous avions du temps de reste. Le quartier-maître
indiqua la façon de mettre le navire en panne : j’y
réussis après plusieurs tentatives, et nous nous
installâmes en silence pour faire un autre repas.
– Capitaine, me dit-il enfin, avec le même sourire
inquiétant, il y a là mon vieux camarade O’Brien ; je
suppose que tu vas le balancer par-dessus bord. Je ne
suis pas trop délicat en général, et je ne me reproche pas
de lui avoir fait son affaire ; mais je ne le trouve pas
très décoratif. Et toi ?
– Je ne suis pas assez fort, répondis-je, et la corvée
ne me plaît pas. Pour ce qui me concerne, il peut rester
249là.
– C’est un navire de malheur que cette Hispaniola,
Jim, continua-t-il en clignant de l’œil. Il y a eu un tas
d’hommes tués, sur cette Hispaniola... une flopée de
pauvres marins morts et disparus depuis que toi et moi
nous avons embarqué à Bristol. Je n’ai jamais vu si
triste chance. Tiens, cet O’Brien-là... maintenant il est
mort, hein ? Moi, je ne suis pas instruit, et tu es un
garçon qui sais lire et écrire ; eh bien, parlons
franchement : crois-tu qu’un homme mort soit mort
pour de bon, ou bien est-ce qu’il revit encore ?
– On peut tuer le corps, maître Hands, mais non pas
l’esprit, vous devez le savoir déjà. Cet O’Brien est dans
un autre monde, et peut-être qu’il nous voit en cet
instant.
– Oh ! fit-il. Eh bien, c’est malheureux : on perd son
temps, alors, à tuer le monde. En tout cas, les esprits ne
comptent pas pour grand-chose, à ce que j’ai vu. Je
courrai ma chance avec les esprits, Jim. Et maintenant
que tu as parlé librement, ce serait gentil à toi de
descendre dans la cabine et de m’en rapporter une...
allons allons, une... mort de mes os ! je ne parviens pas
à le dire... ah oui, tu m’apporteras une bouteille de vin,
Jim : cette eau-de-vie est trop forte pour moi.
Mais l’hésitation du quartier-maître ne me sembla
pas naturelle ; et quant à son affirmation qu’il préférait
250le vin à l’eau-de-vie, je n’en crus pas un mot. Toute
l’histoire n’était qu’un prétexte. Il voulait me faire
quitter le pont, cela était net ; mais dans quel dessein, je
n’arrivais pas à le deviner. Ses yeux fuyaient
obstinément les miens : ils erraient sans cesse de droite
et de gauche, en haut et en bas, tantôt levés au ciel,
tantôt lançant un regard furtif au cadavre d’O’Brien. Il
n’arrêtait pas de sourire, tout en tirant la langue d’un air
si coupable et embarrassé qu’un enfant aurait deviné
qu’il machinait quelque ruse. Néanmoins, je fus prompt
à la réplique, car je me rendais compte de ma
supériorité sur lui et qu’avec un être aussi abjectement
stupide, je n’aurais pas de peine à lui cacher mes
soupçons jusqu’au bout.
– Du vin ? dis-je. À la bonne heure. Voulez-vous du
blanc ou du rouge ?
– Ma foi, j’avoue que c’est à peu près la même
chose pour moi, camarade : pourvu qu’il soit fort et
qu’il y en ait beaucoup, cré nom, qu’est-ce que ça fait ?
– Très bien. Je vais vous donner du porto, maître
Hands. Mais il me faudra chercher après.
Là-dessus, je m’engouffrai dans le capot avec tout le
fracas possible, retirai mes souliers, filai sans bruit par
la coursive, montai l’échelle du gaillard d’avant, et
passai ma tête hors du capot avant. Je savais qu’il ne
s’attendrait pas à me voir là, mais je ne négligeais
251aucune précaution, et assurément les pires de mes
soupçons se trouvèrent confirmés.
Il s’était dressé sur les mains et les genoux, et, bien
que sa jambe le fît beaucoup souffrir à chaque
mouvement – car je l’entendis étouffer une plainte – il
n’en traversa pas moins le pont à une bonne allure. En
une demi-minute, il avait atteint les dalots de bâbord, et
extrait d’un rouleau de filin un long coutelas ou plutôt
un court poignard, teinté de sang jusqu’à la garde. Il le
considéra d’un air féroce, en essaya la pointe sur sa
main, puis, le cachant en hâte sous sa vareuse, regagna
précipitamment sa place primitive contre le bastingage.
J’étais renseigné. Israël pouvait se mouvoir ; il était
armé à présent, et tout le mal qu’il s’était donné pour
m’éloigner me désignait clairement pour être sa
victime. Que ferait-il ensuite ? s’efforcerait-il de
traverser l’île en rampant depuis la baie du Nord
jusqu’au camp du marigot, ou bien tirerait-il le canon,
dans l’espoir que ses camarades viendraient à son aide ?
Là-dessus, j’étais entièrement réduit aux conjectures.
Toutefois, je pouvais certainement me fier à lui sur
un point, auquel nous avions un intérêt commun, et qui
était le sort de la goélette. Nous souhaitions, lui comme
moi, l’échouer en un lieu sûr et abrité, de sorte qu’elle
pût être remise à flot en temps opportun avec un
minimum de peine et de danger. Jusque-là, me semblait-il, je n’avais assurément rien à craindre.
Tout en retournant ce problème dans mon esprit, je
n’étais pas resté physiquement inactif. J’avais volé
derechef à la cabine, remis mes souliers et attrapé au
hasard une bouteille de vin. Puis, muni de cette dernière
pour justifier ma lenteur, je fis ma réapparition sur le
pont.
Hands gisait tel que je l’avais quitté, tout affaissé
sur lui-même, les paupières closes, comme s’il eût été
trop faible pour supporter la lumière. Il leva les yeux,
néanmoins, à ma venue, cassa le cou de la bouteille
comme un homme qui en a l’habitude, et absorba une
bonne goulée, en portant sa santé favorite : « À notre
réussite ! » Puis il se tint tranquille un moment, et alors,
tirant un rôle de tabac, me demanda de lui couper une
chique.
– Coupe-moi un bout de ça, me dit-il, car je n’ai pas
de couteau ; et même si j’en avais un, ma force n’est
pas suffisante. Ah ! Jim, Jim, j’avoue que j’ai manqué à
virer ! Coupe-moi une chique, ça sera probablement la
dernière, mon gars, car je vais m’en aller d’où on ne
revient plus, il n’y a pas d’erreur.
– Soit, répliquai-je, je vais vous couper du tabac ;
mais si j’étais à votre place et que je me sente si bas, je
dirais mes prières, comme un chrétien.
– Pourquoi ? fit-il. Allons, dis-moi pourquoi.
– Pourquoi ? m’écriai-je. Vous venez de
m’interroger à propos du mort. Vous avez manqué à
vos engagements ; vous avez vécu dans le péché, le
mensonge et le sang ; l’homme que vous avez tué gît à
vos pieds en ce moment même, et vous me demandez
pourquoi ? Que Dieu me pardonne, maître Hands, mais
voilà pourquoi !
Je parlais avec une certaine chaleur, à l’idée du
poignard ensanglanté que le misérable avait caché dans
sa poche, à dessein d’en finir avec moi. Quant à lui, il
but un long trait de vin et parla avec la plus
extraordinaire solennité :
– Pendant trente ans j’ai parcouru les mers, j’ai vu
du bon et du mauvais, du meilleur et du pire, du beau
temps et de la tempête ; j’ai vu les provisions épuisées,
les couteaux en jeu, et le reste. Eh bien, sache-le donc,
je n’ai jamais vu encore le bien sortir de la bonté. Je
suis pour celui qui frappe le premier : les morts ne
mordent pas ; voilà mon opinion... amen, ainsi soit-il.
Et maintenant, écoute, ajouta-t-il, changeant soudain de
ton, ça suffit de ces bêtises ! La marée est assez haute à
présent. Je vais te donner mes ordres, capitaine
Hawkins, et nous allons nous mettre au plein et en finir.
Tout compte fait, nous n’avions guère plus de deux
milles à parcourir ; mais la navigation était délicate,
l’accès de ce mouillage nord était non seulement étroit
et peu profond, mais orienté de l’est à l’ouest, en sorte
que la goélette avait besoin d’une main habile pour
l’atteindre. J’étais, je crois, un bon et prompt
subalterne, et Hands était, à coup sûr, un excellent
pilote, car nous exécutâmes des virages répétés et
franchîmes la passe en frôlant les bancs de sable avec
une précision et une élégance qui faisaient plaisir à voir.
Sitôt l’entrée du goulet dépassée, la terre nous
entoura de toutes parts. Les rivages de la baie du Nord
étaient aussi abondamment boisés que ceux du
mouillage sud ; mais elle était de forme plus étroite et
allongée, et ressemblait davantage à l’estuaire d’une
rivière, comme elle l’était en effet. Droit devant nous, à
l’extrémité sud, on voyait les débris d’un navire
naufragé, au dernier degré du délabrement : jadis un
grand trois-mâts, ce vaisseau était resté si longtemps
exposé aux injures des saisons que les algues pendaient
alentour en larges réseaux dégouttants, et que les
buissons du rivage s’étaient propagés sur le pont et le
couvraient d’une floraison dense. Spectacle
mélancolique, mais qui nous démontrait le calme du
mouillage.
– Maintenant, dit Hands, regarde : voilà un joli
endroit pour y échouer un navire. Un fond plat de sable
fin, pas une ride, des arbres tout autour, et des fleurs
poussant comme un jardin sur ce vieux navire.
– Et une fois échoués, demandai-je, comment nous
remettre à flot ?
– Eh bien, voilà : à marée basse, tu portes une
amarre à terre là-bas de l’autre côté ; tu la tournes sur
un de ces gros pins ; tu la ramènes, tu la tournes autour
du cabestan et tu attends le flot. À marée haute, tout le
monde hale sur l’amarre, et le bateau part en douceur.
Et maintenant, mon garçon, attention. Nous sommes
tout près de l’endroit, et nous gardons encore trop
d’erre. Tribord un peu... bien... tout droit... tribord...
bâbord... un peu... tout droit... tout droit !
Il lançait ses commandements, auxquels j’obéissais
sans souffler. Enfin tout à coup il s’écria :
– Et maintenant, hardi ! lofe !
Je mis la barre au vent toute, et l’Hispaniola vira
rapidement et courut l’étrave haute vers le rivage bas et
boisé.
L’excitation de ces dernières manœuvres avait un
peu relâché la vigilance que j’exerçais jusque-là, avec
assez d’attention, sur le quartier-maître. Tout absorbé
dans l’attente que le navire touchât, j’en avais
complètement oublié le péril suspendu sur ma tête, et
demeurais penché sur le bastingage de tribord,
regardant les ondulations qui s’élargissaient devant le
taille-mer. Je serais tombé sans lutter pour défendre ma
vie, n’eût été la soudaine inquiétude qui s’empara de
moi et me fit tourner la tête. Peut-être avais-je entendu
un craquement ou aperçu du coin de l’œil son ombre se
mouvoir ; peut-être fut-ce un instinct analogue à celui
des chats ; en tout cas, lorsque je me retournai, je vis
Hands, le poignard à la main, déjà presque sur moi.
Quand nos yeux se rencontrèrent, nous poussâmes
tous deux un grand cri ; mais tandis que le mien était le
cri aigu de la terreur, le sien fut le beuglement de furie
d’un taureau qui charge. À la même seconde il s’élança,
et je fis un bond de côté vers l’avant. Dans ce geste, je
lâchai la barre, qui se rabattit violemment sur bâbord ;
et ce fut sans doute ce qui me sauva la vie, car elle
frappa Hands en pleine poitrine et l’arrêta, pour un
moment, tout étourdi.
Il n’en était pas revenu que je me trouvais en sûreté,
hors du coin où il m’avait acculé, avec tout le pont
devant moi. Juste au pied du grand mât, je m’arrêtai,
tirai un pistolet de ma poche, et visai avec sang-froid,
bien que l’ennemi eût déjà fait volte-face et revînt
encore une fois sur moi. Je pressai la détente. Le chien
s’abattit, mais il n’y eut ni éclair ni détonation. L’eau de
mer avait gâté la poudre. Je maudis ma négligence.
Pourquoi n’avoir pas depuis longtemps renouvelé
l’amorce et rechargé mes seules armes ? Je n’aurais pas
été comme à présent un mouton en fuite devant le
boucher.
Malgré sa blessure, c’était merveille comme il allait
vite, avec ses cheveux grisonnants lui voltigeant sur la
figure, et son visage lui-même aussi rouge de
précipitation, et de furie, que le rouge d’un pavillon. Je
n’avais pas le temps d’essayer mon autre pistolet, et
guère l’envie non plus, car j’étais sûr que ce serait en
vain. Je voyais clairement une chose : il ne me fallait
pas simplement reculer devant mon adversaire, car il
m’aurait bientôt acculé contre l’avant, comme il venait,
un instant plus tôt, de m’acculer presque à la poupe.
Une fois pris ainsi, neuf ou dix pouces du poignard
teinté de sang mettraient fin à mes aventures de ce côté-
ci de l’éternité. J’appliquai mes paumes contre le grand
mât, qui était de bonne grosseur, et attendis, tous les
nerfs en suspens.
Voyant que je m’apprêtais à me dérober, il s’arrêta
lui aussi, et une minute ou deux se passèrent en feintes
de sa part, et en mouvements correspondants de la
mienne. C’était là un jeu de cache-cache auquel je
m’étais maintes fois amusé durant mon enfance, parmi
les rochers de la crique du Mont-Noir ; mais je n’y
avais encore jamais joué, on peut le croire, d’une façon
aussi âprement palpitante que cette fois-ci. Pourtant, je
le répète, c’était un jeu d’enfant, et je me croyais
258capable de surpasser en agilité un marin d’un certain
âge, et blessé à la cuisse. En somme, mon courage
s’accrut tellement que je me permis quelques furtives
réflexions sur l’issue de l’affaire. Mais tout en
constatant que je pouvais la retarder longtemps, je ne
voyais nul espoir de salut définitif.
Les choses en étaient là, quand soudain l’Hispaniola
toucha, hésita, racla un instant le sable de sa quille,
puis, prompte comme un coup de poing, chavira sur
bâbord, de telle sorte que le pont resta incliné sous un
angle de quarante-cinq degrés, et que la valeur d’une
demi-tonne d’eau jaillit par les ouvertures des dalots et
s’étala en une flaque entre le pont et le bastingage.
Nous fûmes tous deux renversés en même temps, et
roulâmes presque ensemble dans les dalots, où le
cadavre roidi de Bonnet-Rouge, les bras toujours en
croix, vint s’affaler après nous. Nous étions si proches,
en vérité, que ma tête donna contre le pied du quartiermaître, avec un heurt qui fit s’entrechoquer mes dents.
En dépit du coup, je fus le premier relevé, car Hands
s’était empêtré dans le cadavre. La soudaine inclinaison
du navire avait rendu le pont impropre à la course : il
me fallait trouver un nouveau moyen d’échapper à mon
ennemi, et cela sur-le-champ, car il allait m’atteindre.
Prompt comme la pensée, je bondis dans les haubans
d’artimon, escaladai les enfléchures l’une après l’autre



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